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L’inceste et ses déclinaisons

J’ai peur du monsieur – Virginie DUMONT – Actes Sud Junior
Tout d’abord, l’inceste fait partie des trois interdits universels et fondamentaux avec ceux du cannibalisme et du meurtre. Ce triple interdit, depuis l’orée de l’histoire, sépare l’état de culture de l’état animal. Pour s’humaniser et se civiliser, il faudra donc en passer par un certain nombre de manques, liés à ces interdits et au désir que nous caractériserons sous les trois appellations : frustration comme manque imaginaire, privation comme manque réel, castration comme manque symbolique.
On ne peut parler d’interdit de l’inceste sans poser la question de la jouissance et de son rapport à la loi, celle du langage, à laquelle le sujet est soumis comme le montre la psychanalyse.
Le bébé en arrivant au monde doit payer le prix de son entrée dans la culture, c’est-à-dire, le prix de chair de son droit au langage.

Comment la perte de jouissance liée à la prise de la sexualité dans le langage, va-t-elle opérer sous la mise en place d’une loi symbolique, centrée sur le signifiant phallus ?

Ce sera l’objet de ma démonstration avant d’en arriver précisément à ce dont il s’agit quand il y a inceste. La question du corps est centrale dans la psychanalyse puisque l’inconscient a des effets sur le corps, Freud parlait de « langage d’organe », ce corps parle en effet, par ses multiples somatisations que nous appelons conversions hystériques sans altération de l’organe physique. Le corps se construit aussi avec des mots qui l’engagent, car le corps est pris dans le discours, tramant ainsi le tissu dont nous sommes faits. L’enfant qui ne parle pas encore, dit infans en psychanalyse, naît dans un bain de langage et dans la parole de l’Autre avant d’être la sienne, il est parlé et désiré. Il reçoit ainsi un certain nombre de mots appelés des signifiants, qui vont le représenter dans le désir des parents. Un lien essentiel entre corps et langage nous spécifie par conséquent parmi les vivants.

Entrer dans le langage, dans la langue plus précisément, c’est quitter en partie la jouissance du corps en tuant la « chose », pour y mettre des mots (des énoncés) et des signifiants (des énonciations) qui vont alors nous représenter à notre tour dans la chaîne symbolique du discours.
D’un côté, l’enfant s’identifie au semblable dans le dialogue, et aussi à l’Autre, lieu d’où se pose pour lui la question de son existence concernant son sexe et sa contingence dans l’être, nouée dans les symboles de la procréation et de la mort. Ainsi, c’est la détermination de la loi symbolique qui fonde l’alliance et la parenté. Cette loi, Freud l’avait reconnue comme motivation centrale dans l’inconscient sous le nom de Complexe d’Œdipe.

Abus sexuels Non! - Delphine SAULIÈRE Bernadette DESPRÉS - Bayard Jeunesse
Abus sexuels Non! – Delphine SAULIÈRE Bernadette DESPRÉS – Bayard Jeunesse
De l’érotisation du corps par la pulsion au langage :
Le corps n’est pas seulement pris dans les discours ambiants et familiers, il est aussi érogène, pris dans des excitations pulsionnelles nommées le « ça » par Freud, qui délimite et reconnaît dans le psychisme un rôle particulier. Ce « ça », fait de pulsions de destruction et de mort s’affrontent avec les pulsions de vie. Nous pouvons le comparer à une espèce de chaos, une marmite bouillonnante pleine d’excitations. Un point de vue biologique freudien qui se traduit dans le psychisme par des expressions comme : « ça m’a pris d’un coup », « ça me fait souffrir ». L’auteur de la découverte de l’inconscient utilisera la métaphore de « province psychique », pour illustrer le lieu du ça, c’est-à-dire celui des pulsions, sans organisation, sans volonté générale, que Lacan reprendra dans son fameux : « ça parle » pour forger son hypothèse : « l’inconscient est structuré comme un langage ». Ce qui deviendra ensuite ce lieu- dit « le grand Autre » dans le corpus théorique lacanien. Un lieu trésor des signifiants qui sont peu à peu reçus de l’autre, d’autrui qui n’est pas soi. Lacan donne à l’Autre un statut différent de celui que l’on pouvait trouver sous la plume de Freud, en s’inspirant du travail de Hegel, enseigné par Kojève.

Le triptyque besoin, demande, désir :

Partons du besoin de l’enfant, au stade oral par exemple. Il a faim et en souffre. Sa mère va satisfaire ce besoin, le comble et l’enfant n’a plus faim, d’où la naissance du désir pour halluciner le retour de la mère satisfaisante. La mère offre à l’enfant un plus de plaisir, en le caressant, ou en le rassurant de diverses manières, ce qui l’amène à découvrir la demande, qui est une demande de cet « en plus » dont les modalités sont essentiellement inconscientes.

Petits mais futés - Marcèle Lamarche et Jean-François Beauchemin - Les Éditions de l'Homme
Petits mais futés – Marcèle Lamarche et Jean-François Beauchemin – Les Éditions de l’Homme
Quel message cache la pulsion ?

Si le besoin vise bel et bien un objet précis, le désir implique l’Autre qui se comprend comme un lieu, une place, un espace où se déploie la parole. Pour le dire encore autrement, l’Autre est une autre scène, lieu du déploiement de la parole où s’origine le signifiant.
Le sujet comme être de besoin s’exprime dans la demande à l’autre, et se trouve modifié dès qu’il est contraint de passer par les signifiants, par sa parole, autrement dit : « le signifiant représente le sujet pour un autre signifiant », soit l’un ne va pas sans l’autre. En traduisant Freud, Lacan donnera une première définition dans son séminaire de 1955-1956, en disant : « l’inconscient c’est un langage ».

De la demande d’amour au désir :

Avant son entrée dans le langage, l’enfant va passer par le stade du miroir entre 6 et 18 mois, c’est-à-dire « un moment essentiel de partage entre imaginaire et symbolique qui produit l’instance du moi entre nature et culture bien avant sa détermination sociale. Dans son ouvrage sur les complexes familiaux, Lacan montre que le seul déterminant en jeu, c’est celui de l’immaturité fondamentale de l’enfant qui, de ce fait, se trouve en état de profonde dépendance du cercle familial et non l’inverse ». Robert Levy, (1)
Au-delà de l’intersubjectivité qui insiste sur la dialectique de la reconnaissance de l’autre, Lacan insistera sur le dépassement d’une relation de sujet à sujet. Il s’agira de définir ce qu’il en est de la relation du sujet au grand Autre. Car c’est par le passage de la demande au désir que se constitue le désir de l’Autre. Si le besoin a un objet, la demande n’en a plus, puisqu’elle vise un en-plus de l’amour. L’entrée dans le langage va de la constitution du moi côté Freud au grand Autre côté Lacan, qui introduit par la même la notion « de sujet de l’inconscient ».
« Tout un travail de civilisation et de construction va se faire autour du noyau de l’être selon Freud, comparable à la réalisation des polders, à l’assèchement des zones de terre qui viennent au jour à la place de la mer, là où elle était juste avant. » ; « Là où était le ça, doit advenir du moi » dira-t-il dans les nouvelles conférences. Lacan soutient qu’il y va là non pas du moi « constitué en son noyau par une série d’identifications aliénantes », mais du Je, du « sujet véritable de l’inconscient », qui doit venir au jour en ce lieu d’être qu’est ça. » (2)

Lorette a peur dehors - Albin Michel Jeunesse
Lorette a peur dehors – Albin Michel Jeunesse
D’autres étapes sont à franchir avant d’arriver à l’Œdipe où se jouera l’interdit de l’Inceste :

Continuons à parler du développement de l’enfant en nommant rapidement les étapes à franchir, du stade oral (jusqu’à 18 mois), au stade anal (de 18 à 3 ans) en arrivant au stade phallique (de 3 ans à 7-8 ans) où se joue précisément la situation œdipienne jusqu’à son déclin. Les investissements libidinaux vont s’unir sous le primat des organes génitaux, clitoris et pénis, devenant une zone érogène privilégiée. La masturbation soutenue par des désirs incestueux envers la mère sous la menace de la castration donnée par le père, s’exprimera par un interdit posé en termes de : « c’est sale, c’est honteux, on va te le couper, fais pas ça, arrête ! ». Cet interdit lié à la vue du manque de pénis chez la fille et chez la mère qui ne l’ont pas et à la peur de le perdre chez le garçon, viendront changer la position narcissique de l’enfant. Sous l’emprise de la menace de la castration, l’enfant par son refus, voire son déni, orientera différemment son rapport au désir humain lié à la loi de la prohibition de l’inceste qui barre l’accès à la satisfaction naturellement cherchée. Si ça rate, le tout est possible devient alors le credo. L’injonction : jouissons sans contrainte s’installe. L’objet phallique purement imaginaire ainsi convoité, devient cet objet mythique à conquérir, pour garder la complétude narcissique pour les deux sexes. L’influence du couple parental sur l’enfant sera décisive par un dire « que non » du père à l’enfant et à la mère qui voudraient faire un tout ensemble. Ne considérant pas la parole du père comme capitale, n’en faisant qu’à « sa tête », elle va donc sous ses yeux l’exclure en restant fusionnée à son enfant, refusant ainsi de donner à celui-ci sa propre castration. La mère et l’enfant la refusant de fait. L’échec de la castration par le père est ainsi réussi.

De la toute- puissance à l’impossible, un chemin à réussir :

Repris sous un autre angle, nous pourrions repréciser ce passage du développement du sujet, qui pris dans les rets de la castration passe de sa toute-puissance narcissique à l’impuissance en ces termes :
C’est bien au stade phallique que va se poser la question de la différence des sexes, ce qui manque et ce qui ne manque pas. L’enfant va construire cet objet (phallus) à partir du constat d’avoir ou non le pénis, organe mâle dans sa réalité anatomique. Il faut entendre par phallus un fantasme selon lequel la possession d’un pénis procure et signifie complétude et puissance. Il reste néanmoins un objet détachable pour Freud, c’est-à-dire un objet partiel, imaginaire qui existe dans le fantasme. Par conséquence, dans son fantasme, l’enfant est persuadé que tout le monde a la même chose, nous sommes tous pareils, donc que tous possèdent cet organe, comme s’il refoulait la perception de la différence, donc du manque. Sa mère représentant pour lui le grand tout, elle ne peut manquer de rien, encore moins de cet organe, devenue phallus imaginaire. Quand la réalité va s’imposer à lui, selon son sexe garçon ou fille, la différence des sexes s’installera alors en le destituant de son omnipotence. Sortir ainsi de la toute-puissance du fantasme en ajustant la réalité à ce qui est possible pour chacun, en acceptant l’impossible sans pour autant céder sur son désir lié à la loi. Ces opérations psychiques qui consistent à passer de l’imaginaire au symbolique pour accepter les limites de nos existences, sont dépendantes du rapport aux parents non incestueux, soumis eux aussi aux lois du langage qui nous humanisent face à un Réel qui se définit lui comme une limite du savoir qui serait l’impossible à décrire donc l’impossible à dire comme après un choc traumatique.

Les trois registres le Réel, l’Imaginaire et le Symbolique distingués et regroupés par Lacan dans le schéma RSI :

Partons d’une métaphore pour saisir ce dont il s’agit :
Si nous prenons une table, la table imaginaire recoupe les fonctions de cet objet, on mange dessus, elle peut servir à poser un vase, elle marque le repas etc. La table symbolique, c’est le mot table tel qu’il vient se lier dans le discours : « à table !, faire table rase – le signifiant table peut aussi s’insérer dans d’autres expressions, comme table des matières. Enfin le réel se constitue du reste, soit ce que l’on ne connaît pas. Une catégorie lacanienne difficile à comprendre puisqu’elle n’est ni imaginable, ni symbolisable, juste inaccessible, sans rien pouvoir en dire, comme on ne l’atteint pas, « le Réel, c’est l’impossible » dira Lacan, un objet vide impossible à saisir par le concept selon Kant.
Le symbolique est représentable par des mots, l’imaginaire humain est une fiction de la totalité unifiée qui succède au symbolique, dans ce registre on trouve le moi, comme sujet aliéné par ses nombreuses identifications, assujetti à l’Autre.

Nous allons aborder maintenant le vécu de l’inceste, côté réalité, fantasmatique, symbolique et réel.

Parler c'est vivre - Claude HALMOS - Le Livre de Poche
Parler c’est vivre – Claude HALMOS – Le Livre de Poche
OU COMMENCE L’INCESTE ? (3)

Rappelons que l’inceste est la transgression de l’interdit d’une relation sexuelle entre individus dont les degrés de parenté sont spécifiés dans chaque culture. Il ne se limite pas au viol génital. Certaines situations ambiguës sont tout aussi destructrices. Il ne se limite pas non plus aux relations père-filles. D’autres abuseurs le sont également : des mères, des oncles, des grands-pères, des beaux-pères, des amis intimes de la famille. L’inceste entre frère et sœur qui fait plus de ravages qu’on ne le croit. L’inceste peut être aussi homosexuel (mère-fille, père-fils). Il ne touche pas seulement les enfants « grands », mais aussi les « petits » – les enfants de moins de 5 ans – et parfois même les bébés.
Claude Halmos nous précisera aussi combien les actes incestueux sont multiples. « Si l’on peut, en effet, violer le sexe ou l’anus d’un enfant, on peut également utiliser sa bouche, sa main, sa peau – en se masturbant sur elle, par exemple, – son regard en s’exhibant devant lui ou en le faisant assister à des scènes sexuelles, – ses oreilles en faisant en sorte qu’il entende les bruits de la chambre parentale, – son corps entier, – ses émotions et sa sexualité en faisant de lui le « partenaire » de jeux sexuels d’adultes.
Tous ces actes qui n’impliquent pas le viol génital sont pratiqués d’autant plus fréquemment par les parents incestueux que, s’ils laissent dans le psychisme de l’enfant et dans sa sensibilité corporelle des traces indélébiles, ils laissent en revanche son corps indemne de toute « marque » pouvant servir de preuve en justice.
« Derrière ces actes avérés il existe aussi un climat incestueux, soit toute une série de comportements – gestes, attitudes, regards etc. qui provoquent chez l’enfant ou l’adolescent malaise et angoisse sans qu’il puisse vraiment situer les causes de son malaise ».
C’est une érotisation de la relation avec des parents non chastes aux sentiments teintés de sexualité sans que les uns et les autres en soient forcément conscients. Toute une série de non-séparations, sachant qu’un enfant est éduqué pour quitter la maison et sortir de la famille comme projet de devenir un homme ou une femme au dehors, pour vivre pour eux-mêmes.
On fait le constat que pour certains parents ils utilisent leurs enfants pour compenser les manques sexuels et affectifs de leur vie ce qui va rendre l’opération de séparation particulièrement difficile.

COMMENT SE FAIT OU PAS LA SÉPARATION DES CORPS ET DES SEXES ?

La psychanalyse donne place particulière à l’interdit fondamental du lieu de jouissance à la mère. On ne peut aborder l’inceste sans aborder l’objet en cause dans cet acte qui serait Das Ding ou encore La Chose. Elle est l’objet de l’inceste, l’être même du sujet, le souverain Bien.
La mère est le premier objet qui a allumé le désir et de ce fait permis la première expérience de satisfaction et l’investissement perceptif du vrai objet. Selon Freud, la Chose se trouve là où les deux désirs coïncident. Elle est l’objet semblable au moi du bébé et en même tant radicalement étranger à lui. Elle est la mère interdite.
Lacan dira dans l’éthique (4), que la Chose est ce qui fonde l’orientation du sujet humain vers l’objet (…)Qu’il s’agit de retrouver (…) l’objet perdu (…), cet objet n’a jamais été perdu, quoiqu’il s’agisse de le retrouver. » Il l’appellera l’objet « a ».
C’est au cours de son auto-analyse, faite en réalité avec Fliess lors de ses correspondances qu’en 1897, il lui écrit qu’il trouve en lui comme partout ailleurs, des sentiments d’amour envers sa mère et de jalousie envers son père, sentiments qui sont, communs à tous les jeunes enfants, pense-t-il. D’ailleurs à propos du parricide, il écrira en 1912-1913, une histoire mythique : « Totem et Tabou ».
Les fils jaloux du père qui peut, lui seul, jouir de toutes les femmes, finiront par le tuer et le manger pour incorporer ses pouvoirs, puis l’érigeront en Totem en s’interdisant de faire comme lui pour ne pas s’entretuer dans une rivalité mortelle. Le tabou de la prohibition de l’inceste est ainsi né.

Freud va considérer l’attitude du père comme ce qui détermine l’évolution du complexe d’Œdipe, aussi bien chez le garçon que chez la fille. Sachant que le stade habituel du développement psychologique de l’Enfant se caractérise par une relation triangulaire : le père, la mère et l’enfant.

Pour Lacan c’est une opération langagière, symbolique. La métaphore du nom du père, rejette dans les dessous, dans l’inconscient, le désir inconscient pour la mère. Cette opération aboutit à l’advenue du phallus (pour les garçons et pour les filles), signifiant du désir, phallus qui subira instantanément le refoulement originaire. Ici, nous passons de 3 à 4 relations.

La mise en place du pulsionnel chez l’enfant dépendant de la mère se fera à partir des orifices de son corps lors des soins qu’elle prodiguera par hygiène et amour. Freud parlera de la première « séductrice », l’enfant pris dans les messages de celle-ci, baigné dans sa jouissance, investi par une mère aux propres attentes narcissiques d’amour et de désir, à la fois comme fille, comme femme et comme mère. Un premier temps érotique, maturant et structurant pour l’enfant, indispensable à sa survie corporelle et psychique. Paul Claude Racamier nommera ce premier temps érotique : l’incestuel, c’est à dire sans passage à l’acte

Le père de la Loi doit interdire à la mère de « réintégrer son produit » comme l’évoquera Lacan en termes très forts. L’enfant éprouve un fort désir sexuel envers le Parent du sexe opposé ainsi qu’un sentiment hostile envers le Parent de même sexe, découverte intime de Freud parlant de son père à Fliess. Pour qu’il y ait un renoncement à l’inceste et au parricide, tout sujet doit désirer ailleurs car le véritable inceste est en effet celui qui se réalise avec la mère. Elle est l’objet absolument interdit sous peine d’annihiler tout désir.
L’interdit de l’inceste tient dans l’économie du sujet, une place structurale. Il décide de sa structure, en liant à un discours les chemins obligés de son désir.
Le passage œdipien se fera différemment pour la petite fille et pour le garçon qui ira chercher du côté paternel les insignes de la virilité par identification au père.
La petite fille devra changer d’objet d’amour et de zone érogène, passer de la mère au père, pour ensuite passer à un homme. L’interdiction reste la même : pas de jouissance avec la mère.

Le viol du silence - Eva Thomas - Collection J'ai lu
Le viol du silence – Eva Thomas – Collection J’ai lu
LES CLIMATS INCESTUEUX INCONSCIENTS (3) :

Des interdits de nos jours, personne n’en veut plus, aujourd’hui plus qu’autrefois, et pourtant personne ne peut en faire l’économie. Le collage devient naturel, l’interdit contre nature, ainsi l’enfant reste collé à sa mère. Comme un magma compact où tout colle avec tout, où chacun n’est pas « lui » et cela se repère au niveau des corps, on utilise tous les mêmes serviettes pour le bain par exemple, au niveau des intimités, on ne ferme pas la porte des wc ni celle de la salle de bain, au niveau des têtes : lorsque les parents s’acharnent à vouloir tout savoir de leur enfant. L’enfant peut aussi devenir le confident des aventures du parent etc. etc.

Concernant la non-différenciation des sexes, ces non séparations peuvent être symboliques,

  • Quand le passage d’une génération à l’autre n’est pas clairement situé, (le père drague la petite amie de son fils)
  • Quand la place de chacun n’est pas bien définie : l’enfant dort avec l’un de ses parents pendant que l’autre est relégué sur le canapé.
  • Quand les sexes sont confondus, l’adolescent utilise sa mère – qui l’accepte – comme confidente, « conseillère » voire complice de ses aventures sentimentales.

L’inceste sous l’angle du « climat incestueux » est très fréquent, les analysants en parlent.

L’inceste bloque et fige la vie en agissant sur elle sans que nous en prenions conscience car en fait ce qui dérangerait ce serait d’admettre trois vérités nous dit Claude Halmos :
que la « répétition » existe mais aussi que la sexualité infantile existe.
Egalement qu’il n’est facile pour aucun parent, de renoncer à la « possession » de son enfant.
C’est ce que nous enseigne la psychanalyse par les dires des patients qui finissent toujours par dire les angoisses et les dégâts que cela leur causent, au cours d’une cure analytique.
Ces repères donnés aux parents qui se questionnent permettraient d’accepter ces trois idées dérangeantes mais salutaires pour mettre des limites au malheur et protéger leurs enfants.

Perdre pour gagner :

Abandonner le désir de jouissance avec la mère exigera un long processus en trois temps, passant par la phase phallique, l’Œdipe et la castration. En fait tout individu a été un enfant incestueux mais a refoulé son fantasme.
La maturation psychique de l’enfant passe par l’identification au Parent de même sexe et se retrouve dans une relation non plus duelle mais triangulaire. Ainsi, se repérant dans ses limites, son sexe et sa place dans sa généalogie, il aura accès aux Lois qui fondent la société, l’ouverture sur le monde extérieur, en se socialisant facilement. Il pourra sublimer son énergie sexuelle en développant un surmoi qui lui permettra d’intérioriser une conception morale du bien et du mal, d’être en capacité d’accepter la punition et la récompense, de savoir ce qu’il convient de faire.
Son passage de la « nature » à la « culture » lui demandera d’effectuer bien des renoncements à des jouissances incestueuses pour se civiliser et faire avec le manque, les limites, les possibles sans être en quête de toute puissance vers un impossible persécutant.

Grandir - Claude Halmos - Le Livre de Poche
Grandir – Claude Halmos – Le Livre de Poche
La fonction du Nom du Père ou métaphore paternelle (5) :

Dans la conception lacanienne durant les trois temps du complexe d’Œdipe, le père entrera de plus en plus en ligne de compte, si la mère l’accepte et honore sa parole. Reprenons plus précisément ce cheminement subjectif afin de mieux encore éclairer ces transformations psychiques.

Dans un 1er temps de la phase identificatoire du stade du miroir, le sujet s’ébauche.
Il y a alternance entre la fusion avec la mère et l’identification avec l’image du miroir comme première aliénation. L’enfant se fait désir du désir de la mère, pour lui plaire il suffit d’être son Phallus, son tout. La mère toute dévouée à lui va le lui fait croire. Constitué ainsi comme phallus maternel il se sent tout puissant.

Juste avant l’entrée dans un 2ème temps s’amorce l’insertion de la dimension paternelle. C’est la dialectique de l’Être (indistinction fusionnelle du premier temps), c’est la loi du tout ou rien où l’enfant oscille entre être ou ne pas être le Phallus. Dans la structure perverse, il y a ambiguïté au niveau de la fonction symbolique du père. La stratégie défensive de l’enfant lui permet d’éviter la castration, d’entretenir le leurre subjectif de la non différence des sexes. Rentrer dans le complexe de castration, c’est se risquer dans le non-avoir, dans le manque – passage que le pervers ne fait pas (Père-Version).

Dans le 2ème temps proprement dit, la médiation paternelle intervient dans la relation mère-enfant/phallus. La mère « doit renoncer à ce que l’enfant soit ce Phallus puisque identifié à l’objet de son désir… » Lacan. La mère et l’enfant doivent symboliser cela en acceptant d’inclure le père dans la situation fusionnelle mère-enfant. L’enfant vit l’intervention du père comme une frustration.
L’intervention du père intervient dans 3 registres: interdiction, privation, frustration ; qui sont ses fonctions fondamentales de père castrateur. Le père arrive là, en position de gêneur, c’est le père qui fait son entrée possible ou non comme objet phallique, c’est-à-dire comme objet du désir de la mère, et comme objet rival pour l’enfant. L’entrée dans la psychose se fera si l’enfant n’a pas accès au registre symbolique, donc la métaphore paternelle ne sera pas possible pour lui. Si le père fait référence à la mère, comme tiers, qu’elle ne donne pas tout à l’enfant, la dimension du manque va être alors introduite. Le désir de chacun est toujours soumis à la loi du désir de l’autre; le père est posé comme étant celui qui fait la loi de son désir à elle ; et permet à l’enfant de percevoir que sa mère a d’autres désirs que lui-même, qu’il suppose dépendre d’un objet (le Phallus) que l’autre (le père) a ou n’a pas. C’est la découverte de la dialectique de l’Avoir.

Dans le 3ème temps du déclin du complexe d’Œdipe, une fois que le père a pris la place du père castrateur, c’est-à-dire du père symbolique, il faut qu’il en fasse la preuve. Dès lors que le père se fait préférer par la mère comme tiers venant médiatiser la relation duelle, l’enfant accède à la loi symbolique, dans la mesure où il repère la place exacte du désir de la mère.

La place juste du Phallus est structurante pour l’enfant et entraîne le jeu des identifications. L’enfant va enfin pouvoir se poser alors comme sujet, et non plus comme objet du désir de l’autre. La perte symbolique d’un objet imaginaire (le phallus) est la fin de l’Œdipe. Le passage à la dialectique de l’Avoir, par l’introduction d’une distance, lui permet de se représenter ce qu’il n’a pas (jeu du fort-da) et de le demander. « Il faut que la chose se perde pour être représentée », c’est-à-dire tant que l’enfant n’a pas perdu sa mère, il ne peut y avoir de représentation de sa mère, ni réaliser que l’autre existe indépendamment de lui. Tant que l’enfant est dans la dialectique de l’Être, il est dans le vécu et non dans la représentation.(5)

CONCLUSION

Par l’intégration des interdits œdipiens de l’inceste et du parricide, l’enfant va s’humaniser grâce à son Père symbolique qui représentera la loi dite : le Nom du Père. Le phallus ordonne la différence des sexes et des générations, grâce à cette castration symbolique qui règle la jouissance de la sexualité. Ce tiers symbolique phallique représente l’ensemble des effets du signifiant sur le sujet ainsi que la perte liée à la prise de la sexualité dans le langage.

On peut mieux encore mesurer, au regard de ces processus de maturation, les ravages psychiques propres à l’abus incestueux dans les relations intergénérationnelles, où les transmissions sont connues, consciemment transmises et celles transgénérationnelles, lieu des secrets, des non- dits, non- sus, où souvent un traumatisme ou un deuil non résolu, restent encore actifs.

Un long parcours psychanalytique tentera de restaurer la personne désireuse de confier courageusement sa parole dans une relation transférentielle pour devenir sujet de son histoire.
Ce peut être une voie de reconstruction.


Chantal Cazzadori,

psychanalyste, en libéral à Amiens
membre actif de l’association Analyse Freudienne

Conférence 4 sur les avatars du sexuel
Amiens le 1er février 2016, espace Dewailly, salle 2

Voir en ligne: 4 millions de victimes de l’inceste en France


NOTES :

1 – Robert Levy, co-fondateur de l’association Analyse Freudienne, a écrit dans l’avant- propos de la revue Analyse Freudienne Presse, 2006/2 (n°14) au titre : « Le sujet dans tous ses états », lire pages 5 et 14. Éditeur : Erès.
Lire Article sur le site : analysefreudienne.net
Thème : les avatars du sexuel, séminaire 6 « Incidences du sexuel dans la famille dite moderne »
Robert Levy, co-fondateur de l’association de Paris.

2- Dictionnaire de psychanalyse, sous la direction de Roland Chemama et Bernard Vandermersch,
lire page 48-49 : un travail de civilisation, C.D.-P. Edition Larousse.

3 – Claude Halmos, où commence l’inceste ? revue de psychologies
son livre GRANDIR, les étapes de construction de l’enfant, le rôle des parents, livre de Poche
est à recommander. Lecture sans jargon, qui reprend l’essentiel des bases structurantes du psychisme, fort inspirée de l’oeuvre de Françoise Dolto dont elle est la « passeuse », sur les ondes également. Emission « Savoir Etre » , France Info.

4 – J. Lacan, L’Ethique de la psychanalyse, leçon du 16/12/1959; Ed. A.L.I., 1999.

5 – texte inspiré du site : la-psychologie.com, Psychologie du développement, orientation psychanalytique, au sujet des trois temps du complexe d’Œdipe selon Lacan. Lecture attentive recommandée…

A NE PAS MANQUER :

THEMA SUR ARTE : Crimes d’inceste : familles empoisonnées, Daniel Leconte enquête, contant la parole aux victimes et aux abuseurs. (Source: Youtube)

Documentaire n°2 : Psychologie sur l’inceste présentée par M. Biraben 2004 (Source: Youtube)
Reportage sur une membre de l’association qui témoigne également sur le plateau en présence de Claude Halmos, psychanalyste.