INTRODUCTION AU CONGRES AF 2019

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© Marie-Pierre Vialat – http://mariepierrevalat.fr/mpvalat/Marie-Pierre_Valat.html

C’est toujours une grande joie et un grand honneur que d’accueillir mes collègues à l’occasion de notre congrès annuel. Ils sont venus cette année de France et de Navarre bien sûr mais aussi du Chili et du Brésil.

C’est l’occasion pour nous tous et dans deux langues de confronter nos travaux de l’année sur le thème que nous avons choisi en l’occurrence « au-delà de la haine des violences inédites »
C’est un sujet bien actuel et nous ne pensions pas en le choisissant l’an passé nous trouver aussi près d’une actualité qui fait rage …
Néanmoins, si la psychanalyse se trouve depuis peu, également au centre de cette rage, il n’en demeure pas moins que le discours analytique reste le seul à pouvoir dire quelque chose de cet « au-delà » dans lequel le réel est toujours incriminé.
C’est sans doute la raison pour laquelle Jean Hatzfeld, dans une de ses dernières interviews à France culture disait qu’il n’était pas dans le devoir de mémoire mais prisonnier d’une forme de fascination.

© Marie-Pierre Vialat – http://mariepierrevalat.fr/mpvalat/Marie-Pierre_Valat.html

On ne peut à la fois que rendre hommage à cette humilité clairvoyante mais également dire combien le devoir de mémoire, si ce n’est pour le sujet qui le soutient, n’a en effet malheureusement que peu d’efficacité face à ce dont l’inconscient, notre inconscient laisse cacher telle une grenade dégoupillée qui à chaque instant peut exploser comme nous le voyons dans notre actualité …
En effet, la politique identitaire prospère dans un monde globalisé et le repli ethnique est plus que bien souvent l’occasion de rechercher l’ennemi caché au sein du même.
Le résultat immédiat est le retour vers des formes archaïques de violence privée ou vers la violation totalitaire des règles de la guerre, avec tous les préjudices civils que cela suppose.
C’est par exemple ce que Catherine Delarue a appelé le génocide des femmes.
La figure ou les figures de l’Autre dans nos haines modernes n’ont elles pas été quelque peu déplacées ? Ce congrès en dira sans doute quelque chose ainsi que sur la question de ou des culpabilités, qui ne sont plus de mises face à cette obéissance au « travail bien fait » que l’on retrouve toujours comme discours de la part des auteurs d’exactions génocidaires en particulier.
Mais en effet, peut-on tuer en masse sans culpabilité ou, en d’autres termes, faut-il de la haine pour réaliser cette suppression de l’autre comme non humain ?
D’ailleurs, c’est bien cette réduction de l’autre à une autre catégorie qui permet au criminel de le « nettoyer » sans culpabilité et sans restes.
Jean Hatzfeld a raison, tant qu’il y a fascination il y a identification. C’est toute la question que nous allons devoir débattre aujourd’hui et demain : de quelle nature, si cela existe encore, est-il question dans la haine destructrice de l’autre ?
Peut-on haïr l’autre sans jouissance ?
Avoir la haine serait-il un mode de survie?
Radjou Soundaramourty nous a bien fait entendre qu’au delà de l’agressivité adressée à des petits autres, les semblables, la haine s’adressait à un Autre essentialisé, une figure qui amalgame et généralise un trait insupportable. C’est-à-dire, une haine qui s’adresse soit à un Autre complet , Un , dont un sujet se sent exclu, soit au contraire à toute identité qui viendrait décompléter un grand Autre auquel il se sent identifié. C’est encore toute la question d’une possible désidentification qui se trouve ici posée.
Il y a donc une certaine « banalité du mal » inhérente à tout sujet qui montre combien nous sommes soumis à de multiples formes de servitudes volontaires, à commencer par la soumission au désir de l’Autre. C’est sans doute là où l’amour et la haine se succèdent sur une même bande, dans ce que Lacan a pu qualifier de Hainamoration. Un dernier mot qui ne nous laisse pas très optimistes, j’ai appris mardi en écoutant la radio qu’en Hollande me semble-t-il, le geste en langage des signes pour signifier juif est un nez crochu …
Ainsi nous aurons l’occasion, j’en suis certain, de débattre sur des questions vives qui concernent la psychanalyse au plus près mais aussi ce que l’on peut en transmettre à nos contemporains.
Un temps donc qui aussi politique soit-il ne peut se réduire à des banderoles ou à des manifestations de rue ou alors si le psychanalyste est concerné par les manifestations, ce ne peut être qu’à celles de l’inconscient qu’il aura à transmettre par d’autres voix …
Faisons ainsi le pari qu’elles seront présentes lors de notre congrès que je nous souhaite riche en recherche d’humanité …

Robert LEVY
Psychanalyste à PARIS
Co-fondateur de l’AF