Haine Originaire, Amour Originel

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© Marie-Pierre Vialat – http://mariepierrevalat.fr/mpvalat/Marie-Pierre_Valat.html

Herméneutique du mythe de kronos dans la Théogonie d’Hésiode .

Hésiode (VIIIème siècle av. J.-C.)
Empédocle (490 av. J.-C. – 430 av. J.-C.)
Aristote (384 av. J.-C. – 322 av. J.-C.)

L’idée d’origine se détermine en trois dimensions : originaire, originelle, originale.
Est originaire le lieu dont on est parti, il en reste des traces, des signes, des vestiges. L’origine,
souvent mythique, est inoubliable.

C’est la source primordiale, l’événement initial, anhistorique, non pas le commencement, mais sa raison d’être, la cause première d’une interminable série. Est originel ce qui s’est produit une première fois, et va se reproduire, se répéter, marquer définitivement (tel le péché originel). L’origine se présuppose elle-même en remontant toujours plus loin dans le passé : si on découvre l’origine, on s’interroge sur son origine. Le Grund (le fondement) en appelle à un Urgrund, le fondement du fondement, note Heidegger. En ce sens, l’originaire serait inaccessible, l’originel toujours présent dans sa maintenance, son recommencement.
Pourquoi donc parler d’une Haine Originaire et d’un Amour Originel ? La haine serait première, primordiale, essentielle ; l’amour serait second, postérieur, existentiel. Voilà des qualificatifs bien abstraits, semble-t-il. Leur concrétisation passe par la dimension de l’originalité. Est original l’étonnant, l’inouï, le tout nouveau, jamais vu auparavant. L’original, c’est la singularité du génie. L’originalité est créatrice, paradigmatique, elle donne lieu à des copies plus ou moins pâles, des imitations plus ou moins réussies. Le poète Hésiode, contemporain d’Homère, nous livre dans sa Théogonie, la Genèse des Dieux, une version originale de la mythologie grecque, qui fait remonter le temps des origines jusqu’à la cosmologie, les données élémentaires du monde. Le présent essai d’herméneutique n’est pas philosophique, ni psychanalytique, simplement littéraire. Son objet est une lecture interprétative du mythe de Kronos, un étrange récit qu’on peut entendre comme une légende des temps antérieurs au temps lui-même grâce à l’homonymie de Chronos. Elle déploie la haine originaire de Gaia, la Terre, contre Ouranos, le Ciel. Il l’oppresse, l’étouffe de tout son poids en tous points de l’espace. Chaque nuit Ouranos s’étend sur Gaia, il empêche leurs enfants de venir au monde et la Terre-mère souffre et gémit en ses entrailles. L’issue violente de ce drame cosmique, c’est la castration d’Ouranos par Kronos, fils de Gaia. L’être chtonien « aux pensées retorses » entend la plainte de sa mère et accède à son désir de se débarrasser d’un géniteur excessivement encombrant et tyrannique.

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Comment faut-il comprendre le geste de Kronos ? Comment peut-on l’interpréter ? S’il s’agit d’une manifestation de la Haine élémentaire, comment l’articuler à un Amour originel ? La mythologie n’explique rien, elle donne du sens et perpétue nos interrogations. Le mythe de Kronos est énigmatique (le mot grec aenigma signifie la parole obscure qu’il faut déchiffrer).
Que dit vraiment le mythe, que s’y passe-t-il réellement ?
Le fond cosmologique du logos hésiodique L’aède Hésiode, dont le nom signifie « celui qui se fait voix », est peut-être légendaire. Les témoignages de son existence réelle sont postérieurs à sa renommée, l’un deux étant autobiographique. Dans son second poème Erga kai Emerai, Les Travaux et les Jours, le vers 116 décrit sa terre natale, Ascra en Béotie, comme « un bourg maudit, méchant l’hiver, dur l’été, jamais agréable ». Un endroit haïssable par son aridité, sa pauvreté et la pénibilité du travail qu’il exigeait. Empédocle d’Agrigente est physicien, philosophe. Il s’efforçait de percer les mystères de la Nature, de l’ordre des phénomènes. Clément d’Alexandrie (Stromates, V-9) lui attribue un étrange propos : « Je suis un exilé de Dieu et un errant, je suis voué à la haine, au furieux délire ». La tradition poétique grecque fait débuter un poème, un discours, un traité, par une adresse aux Muses inspiratrices et garantes d’une vérité qui va être transmise aux auditeurs. La parole véridique se dit Alètheia et rappelle par son étymon le fleuve Léthé au royaume d’Hadès, le désert de l’Oubli. Précédé de l’alpha privatif, ce concept s’énonce contre le mensonge et l’apparence trompeuse, et il en devient inoubliable. Génie de la langue grecque ! L’Alètheia, la Parole de Vérité, est très proche d’alètéia, l’errance. Le physicien Empédocle se désignait comme errant malgré sa certitude de parler vrai sous le contrôle des Muses.

Paradoxe ? Peut-être pas, si on réfléchit à sa vocation « à la haine et au furieux délire ». Le Cosmos, ce grand Vivant à la belle Apparence (on pourrait penser ici au mot « cosmétique ») ne l’a pas toujours été. Il l’est devenu par la haine et la violence. Le monde se fonde sur quatre éléments distincts : Terre, Eau, Air, Feu. Et c’est de leurs rencontres, de leurs oppositions, scissions et réunions, de leurs harmonies et de leurs conflits, que proviennent tous les phénomènes. Empédocle est fasciné par le volcanisme : un événement monstrueux ou miraculeux qui réalise l’impossible. L’air et la terre s’enflamment, l’éruption est une fusion qui s’écoule en rivières de lave incandescentes sur les flancs du cratère. La cause du phénomène est inaccessible, enfouie dans les profondeurs de la terre. Le paysage est bouleversé, l’air irrespirable, les nuages de cendre obscurcissent le ciel, la terre se fracasse et s’ouvre sur des béances insondables. La volonté de savoir qui anime le sage ne recule pas face au chaos et à la désolation. Dans sa quête de vérité, elle le précipite dans l’Etna, qui ne rendra que ses sandales. Où est l’Alètheia, où l’alètéia ? Les erreurs d’Empédocle résultent de son errance. Sa fascination, sa terreur admirative, le délire du discours poétique, la fureur du désir de savoir. Quelle est la place de la haine dans cette dévastation ? Aristote, philosophe logique, corrige ces erreurs/errances et remet les éléments en place. Dans sa Physique (VIII, I – 252 à 7), il reproche à son prédécesseur ses incohérences avec un certain mépris ironique. « Empédocle semble dire que le fait que l’amitié et la haine commandent et mettent tour à tour en mouvement est un attribut nécessaire des choses et que, dans l’intervalle, elles se reposent alternativement. Mais, si l’on poursuit et si l’on s’attache à l’esprit, non à la lettre de ses propos, qui ne sont que de misérables bégaiements, on trouve que l’amitié est la cause des biens et la haine celle des maux ». Voilà donc notre philosophe de la Haine primordiale et de l’Amour consolateur habillé pour l’hiver ! La physique d’Empédocle n’est pas claire : elle se fonde sur la distinction originaire des quatre Éléments mais elle les mélange, les réunit pour qu’ils s’opposent et se séparent à nouveau. Tantôt le Tout est harmonieux dans la différence, tantôt il est discordant dans la distinction. Il y a identité puis altérité. Parfois l’amitié règne sereinement, parfois la haine détruit furieusement. Empédocle échoue à penser le devenir comme unité des contraires, Héraclite, le premier philosophe historique y avait réussi. La psychologie d’Empédocle est équivoque, Aristote la précise au livre II, chapitre 2 de La Rhétorique en distinguant la colère de la haine. « On se met en colère lorsqu’on a des ennuis et, quand on éprouve des ennuis, c’est qu’on désire quelque chose. On se met en colère quand les événements sont contraires à notre attente, nous nous fâchons plus contre nos amis que contre ceux qui ne le sont pas. La colère naît de raisons personnelles mais la haine peut naître en dehors de ces raisons. La colère est guérissable avec le temps, la haine est inguérissable. La première cherche à faire de la peine, l’autre à faire du mal, l’homme en colère éprouve de la peine, le haineux n’en éprouve pas. C’est que l’un veut que celui qui a provoqué sa colère souffre à son tour: l’autre que l’objet de sa haine soit anéanti. » L’alètéia d’Empédocle, – à savoir son errance, pas complètement fausse – est encore une confusion une équivoque entre l’originaire et l’originel. Les caractères colériques s’emportent souvent, et se calment. Les haineux le sont constamment, leur haine est inextinguible. La colère place hors de soi, parfois parce que l’autre refuse de rester à sa place, alors que l’objet de la haine peut annuler la subjectivité par son omniprésence intolérable. Dans la colère, on est hors-sujet, dans la haine, on est hors-champ parce qu’un objet obscène occupe toute la scène. Qu’est-il advenu au sommet de l’Etna ? La colère d’Empédocle contre l’impossible devenu réel s’est muée en haine des puissances souterraines, derechef circonscrite d’une impossibilité de savoir qui fut fatale au physicien. Les rectifications d’Aristote et son réalisme peuvent être utiles au présent essai d’herméneutique du mythe de Kronos. Nous l’entreprenons avec un principe non orthodoxe : l’articulation d’une lecture symbolique du récit avec sa lecture réaliste. Autrement dit, nous allons faire comme si la légende était véridique, ou encore, comme si son sens caché était évident. L’avantage espéré est de faire comprendre les apories du mythe, ses impasses et sa répétition. L’histoire de Kronos recommence en effet, dans le texte d’Hésiode, avec Zeus, le premier dieu vivant qui échappe à la dévoration. Avant la castration du ciel, on ne sait pas qu’il est vide, on le croit, on le fantasme plein, pour oublier sa pesanteur. Le geste de la serpe qui fend l’éther est chrono-logique : le temps commence par un événement initial. La castration est inaugurale, le possible infini s’ouvre (par une fente) sur le réel momentané, instantané, immédiat. La roue du temps ne tourne plus sur elle-même dans le vide, elle tourne sur la terre : ça roule ! Le travail commence, la production du monde humain a désormais lieu d’être, elle se réalise. Grâce à la castration d’Ouranos par Kronos, nous existons (en latin, ex-sistere signifie littéralement croître, pousser, sortir de terre). L’existence précède l’essence, il faut exister d’abord (au sens de vivre) pour être ensuite et persévérer dans son être, c’est-à-dire désirer. Aristote a raison : l’homme est un zoon logikon, le vivant parlant, son devenir étant le zoon politikon, qui vit dans une cité et discute de ce qui est juste avec ses semblables. Revenons à la Haine originaire et aux hésitations d’Empédocle. En tant que physicien mythologique, il n’a pas compris Hésiode, dont le récit permet à la pensée de se débarrasser du fantasme chtonien de la génération spontanée en lui substituant la reproduction sexuée. Le néos, le nouveau-né, a pour origine l’union d’une femme et d’un homme, sa vie n’est plus élémentaire mais complexe. Selon Aristote, physicien logique, il n’a pas compris non plus le mouvement qui suppose un monde divisé en lieux d’êtres fixes dont on s’éloigne et que l’on rejoint. Il ne fallait pas mélanger avec ce monde la haine ni l’amour, mais les laisser à l’extérieur, comme désirs humains, tour à tour destructeurs et constructeurs. L’aventure humaine doit être lisible, pour être compréhensible, nous devons la prendre avec nous.

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Risquons maintenant une lecture psychanalytique, évidemment non autorisée, du problème abordé. Le geste castrateur de Kronos est celui d’un « lieu-tenant », un officier agissant sur l’ordre de sa mère-capitaine, tenant de lieu d’être à ce qui n’a pas encore eu lieu : l’événement de la Haine primitive. L’espace terrestre mobile (la surface de la Terre « à la large poitrine ») était agité de sursauts : les tremblements de terre, les éruptions volcaniques. Gaia souffre, elle se plaint et gémit, elle est en colère. Kronos le Haineux entend sa plainte, répond à sa colère. Mais sa réponse se retourne contre lui : le mouvement violemment circulaire de la serpe fendant l’espace le mutile réellement en s’achevant. La haine de Kronos est sans objet : le ciel n’est pas un père, le ciel est vide et silencieux parce qu’il n’a rien à dire. Le lieutenant Kronos obéit, il suit les ordres du capitaine Gaia en rétablissant l’ordre naturel contre l’ubris, l’excès de la copulation permanente. La jouissance stérile est abolie, la jouissance féconde lui succède. Le genre humain peut se reproduire, s’auto-engendrer et il n’y a plus de génération chtonienne, plus d’autochtones, de fils de la Terre, encore moins d’enfants de la terre qui seraient muets (infantes). Les filles et les fils sont les Néoi, les nouveaux-nés, bientôt désignés par leurs parents et leurs noms. Cette thèse renvoie à l’interprétation non-freudienne du mythe d’Oedipe par Levi-Strauss. Oedipe est le dernier fils de la Terre abandonné par ses parents à un berger qui le transporte sur ses épaules comme une pièce de gibier après avoir traversé ses chevilles avec une corde. La clef de l’énigme du Sphinx, c’est la compréhension de la procréation : l’être humain naît de l’union sexuelle d’un homme et d’une femme, il marche à quatre pattes parce qu’il est prématuré, sur ses deux jambes à la maturité, il devient tripode quand il est devenu vieillard. Oedipe commet l’inceste à son insu. Il épouse Jocaste qu’il ne reconnaît pas comme sa mère, par inadvertance, aveuglé par son désir. Il s’en punira, quittera Thèbes après s’être crevé les yeux avec les broches de sa mère. Mais le cycle tragique se poursuit : accompagné de sa fille, il l’épousera pour fonder une nouvelle cité. Pourquoi y aurait-il une Haine Originaire et un Amour Originel ? La castration d’Ouranos est le début d’un voyage au centre de la Terre, dont Empédocle ne reviendra pas. On ne retrouvera que ses sandales. La Terre est odieuse parce qu’elle contient tout et ne livre rien d’emblée. C’est ce qui nous mobilise, donne à nos travaux et nos jours une ardeur indispensable. L’amour nous motive, il enchante le monde originellement. L’union érotique, c’est le mélange des corps à répétition. Faire l’amour donne envie de le refaire après un certain temps, car, depuis Chronos, le temps est devenu rythme et les êtres parlants qui vivent dans la représentation peuvent s’accoupler quand ils en ont envie, et non plus quand la nature l’exige. La Haine chtonienne originaire est donc libératrice de l’inflexible nécessité. Il faut que la Haine commence, comme la Fête.

Éclaircissements philosophiques

Kronos n’est pas né, c’est le fils chtonien de Gaia, la Terre Immense, retenu dans ses entrailles obscures par Ouranos, le Ciel qui recouvre la Terre en permanence. Ses pensées sont retorses parce qu’elles sont d’emblée haineuses, comme l’oppression de la Terre par le Ciel immensément pesant. Gaia veut s’en détacher, respirer, prendre l’air pour se remuer, ne plus être confinée dans son immobilité douloureuse. Quelque chose doit être tranché, il faut créer un espace vide entre la Terre et le Ciel. L’air, l’éther, doivent être fendus, déchirés pour que les fruits de la terre voient enfin le jour et qu’ils s’alimentent de la lumière. Cette opération sera une castration : parce qu’Ouranos s’unit à Gaia en permanence, cela doit cesser. Kronos est le seul à répondre à la demande de Gaia qui a fourbi dans ses entrailles l’arme du crime, une serpe à la lame affutée, capable de déchirer les chairs les plus coriaces. Ouranos n’est pas un père réel, il n’en a pas la cohérence matérielle, le ciel ne contient que de l’air en mouvement. Le drame se noue dans le geste rapide et violent de Kronos qui ne rencontre naturellement aucun attribut viril, mais se termine sur ceux de son auteur : Kronos se châtre lui-même en croyant châtier son père haineux. Ses bourses retombent sur terre avec le sang de la blessure, le sperme tombe dans la mer, forme l’écume des flots (aphrós en grec), dont va naître Aphrodite, la Vénus des Romains, déesse du désir, de l’amour et de la sexualité. Le Cosmos se structure ensuite comme un continuum spatio-temporel. Il y aura une chronologie de l’action, des faits comme des phénomènes. Mais le destin tragique de Kronos n’est pas achevé. Le non-né s’est auto-mutilé, ses frères et soeurs monstrueux et divins sortent des ténèbres mais lui, il ne peut engendrer. Que peut-il se passer ? L’éternel retour du même : Kronos épouse Rhéia, sa soeur, autre figure de Gaia la Terre. De leur union incestueuse sont issus des enfants à nouveau chtoniens, et Kronos recommence l’histoire d’Ouranos. Redoutant d’être détruit par eux, saisi par la haine, il les dévore à leur naissance. Goya a représenté dans une des Peintures noires de sa maison un Saturne, transposition romaine de Kronos, en ogre furieux au regard halluciné qui dévore un de ses fils. Pour terminer le cycle fatal du mythe, pour que commence le règne des Dieux, il faut que Zeus naisse vraiment. Zeus veut vivre (son nom s’apparente au verbe grec Zèn, vivre). Pour échapper à la dévoration, il demande à Rhéia de le transformer en pierre recouverte de langes qui trompent l’ogre chronophage. Ne pouvant naturellement digérer la pierre, Kronos est forcé de la vomir. Après cet événement de répulsion originaire, Kronos est réduit à l’impuissance : il n’engendrera plus rien, l’âge des Dieux olympiens est venu, il sera suivi de l’âge des Hommes enfin, après le combat des Dieux et des Titans. Le chemin ouvert se referme en cycle, l’histoire ne commence pas vraiment, elle se répète avec Zeus. Mais une fin provisoire, celle d’un épisode, est possible. C’est une conduite de détour, une
ruse de l’intelligence, ou plutôt de la raison, qui est le propre de l’homme. « Homo est animal rationale » avait dit Heidegger, « c’est la bête qui présente ». On n’en a pas fini pour autant avec la répétition, qui se poursuit dans la Tragédie inventée par les Grecs pour opérer la catharsis, la purification des pulsions et des passions haineuses. Oedipe en est le paradigme. C’est le dernier fils de la Terre, il se croit tel parce qu’il se pense orphelin. Le berger-esclave qui l’a recueilli lui a traversé les jarrets pour y faire passer une corde afin de le transporter sur ses épaules. Il en restera claudiquant, ce qui lui vaudra son surnom de « Boiteux », qui s’applique aux enfants chtoniens dans les mythes. Levi-Strauss, dans la méthode structuraliste, l’interprètera comme une impossibilité de s’appuyer sur la Terre pour reprendre des forces. Oedipe réalise la sinistre prophétie : en chemin, il croise son véritable père et le tue. Ayant répondu à la question du Sphinx, il prend la place de ce père, épouse la reine de Thèbes, Jocaste, qui est sa véritable mère. Le plus clairvoyant des hommes n’a rien vu venir. Il quittera la ville après s’être auto-puni en se crevant les yeux. Ce que Freud appelle complexe d’Oedipe n’est, selon Lévi-Strauss et René Girard, que la pitoyable histoire d’un bouc émissaire chassé de la Cité pour y avoir apporté l’obscénité scandaleuse du mal. Oedipe est le dernier chtonien victime de la haine des hommes, cette Haine originaire, élémentaire, dont nos désirs proviennent peut-être… Peut-on parler du génie d’Hésiode ? À mon sens oui, il est singulier et sa structure se reconstitue par une réflexion sur les différentes étapes du mythe de Kronos (j’allais dire sa chronologie, croisée avec le réalisme). Gaia et Ouranos ne sont ni mère ni père. Ce sont des métaphores de l’origine (origo, naissance, provenance), fantasmatique de la vie elle-même. L’idée d’origine renvoie dans le passé le plus éloigné l’impossibilité d’un premier commencement. Comment le temps a-t-il commencé ? Depuis quand y a-t-il des êtres vivants ? L’origine, si je puis dire, se mord la queue : elle se présuppose elle-même ou reste introuvable. Il n’y a pas de raison du premier commencement, c’est un surgissement, un événement inexplicable, la faille, la béance, d’où émerge l’être soudainement réel. Kronos n’est ni un dieu ni un homme. Selon la typologie aristotélicienne des Politiques, c’est un Monstre, « sans lignage ni foyer ». Kronos est seul avec ses « pensées retorses », courbes comme sa serpe forgée par Gaia dans ses sombres entrailles haineuses. Le mythe de la castration d’Ouranos a plusieurs sens compatibles avec la géographie et la chronologie naturelles. Avant la reproduction animale, il y a une génération plantaire du vivant : la terre, libérée de l’oppression céleste devient fertile. Elle se couvre de forêts, de plaines, de fleuves descendant des montagnes enneigées, sa surface pourra être mise en cultures, labourée, semée. Le monde s’ouvre à la vie humaine à venir, ses éléments sont recueillis, réunis, là où la Haine originaire les tenait séparés.
Kronos est monstrueux parce que chtonien. Le fils de la Terre est une métaphore impossible parce que la terre n’a pas d’enfants, n’engendre rien. Cette monstruosité lui interdit de se reproduire (le monstre biologique est une contradiction vivante à éliminer, il n’a pas de descendance), et le mythe sanctionne l’interdiction par une auto-castration. Animé, mobilisé par une Haine originaire des Éléments, (l’ indistinction de la Terre et du Ciel), le mouvement de séparation, le geste circulaire de Kronos se retourne logiquement et mécaniquement contre lui-même. Kronos le Non-Né ne peut pas naître avec des burnes, il se les coupe et son sperme sanglant retombe dans la Mer-Mère, faisant naître de l’aphrós, comme on l’a dit plus haut, Aphrodite, déesse du Désir, de la Sexualité et de l’Amour. Sens ultime du mythe : il n’y a pas de désir sans haine préalable, le désir réunit ce que la haine avait séparé à l’origine. Pour désirer, il faut détruire la transcendance mortifère du Ciel qui se révèle vide. Le ciel étouffe, oppresse le désir, obture l’espace de ses possibilités. Le geste de Kronos dégonfle le ciel, la fente de la serpe permet à l’air de s’échapper, à la pluie de tomber, à la vie de s’animer. Le destin singulier de Kronos est la répétition de l’auto-dévoration ; l’ogre chronophage avale les enfants qu’il a faits à sa soeur Rhéia (double de Gaia), seul Zeus en réchappera par la Ruse (Métis). Le génie d’Hésiode ? Kronos haïssait le Ciel-Père, Gaia haïssait cogéniteur monstrueux. Ces deux haines se conjuguent et fomentent l’abolition de ce qui est haïssable. Mais l’opération est détournée : la serpe sépare la haine pulsionnelle réelle de son objet imaginaire et rétablit l’ordre naturel. Kronos solitaire et élémentaire ne devait pas engendrer, pas même disposer d’organes reproducteurs. Il se les coupe, en réalité, croyant sanctionner, sectionner son père symbolique. Cette situation aberrante, cette erreur fatale, le condamnent à la répétition, jusqu’à la naissance de Zeus, qui inaugure la Théogonie. En ce sens, la pulsion de mort pourrait constituer le fond originaire du désir originel. « L’érotisme est approbation de la vie jusque dans la mort ». Chez Hésiode, après la Théogonie, la Naissance des Dieux, s’ouvre le cycle des Travaux et des Jours. « Mais le résultat du travail est le gain : le travail enrichit. Si le résultat de l’érotisme est envisagé dans la perspective du désir, indépendamment de la naissance possible d’un enfant, c’est une perte à laquelle répond l’expression paradoxalement valable de « petite mort ». Mais le paradoxe est-il déplacé lorsque l’érotisme est en jeu ? », s’interrogeait Georges Bataille dans Les Larmes d’Eros, abordant ainsi la question d’une économie du désir.

Jean-François Pietri, de Bastia
Professeur honoraire en CPGE,
Chaire supérieure de Philosophie.