Retour à Freud : Le « renversement de la culture ». Pouvoir et violence du langage.

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© Marie-Pierre Vialat – http://mariepierrevalat.fr/mpvalat/Marie-Pierre_Valat.html

Dans le cadre du Congrès International Bilingue de l’Association Analyse Freudienne ayant pour thème : « Au-delà de la haine, des violences inédites »,

Intervention de Paola Casagrande, psychanalyste,

28 septembre 2019.

Je me suis attachée par un retour à Freud à chercher en quoi les textes Malaise dans la culture et Pourquoi la guerre ? pouvaient venir éclairer la problématique posée cette année et apporter une compréhension aux phénomènes de violence qui surgissent et sidèrent par leur intensité soudaine. Je réfute d’emblée l’idée que notre époque connaissent des violences « inédites », ce qui à mon sens impliquerait un changement de paradigme des phénomènes de violence depuis la naissance de l’organisation des hommes en sociétés diverses ; chose à laquelle je ne crois tout simplement pas. Je parlerai bien plutôt de dé-chaînement pulsionnel et de fragilité des liens toujours menacés de dé-liaison.

Il sera question d’une part du « renversement de la culture » posé par Freud dans son Malaise dans la culture et d’autre part du pouvoir et de la violence du langage.

« La violence est brisée par l’union, la puissance de ceux qui se sont unis constitue désormais le droit, par rapport à la violence de l’individu. Nous voyons que le droit est la puissance d’une communauté. C’est encore et toujours de la violence, prête à se tourner contre tout individu qui s’oppose à elle, elle travaille avec les mêmes moyens, elle poursuit les mêmes fins ; la seule différence tient effectivement à ce que ce n’est plus la violence d’un individu qui s’impose, mais celle de la communauté ».

Ainsi parlait Freud en 1932, dans une lettre adressée à Einstein, en réponse à la question Pourquoi la guerre ?

Violence de l’individu, violence de la communauté. C’est cet apparent paradoxe que je vais interroger. Avec Freud d’abord. J’irai interroger d’autres champs. En non-spécialiste mais néanmoins lectrice de philosophes s’intéressant aux hommes organisés en systèmes communautaires politiques ou religieux et à la violence que ces systèmes engendrent : des systèmes que l’on qualifie pourtant de « civilisés », où, par ce que Freud appelait « un renversement de la culture », « violence et droit se rejoignent ».

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Freud vient soulever et éclairer ce paradoxe, notamment dans Malaise dans la culture. Avec une hypothèse centrale qui propose en elle-même un élément de réponse : « Individu et culture sont de même structure ».

Dans ce texte de 1930, Freud fait l’hypothèse d’un « plaisir/désir d’agression » commun à chacun des individus. La « culture » y est envisagée d’une part comme le premier et unique « sédatif » de l’homme en quête de domestication de ses pulsions et d’autre part comme premier acte de sublimation de l’homme (sublimation à entendre chez Freud comme une création substitutive visant à éloigner la pulsion de ses buts premiers). On pourrait dire que dans la perspective freudienne l’addition des sublimations humaines fonde la culture. Dans un mouvement infini.

Cependant dit Freud, la culture porte en son sein une violence équivalente à celle de l’individu : en réprimant les pulsions de l’homme elle fait écho à l’exercice de ce qu’il appelle le sur-moi (en deux mots dans ce texte) avec lequel l’individu devra toujours compter. « Individu et culture sont de même structure » : violence interne faite de conflits intra-psychique et violence externe sont les ingrédients avec lesquelles les hommes ont à composer pour poursuivre une « quête du bonheur » qu’impose le programme du principe de plaisir. Quête du bonheur à entendre selon Freud essentiellement du côté de l’assouvissement des pulsions libidinales et non pas, et c’est fondamental, du côté du commerce des biens. On comprend aisément pourquoi Freud hésita quant au titre de son ouvrage. « Bonheur dans la culture », puis « Malheur dans la culture » : quête du bonheur pulsionnel et empêchement du bonheur pulsionnel comme deux faces d’une même pièce. Le théâtre freudien se dessine. C’est finalement le terme de « Malaise » que Freud retiendra pour son titre.

Freud se qualifiait d’ « animal terrestre ». Résolument. La dédicace du livre Malaise dans la culture offert par lui-même à son ami Romain Rolland est libellée ainsi : « A son grand ami océanique, l’animal terrestre S. Fr., 18-3-1931 ».

Je rappelle cette amitié pour insister sur la profession renouvelée d’athéisme de Freud posée en introduction à ce troisième ouvrage qui clôt la trilogie introduite par La question de l’analyse profane en 1926, et L’avenir d’une illusion en 1927. Comment « l’animal terrestre Freud » va-t-il penser (dans cet essai qualifié par Stefan Zweig de « son meilleur essai philosophique ») les malheurs de l’homme et les ressources qu’il ne peut trouver qu’en lui-même, et avec d’autres ?

Je vais reprendre partiellement les hypothèses de Freud quant aux raisons de ce qu’il appelle les « tâches insolubles » des individus et des peuples, et les remèdes possibles mais modestes qui s’offrent à eux. Si la recherche du bonheur est le « programme » qu’impose le principe de plaisir, le « devenir heureux ne peut être accompli, et pourtant il n’est pas permis -non il n’est pas possible- d’abandonner nos efforts pour le rapprocher d’une façon ou d’une autre de son accomplissement ». […] Il n’y a pas de conseil qui vaille pour tous, le bonheur étant un problème d’économie libidinale ». […] La vie est trop dure pour nous, elle nous apporte trop de douleurs ». Et Freud de dénombrer trois sources de souffrance : « La surpuissance de la nature, la caducité de notre corps et la déficience des dispositifs qui règlent les relations des hommes entre eux, dans la famille, l’Etat et la société ». Freud repère dans les systèmes organisationnels des communautés ce qu’il nomme des « déficiences » parmi lesquelles l’inégalité entre les hommes que ces systèmes génèrent.

« Sous la pression de ces possibilités de souffrance, les hommes n’ont cessé de modérer leur prétention au bonheur, tout comme le principe de plaisir lui-même, sous l’influence du monde extérieur, s’est bel et bien remodelé en ce principe plus modeste qu’est le principe de réalité ».

Freud énumère les « remèdes sédatifs » au malheur ontologique de l’homme : faire diversion par les activités intellectuelles au nombre desquelles il cite la recherche scientifique ; faire diversion encore par la recherche de « satisfactions substitutives » en sublimant (mais, prévient-il, cela est « accessible à peu d’hommes ») ou en se laissant fasciner par l’art ; se retirer du monde extérieur tel l’ermite ; ou encore avoir recours aux stupéfiants qui « insensibilisent » et qui sont « des briseurs de soucis ». Quels que soient les remèdes utilisés il y a de toute évidence un « abaissement indéniable des possibilités de jouissance ». Et Freud de dire cette chose essentielle : « Le sentiment de bonheur lors de la satisfaction d’une motion pulsionnelle sauvage, non domptée par le moi, est incomparablement plus intense que lors de l’assouvissement d’une pulsion domestiquée ».

Parmi les remèdes sédatifs au service du « devenir heureux », il est une orientation de la vie que Freud est réticent à considérer satisfaisante : « Une orientation de la vie qui prend pour centre l’amour, attendant toute satisfaction du fait d’aimer et d’être aimé ». Ce recours connaît ses faiblesses, pense Freud, car il nous affaiblit contre la souffrance ou nous précipite dans le malheur si nous perdons l’objet d’amour. Quant à la croyance religieuse il ne la compte pas parmi les remèdes car le prix de la « soumission » est trop grand. Et j’ajoute que Freud ne cita pas la jouissance de l’accumulation des richesses comme sédatif satisfaisant.

Le malheur de l’homme peut se résumer par ce que Kant appelait son « insociable sociabilité ».

La sociabilité, ou pour le dire comme Freud « le programme de la culture » se déroulant à l’échelle de l’humanité, est un combat que mènent les hommes « entre Eros et mort, pulsion de vie et pulsion de destruction ». Pour Freud, « le penchant à l’agression est une prédisposition pulsionnelle originelle et autonome de l’homme ». Elle satisfait des désirs individuels d’emprise, de domination (sexuelle, économique, idéologique, spirituelle). Et Freud d’affirmer : « Cette pulsion d’agression est le rejeton et le représentant principal de la pulsion de mort que nous avons trouvée à côté d’Eros, se partageant avec lui la domination du monde ».

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La proximité entre pulsion de mort et Eros résout pour Freud la question de savoir pourquoi l’homme accepte et tente, par l’effort de civilisation, de contraindre, d’inhiber, de mettre hors circuit son penchant naturel à l’agression, à la destruction, à la barbarie. Tout simplement, dit-il, parce que ce « combat » réside en lui, il le mène en lui, toujours ; et il se manifeste par sa propre création de la culture hors de lui. Un combat dont Freud nous dit qu’il est « le contenu essentiel de la vie en général.[…] C’est pourquoi le développement de la culture doit être, sans plus de détours, qualifié de combat vital de l’espèce humaine ». La culture serait ainsi « un procès au service d’Eros, regroupant des individus humains isolés, plus tard des familles, puis des tribus, des peuples, des nations, en une grande unité, l’humanité ».

On ne comprendrait pas ce processus civilisateur sans son allié principal : le sur-moi. Un allié qui cependant à être trop sévère, ou trop interdicteur, ou trop normatif peut œuvrer au malheur des « civilisés », et se retourner contre leur bonheur, même limité. Freud n’est pas un admirateur béat de la civilisation de son époque. Il s’insurge contre ce qu’il appelle un « renversement » de la culture : de pacifiante et créatrice, elle peut devenir une instance interdictrice, « injuste » selon son propre terme. Il donne l’exemple des mesures restrictives concernant le choix d’objet d’amour. « Le choix d’objet de l’individu sexuellement mature est réduit au sexe opposé, la plupart des satisfactions extra-génitales sont interdites comme perversions. […] L’amour génital hétérosexuel continue à subir le préjudice causé par les limitations de la légitimité et de la monogamie ». Le désir ne connaît pas de norme, dira Lacan sans contredire Freud. Et ce point est fondamental pour tout psychanalyste digne de ce nom.

Le sacrifice consenti par les hommes (la répression des pulsions avec le renoncement à la jouissance) est parfois si grand, que les hommes se révoltent et tentent de s’organiser autrement. Si le principe de plaisir ne permet pas le renoncement de la quête du bonheur, alors c’est bien cette instance qui est à l’œuvre et qui prend le pas, chaque fois qu’il s’agit de combattre un sur-moi par trop sévère et punitif ; et par extension, puisque la culture est pour Freud une prolongation créative du psychisme humain, un individu s’associant à d’autres semblables peut être amené à combattre une organisation par trop sévère et punitive, voire criminelle, qui s’oppose au grand dessein d’humanité. Au nom du principe de plaisir. Dans cette perspective, la violence des hommes ne peut être interprétée seulement comme désir originel d’agression barbare de l’individu. Nul besoin de multiplier les exemples. Un seul peut suffire : la violence des hommes, nommés des « Résistants » (ou « terroristes ») s’organisant contre des régimes totalitaires, contraints d’ avoir recours à la force pour des raisons évidentes. La violence est parfois le dernier et seul recours contre la barbarie.

La conclusion de Freud dans Malaise est sans équivoque. Il écarte le « préjugé enthousiaste » tendant à penser que la culture est notre bien le plus précieux ; il évoque le doute que finalement tout cet effort n’en vaut pas la peine, le résultat ne pouvant être qu’un état que l’individu doit forcément trouver insupportable. « Aussi, le courage me manque-t-il, écrit Freud, pour m’ériger en prophète devant mes semblables ». Les dernières paroles de son essai consiste en un vœu : que « l’Eros éternel fasse un effort pour s’affirmer dans le combat contre son adversaire tout aussi immortel. Mais qui peut présumer du succès et de l’issue ? ».

La suite de l’histoire vint nous le dire. Le « courage » a manqué à Freud pour penser le pire ? Qu’est-ce qui aveugla Freud à ce point en 1930 ? Un écrivain contemporain de Freud, Klaus Mann, commença à écrire en 1932 Le tournant, Histoire d’une vie. Klaus Mann, en visionnaire désespéré y pensa cette catastrophe.

Deux ans après l’écriture de Malaise dans la culture, dans une lettre à Albert Einstein de 1932, Freud se montre extrêmement pessimiste, mais encore mesuré. Voici le contexte de cette correspondance : Einstein fut pressenti, par le Comité permanent des Lettres et des Arts de la Société des Nations pour susciter une « correspondance entre les représentants qualifiés de la haute activité intellectuelle » sensée servir « les intérêts communs de l’intelligence et de la Société des Nations ». Einstein dont l’activité en faveur de la paix et du désarmement était intense suggéra le partenariat de Freud. C’est dans le deuxième volume de correspondances (il y en eut quatre) intitulé Pourquoi la guerre ? que l’on peut lire la réponse de Freud à Einstein.

Cette réponse reprend toutes ses réticences contenues dans Malaise dans la culture. Mais Freud va plus loin. Il place les concepts d’égalité et d’inégalité comme les causes de ce qu’il appelle les « déficiences » des communautés humaines qui se reconstituent après des conflits. On peut lire : « […] Il y a en matière de droit, deux sources de désordre, mais aussi de progression. Premièrement, les tentatives individuelles chez les maîtres pour s’élever au- dessus des restrictions valables pour tous, donc pour revenir du règne du droit au règne de la violence ; deuxièmement, les efforts constants des opprimés pour se procurer plus de puissance et pour voir ces modifications reconnues dans la loi, donc à l’inverse pour opérer une avancée d’un droit inégal vers un droit égal pour tous ». Einstein quitte l’Allemagne pour les Etats Unis en 1933. En 1934, il nommera l’armée « cancer de la civilisation ».

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Subjectivité d’une époque. Pouvoir et violence du langage

Si la psychanalyse nous enseigne que amour et haine sont intrinsèquement liés, peut-on faire l’hypothèse que les violences extrêmes témoignent d’un dé-chaînement possible et provisoire de l’amour et de la haine avec une mise entre parenthèse du conflit intra-psychique ?

Si l’on retient cette hypothèse, la question qui surgit immédiatement est celle de ce qui peut venir provoquer ce dé-chaînement.

Une des raisons de ce déchaînement ne peut-elle être imputable à la violence du langage et à son pouvoir possible de déliaison ?

C’est sans doute Lacan, avec sa théorie des quatre discours, qui a le mieux mis en évidence que si la communication humaine n’implique aucun espace d’intersubjectivité égalitariste, le discours du maître se fonde sur « la prescription violente d’un signifiant maître « irrationnel » au sens strict, c’est-à-dire en-deçà duquel toute justification rationnelle devient inopérante ». N’est-ce pas la prescription violente d’un « signifiant maître irrationnel » qui prépare les actes antisémites, racistes, homophobes, etc. Tous ces actes dont on dit qu’ils sont incompréhensibles si l’on omet d’envisager leur déclenchement par une forme de discours apparenté au discours du maître. Il n’y a pas, dans l’histoire des organisations humaines une violence spontanée qui viendrait de nulle part. Avant la violence des corps à corps, il y a la violence du discours qui désigne, assigne, qui construit une image et la véhicule. Violence du discours qui témoigne d’une recherche de satisfaction sauvage des pulsions.

Je fais mienne cette phrase de Slavoj Zizek, philosophe slovène, dans Violence, six réflexions transversales : « La réalité en elle-même, dans son existence imbécile, n’est jamais intolérable : c’est le langage, sa symbolisation, qui la rend ainsi ». Penser la violence seulement dans la relation imaginaire à l’autre, c’est ignorer la question du langage qui symbolise. Car comment expliquer la longue vie de l’antisémitisme, du racisme ou de toute autre posture qui exclut l’autre de l’humanité si ce n’est par le biais de « signifiants » violents qui ont valeur de symboles réducteurs de sujet. Le sujet qui nous intéresse, nous les psychanalystes – Lacan ne cesse de le dire – n’est pas sujet en tant qu’il fait le discours, « mais qu’il est fait par le discours et même fait comme un rat. […] C’est le sujet de l’énonciation ».

Citons l’extension actuelle du discours haineux contre les femmes qui a pris un nom : le « masculinisme ». Sorte d’idéologie masculine de défense du patriarcat qui se définit en réaction à l’avancée du droit des femmes et devient le moteur de mouvements ultra-violents, tels celui des « Incels » qui nous vient d’outre-atlantique dont des membres prétendent punir les femmes, jusqu’à la mort. « Plus précisément, derrière cette peur d’une féminisation de la société qui menacerait les hommes dans leur virilité traditionnelle se joue la hantise de la perte du pouvoir des hommes sur les femmes, et d’abord sur leur corps ». Voilà il me semble une hypothèse plausible quant aux questions brûlantes de « féminicide » (94 femmes tuées par des hommes entre janvier et août en France).

Il nous faut reconnaître que la phrase répétée à l’envi, « la violence est un échec de la parole » est simplificatrice. Car au sein même du langage peut se déployer une violence symbolique dont on a dit qu’elle était originaire. Encore Zizek : « Il existe un lien direct entre la violence ontologique et la matière de la violence sociale (laquelle matière sous-tend les relations de domination forcées) qui relève du langage ».

Ce lien direct, entre violence ontologique et matière de la violence sociale pourrait venir répondre à la question que nous nous posons tous, à savoir pourquoi dans certaines périodes historiques l’autre est plus que de raison un « dépotoir de haine ».

Cela nous ramène au point de départ de Freud dans son Malaise : l’abîme du Prochain. Et Zizek d’affirmer : « Le « mur du langage » qui me sépare à jamais de l’abîme d’un autre sujet est à la fois ce qui permet d’ouvrir et d’alimenter cet abîme ». Zizek est philosophe et aussi un lecteur de Lacan. « Le mur du langage » renvoie à ce que Lacan avança avec son concept de « sujet divisé ». Divisé par le langage. Par l’entrée dans le langage, l’homme est barré de sa part d’ombre, qu’il méconnaît, pendant que la pulsion demeure indestructible et ne cesse de le ramener vers son obscurité interne que Lacan nomme « jouissance » ou « Chose » ou « réel ». Dans cette perspective, l’entrée dans le langage qui divise serait la première violence faite à l’homme. N’est-ce pas ce temps de violence originaire qui continuera à laisser ses traces dans la constitution des organisations de tous ordres (politique, économique, religieux) ? Freud l’avait pressenti : « individu et culture sont de même structure ».

Le « renversement de la culture » vu par des philosophes : la violence de l’état d’exception

Chaque fois que nous avons abordé dans le séminaire de cette année la question de la violence faite aux hommes par des hommes nous nous sommes posé la question de la réduction de la victime de son statut de sujet à un statut d’objet, processus de « facilitation » si je puis dire de l’acte violent exercé sur lui. Si on ne te considère pas comme un homme, alors je peux te mépriser, voire t’éliminer de mon paysage. La question du langage est cruciale. Les écrits passent, les paroles restent. La période actuelle n’a jamais autant démontré cet adage que Lacan a retourné. On ne compte pas les ouvrages émanant des champs les plus divers qui viennent analyser, décrire et démontrer ce qui peut élever les hommes au-dessus de leur monde pulsionnel et qui prennent pour sujet, comme le philosophe Jean Luc Nancy le théorise, des sphères non immuables qu’il associe ainsi : « art », « amour », « pensée ». Ces écrits élaborés et souvent volontairement ignorés par ceux qui sont aux responsabilités (des écrits qui requièrent un temps long et une mise au travail de la pensée), ne rivalisent guère face à une petite phrase (ou un tweet) qui arrive d’un lieu respecté et légitime. Ces brefs signifiants violents « frappent » comme discours de vérité et placent l’interlocuteur ou les interlocuteurs, en état de sidération. Comme un coup de ciseau dans la bande de moebius amour/haine, jetant pour un temps l’amour aux oubliettes. Il faudra alors compter avec leurs effets de discours : de dé-liaison, de dé-chaînement. Très près de nous, l’exemple du « discours tribal » de Matteo Salvini en tant que Président du conseil du gouvernement italien est à méditer…

Après l’appropriation des territoires, « la lutte politique c’est aussi la lutte pour l’appropriation des mots », dit Jacques Rancières, philosophe. Jacques Rancières pose l’égalité non pas comme un but à atteindre mais comme une présupposition nécessaire pour venir sans cesse réinterroger la démocratie. « C’est ce qui vient », dit-il, « empêcher la politique de se transformer simplement en police ». C’est ce que viennent démontrer les dictatures, mais aussi au sein des démocraties modernes, la mise en place de ce qu’on appelle la « politique d’exception ».

Le philosophe italien Giorgio Agamben adopte la thèse polémique selon laquelle nous vivons aujourd’hui dans un état d’exception permanent. Dans un essai de 2003, Etat d’exception, Homo sacer, il dit ceci : « L’état d’exception a même atteint aujourd’hui son plus large déploiement planétaire. L’aspect normatif du droit peut être ainsi impunément oblitéré et contredit par une violence gouvernementale qui, en ignorant à l’extérieur le droit international et en produisant à l’intérieur un état d’exception permanent, prétend cependant appliquer encore le droit ». Agamben cite ces zones de non-droit que sont les zones d’attente dans les aéroports, où s’entassent les réfugiés et demandeurs d’asile et les zones protégées à l’intérieur des villes comme les multiples visages de l’état d’exception. « S’il s’est manifesté dans sa plus pure nudité à Auschwitz (voir Homo sacer III, Ce qui reste d’Auschwitz : l’archive et le témoin, Rivages, 1999), l’état d’exception migre aujourd’hui vers Guantanamo et prend la figure de l’obsession sécuritaire. La déclaration de l’état d’exception est progressivement remplacée par une généralisation sans précédent du paradigme de la sécurité comme technique normale de gouvernement.

Pour le philosophe italien, l’état d’exception n’est plus le geste par lequel on suspend le droit pour sauver le droit, mais précisément le seuil où « violence et droit se rejoignent ». Pensez à l’exercice de la torture que d’aucuns appellent à inscrire dans la loi depuis le onze septembre 2001 : un exercice indigne et barbare comme tentation renouvelée des hommes qui s’origine dans la « part d’ombre » dont la psychanalyse fait l’hypothèse. Pensez aussi, très près de nous, au sort réservé aux « Désespérés » de la Méditerranée et à ceux qui tentent de les secourir malgré de sidérantes interdictions des Etats dits démocratiques.

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Concluons avec Jean Luc Nancy qui rejoint Freud dans ce que celui-ci avait repéré de commun entre le conflit intra-psychique de l’homme et le conflit qui œuvre au sein même des groupes. Le mouvement d’Eros et de Thanatos.

Dans son texte, Démocratie finie et infinie, Jean Luc Nancy aborde l’exercice institué du pouvoir et attribue cet « exercice » à ce que Freud attribuait à l’individu : « Dans le pouvoir, il y a plus qu’une nécessité de gouvernement. Il y a un désir propre, une pulsion de domination et une pulsion corrélative de subordination […]. Barbarie et civilisation se côtoient dangereusement […]. Ce mouvement est aussi bien de vie et de mort, de sujet en expansion que d’objet en sujétion, il est tout autant le fait de l’accroissement de l’être dans son désir que celui de son effondrement dans la satisfaction et l’assouvissement ».

Comment ne pas adhérer à la thèse de Jean Luc Nancy défendant l’idée d’une communauté qui n’unifie pas dans une illusion du Un qui divise et exclut mais bien plutôt l’idée d’une communauté qui permet le voisinage des hommes par la co-existence des diversités, avec leurs possibilités infinies de l’ordre des sens.

Paola Casagrande

Psychanalyste à Metz

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