« À ciel ouvert » chaque enfant est une énigme.

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Affihe "à ciel ouvert"Commentaire du documentaire de Mariana Otero, « A Ciel Ouvert », 2013.
Commentaire de ce film par Anna Konrad, psychanalyste*

Le documentaire de Mariana Otero sorti dans quelques salles à Paris, « A Ciel Ouvert », réalisé dans l’institut médico-pédagogique « Le Courtil » en Belgique, au sein d’une équipe orientée par la psychanalyse dans son travail quotidien avec des enfants psychotiques ou autistes vient, peut-on penser, à point nommé dans le débat suscité par les attaques contre la psychanalyse sur la prise en charge des enfants autistes.
Il montre des enfants ayant l’air épanoui, entourés d’attentions par des adultes travaillant avec une référence psychanalytique dans un internat qui semble voué à apporter de la parole dans leur existence impactée par une difficulté à vivre dans les références communes, qui les a conduit en dehors du système ordinaire.
Seulement, à quel débat ce film participe-t-il ?
Si il s’agit de montrer un documentaire sur des enfants gravement atteints, soignés par la psychanalyse vilipendée bien souvent sur la place publique, le pari est plutôt tenu. Ces enfants ont l’air heureux et libres pour autant qu’ils semblent expérimenter leur rapport aux autres dans un environnement bienveillant.
S’il s’agit de transmettre quelque chose de la psychanalyse à un public non averti, c’est une autre histoire ; là, le pari me semble perdu. Le spectateur assiste à des discussions bizarres dans lesquelles le mot « jouissance » revient à tout bout de champ à propos des enfants, leur comportement hors normes semble complètement encadré par des interprétations que les adultes se font entre eux. Ces derniers paraissent embarqués dans un monde de références omniprésentes qui blindent et empêchent toute pensée spontanée. Les enfants sont cernés par cette compréhension d’eux, que les adultes ont entre eux et qu’ils partagent comme s’ils appartenaient à une confrérie. Le spectateur non initié est exclu. Leur bonne volonté dans les explications qu’ils tentent de donner des concepts qu’ils emploient au sujet de la genèse de la psychose, du langage, du grand Autre non barré, et toujours à propos de la jouissance des enfants « fous » qu’ils soignent, ne cesse de donner l’impression d’un rapport complètement adhérent à un savoir assuré, univoque, partagé et sécurisant pour ceux qui s’en soutiennent, mais qui les coupe aussi du reste du monde.
C’est pourquoi le film lui même, manifestant la séduction éprouvée à l’évidence par la cinéaste pour cet univers à part et ces enfants à part, n’est pas la meilleure promotion d’une psychanalyse qui voudrait avoir quelque pertinence dans la société contemporaine. La psychanalyse que l’on nous présente peut sembler n’exister que parce que l’Etat et la Sécurité Sociale payent ce lieu protégé et clos, comme les asiles construits au XIXème siècle ont pu exister parce qu’une volonté politique au sommet de l’Etat l’avait voulu ainsi.
Il y a extrêmement peu de références tout au long du documentaire à la scolarité et à la formation des jeunes ; comme si la « folie » promue comme objet et centrage du travail des professionnels évinçait ces questions trop ordinaires. Comme si dans cette petite communauté d’éducateurs touchés par la grâce des vérités lacaniennes, le projet était de fournir des sujets fous bien soignés. Les enfants paraissent se suffire de jouer le jeu des adultes en confirmant et en illustrant leurs théories précieuses.
Cette surreprésentation d’un rapport à un savoir qui répond à tout ce qui peut arriver élimine angoisse et parole personnelle des soignants, un écho quelconque de leur trajectoire et de celle de l’institution, tout semble être là depuis toujours et pour toujours. Autant dire que le spectateur déjà convaincu de l’idée qu’il appartient à la société d’offrir des lieux d’asile pour la folie sera sensible à ces images que les visages et les regards de ces enfants étranges rendent intimes. Quoi qu’il peut avoir le sentiment que l’on se soucie assez peu de l’avenir réel des soignés ; parce qu’à l’avenir aussi de toutes les façons, ils devraient occuper cette place rassurante de fous que l’on soigne.
« Le Courtil » fait partie du Réseau Institutions Infantiles du Champ Freudien, un dispositif international de l’école de la Cause Freudienne. Le film « A Ciel Ouvert » est-il destiné à assurer la promotion d’une certaine idée de la psychanalyse ? Il diffuse une version précise du traitement de l’enfant psychotique, désigné sur le site du Courtil comme atteint de difficultés « au croisement du psychique et du social » . Précise jusqu’au point de préconiser « une position singulière de l’intervenant dégagée autant que faire se peut des effets imaginaires – liens affectifs, compréhension, empathie, peu propice à l’accueil de la question psychotique » . D’emblée, la « question psychotique » est assortie d’un savoir de référence qui enjoint une posture clinique sans lien avec la propre affectivité de l’intervenant. Ce qui ne peut, me semble-t-il, que couper le sujet des ressources de sa subjectivité dans sa rencontre avec la clinique, et favoriser la fermeture de la pensée autour du terme de « psychose ». Mais ces remarques ne concernent que le petit monde analytique et son débat avec la posture de type médical, parallèlement au débat plus étendu suscité par les attaques contre la psychanalyse sur la prise en charge des enfants autistes.
Le film « A Ciel Ouvert » réussit-il à faire à match nul avec le film « Le Mur » de nouveau présent sur You Tube, ressorti aux cris de victoire de « Autisme sans Frontières », militant pour une prise en charge de l’enfant autiste excluant toute « psychanalyse » ? « Le Mur » avait été interdit de diffusion en l’état il y a deux ans, la plainte de trois psychanalystes estimant avoir été piégés par la réalisatrice et leurs propos déformés dans le but de ridiculiser la psychanalyse jugée recevable par le Tribunal de Grande Instance de Lille. Ces trois analystes, membres de l’école de la Cause Freudienne – dont Alexandre Stevens, fondateur du « Courtil » – avaient porté plainte, tandis que les autres professionnels insultés dans ce pamphlet cinématographique avaient préféré ne pas réagir. La Cour d’Appel de Douai devant laquelle la réalisatrice du film a fait appel vient de rendre son jugement en estimant que la pensée des psychanalystes n’a pas été « dénaturée » par « Le Mur », même si le parti pris leur est hostile . La même Cause Freudienne prend les devants avec un autre documentaire offrant au grand public l’image d’enfants réels soignés par des psychanalystes, loin de la méconnaissance et des calomnies médiatiques leur imputant d’accuser et de maltraiter les parents et de délaisser les enfants.

"Les plongeurs noirs", Fernand Léger. Musée Georges Pompidou de Metz

« Les plongeurs noirs », Fernand Léger. Centre Pompidou de Metz

Cependant, quel est l’intérêt du film au delà de celui de constituer une étape dans une bagarre, celle de chacun pour son pré carré, institutions d’obédience psychanalytique et leurs adversaires ? Quel est l’apport du film si l’on s’éloigne de la réponse au premier degré à l’accusation calomnieuse de maltraitance systématique des familles et d’abandon éducatif des enfants dans les institutions pour enfants autistes orientées par la psychanalyse ? L’entreprise du film semble se suffire dans une réponse immédiate qui témoigne de la fausseté d’accusations générales peu informées et malveillantes contre la psychanalyse. La prudence extrême de la réalisatrice sans voix laissant tout le champ du discours du film à des théoriciens qui semblent rester heureusement coupés du monde autour d’eux, réduit d’autant la portée de ce travail et en fait effectivement un outil à jouer sur les affects d’un grand public supposé voir là un témoignage contrebattant les reportages et témoignages où se déchaine la haine du « psychanalyste ».
La complexité des réalités historiques, sociétales, économiques, politiques et scientifiques produisant le débat français, mais aussi international autour de l’autisme, la violence des discours et le rôle de boucs émissaires conféré aux « psychanalystes » sans que l’on sache jamais ce que l’on entend par là, soulève interrogation et perplexité. Dans un dossier tout récent intitulé « Comprendre l’autisme », la revue Books donne la parole à quelques journalistes et universitaires anglo-saxons qui parlent à leurs concitoyens dans un langage empreint de bon sens et de vérités établies, à la suite des expériences du passé et de l’apport de la recherche scientifique. Ian Hacking rapportant la comparaison de Leo Kanner – à qui l’on doit la description de l’autisme de Kanner – entre les mères d’enfants autistes et les frigidaires (en fait, comme nous le rappelle O. Postel Vinay, Kanner a parlé de la froideur des parents « répondant aux besoins matériels de leurs enfants de manière machinale et détachée» et d’« enfants comme gardés dans des frigidaires » ) il fait aussitôt cette surprenante proposition : « quitte à haïr quelqu’un, je vous propose plutôt de porter votre ressentiment sur Bruno Bettelheim » . Jamais les imprécations dont Bruno Bettelheim fait l’objet dans le procès contre la psychanalyse ne sont assorties de la lecture de cet auteur. On rappelle uniquement qu’il n’était même pas psychanalyste et qu’il avait été en camp de concentration, projetant ensuite de façon sauvage la condition qu’il avait connue sur celle des enfants autistes.
"Les trois Cyprès" 1951 Marx Ernst. Centre Pompidou de Metz

« Les trois Cyprès » 1951 Marx Ernst. Centre Pompidou de Metz

Il y a quelque chose qui me semble toucher aux tabous du 20ème siècle sur la déshumanisation dont il a été le vecteur dans la violence du rejet de la pensée même de la responsabilité psychique d’un sujet vis à vis d’un autre, dans l’humanisation de celui-ci et dans la possibilité de l’échec de cette humanisation. C’est peut-être la prétention exorbitante de la psychanalyse à soutenir une responsabilité de cet ordre dans le cadre de sa pratique, mais aussi sa brutale présentation corrélative de la déshumanisation au cœur de la psyché ordinaire, qui sont perçues et visées dans ces attaques. L’aspect à l’évidence religieux de la bataille entre ceux qui croient à la « psychanalyse », croyance devenue hérétique dans le domaine de l’autisme, et leurs adversaires comportementalistes qui luttent pour gagner du terrain dans les institutions financées par l’Etat, doit avertir le psychanalyste de ne pas s’engager là où il ne saurait que devenir lui-même un défenseur de sa paroisse. Mais il peut s’autoriser à penser, engagé dans une praxis dont les effets produisent un discours, le sien. Il peut nommer dans son expérience et sa rencontre avec des sujets autistes les moments qui ont pu se produire et parler du travail toujours à plusieurs auprès de ce sujet. Il peut s’autoriser à aborder les relations professionnelles et les cheminements à plusieurs qui constituent les dispositifs de travail dans les institutions, il peut parler de thérapeutique rééducative et de convergence avec des professionnels s’appuyant sur diverses techniques rééducatives . Il peut s’intéresser à la pédagogie et aux enseignants qui travaillent avec des jeunes autistes. Il peut lire des auteurs psychanalystes parlant de leurs cures bien réelles et parler de sa clinique. Il peut se demander aussi ce qu’il a apporté à ses patients comme thérapeute. Si il en a le désir, il peut choisir de travailler avec d’autres professionnels d’autres métiers et disciplines dans ce champ spécialement miné, mais passionnant et plein de défi pour le psychanalyste et peut-être déterminant pour l’avenir de la psychanalyse.

Anna Konrad
Psychanalyste, psychiatre – 75010 Paris
Membre actif de l’Association Freudienne

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