Après Charlie, des lycéens parlent.

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001Prises de parole d’élèves de Terminales
du Lycée Chrestien de Troyes,
les jours suivant le 7 janvier 2015. Recueil adressé aux élèves et
accompagné d’un essai d’explicitation et d’argumentation.
J.-M. Pouzin, professeur de philosophie


Table des matières des thèmes des prises de parole :

1) Existe-t-il des limites au droit de libre expression ?
2) Quel rapport entre les terroristes et l’Islam ? Quel est le bon adjectif pour les terroristes : islamiste, djihadiste, barbare, fou, fanatique… ?
3) Mais qu’est-ce que la république ? Et qu’est-ce que la laïcité ?
4) Pourquoi des jeunes se convertissent-ils à l’islamisme dit radical ?
5) Faut-il croire les médias ? Y aurait-il un complot caché par les médias ?
6) Que faire après les grandes manifestations nationales ?


000 1) Existe-t-il des limites au droit de libre expression ?

1) Paroles d’élèves : « Si on provoque, il y a une réaction ; elle n’est pas sensée, mais les caricaturistes du prophète l’ont cherché »
« Le respect des croyances est un fondement de la république »
« Les élèves qui ont refusé la minute de silence ignorent la satire, la caricature »
« Tuer pour une caricature est un acte démesuré »
« S’en prendre à la caricature est un prétexte pour provoquer la guerre entre les Français, et le chaos »

Qu’est-ce que le droit à la liberté d’expression ? Il est en France défini dans l’article 11 de la Déclaration des droits de l’homme de 1789 : « La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme : tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi ».
On voit qu’il est écrit : « sauf à répondre de l’abus de cette liberté ». La liberté d’expression en France n’est donc pas illimitée, à la différence, par exemple, de ce que déclare le Premier amendement de la Constitution américaine : « Le Congrès ne fera aucune loi [..] pour limiter la liberté d’expression, ou de la presse (Congress shall make no law [..] abridging the freedom of speech, or of the press) ».
Concernant la liberté de la presse, l’article 1 de la loi du 29 juillet 1881 est net : « L’imprimerie et la librairie sont libres ». On peut donc imprimer et éditer selon sa volonté.
Avant de nous demander pourquoi la liberté d’expression est au « fondement de toutes les libertés », il faut comprendre ce qu’est cette liberté et, pour cela, distinguer en chacun de nous, l’intérêt particulier et l’intérêt universel. En effet, je peux très bien, en tant que citoyen doué de raison, c’est-à-dire capable de juger d’un point de vue universel, expliquer dans un journal pourquoi je pense que la loi fiscale en France est injuste, et, en même temps, en tant que citoyen soumis à la loi et en tant que contribuable particulier, payer mes impôts, comme le veut cette loi. User du droit de libre expression n’est donc pas publier tout ce qu’on a envie de dire, mais écrire ou prendre la parole en tant qu’être humain libre, c’est-à-dire capable de raisonner sur la réalité, surtout politique, du point de vue de l’intérêt universel, de l’intérêt de tous, abstraction faite des intérêts particuliers.
Cette différence entre le point de vue universel et le point de vue particulier est exactement ce qu’apprend la géométrie, quand je sais que je suis capable, avec les yeux de l’esprit, de « voir », par exemple, un cube, autrement dit, de le « voir » à tous les points de vue à la fois. Je sais alors avec certitude qu’il a 6 faces égales. Au contraire, avec mes yeux de chair, autrement dit, à mon point de vue particulier, à partir de mon corps, je ne verrai jamais du cube que 3 faces en perspective.
Pourquoi, dans ces conditions, la liberté d’expression est-elle au « fondement de toutes les libertés » ? Pourquoi, sans ce droit, aucun des autres droits ne pourrait-il être garanti ?
Si la loi juridique et son application étaient parfaites, nous n’aurions aucun besoin d’un droit de libre expression ! Les pouvoirs législatif et exécutif auraient terminé leur travail. Seule l’autorité judiciaire continuerait de punir les violations de la loi, au cas où les êtres humains ne soient pas parfaitement bons ! Mais la loi et son application sont évidemment perfectibles.. Par conséquent, pour que le droit puisse progresser dans le monde, pour que notre Histoire avance vers une plus grande justice, il est absolument nécessaire que tous les citoyens puissent comparer et confronter publiquement leurs opinions concernant les dispositions que doit prendre le gouvernement, concernant la vie publique, et, en général, le bien commun et la justice. Un philosophe du siècle des Lumières va même plus loin, en affirmant que « l’autorité extérieure qui arrache aux hommes la liberté de faire part publiquement, chacun, de ses pensées, leur arrache en même temps la liberté de penser » (Kant, Qu’est-ce que s’orienter dans la pensée ?). Sans la liberté de soumettre ses pensées aux jugements d’autrui, la recherche de la vérité elle-même ne serait pas possible ! Pas de mathématiques, par exemple, sans publication écrite !
Quel est l’avantage de l’expression publique écrite sur la parole ? Quand j’écris dans un journal (y compris « numérique » !), j’ignore qui est mon lecteur, j’ignore ses particularités (milieu social, âge, compétence, sexe..). Je suis donc contraint de m’adresser d’abord à sa raison. Au contraire, quand je parle à quelqu’un, j’interprète immédiatement ces particularités à travers la tenue, le vêtement, etc.. ; je le vois réagir au fur et à mesure que je lui parle. Bref, l’écrit dépend moins de la rhétorique que l’oral. La rhétorique est l’art de produire la croyance chez autrui. L’art de convaincre, qui emploie des arguments, est le bon usage de la rhétorique. Son mauvais usage est l’art de persuader, qui joue sur les émotions, les passions, et emploie des figures de rhétorique, des sophismes, tels que la preuve par l’exemple, l’argument d’autorité, l’absence de définition…
Quelles sont maintenant les principales limites à la liberté d’expression en France ? Elles dépendent de deux catégories : la diffamation et l’INJURE, qui sont définies dans l’article 29 de la loi du 29 juillet 1881. Déclarer « x pue » est une diffamation ; déclarer « x est une conne » est une injure. À cela s’ajoutent les propos appelant à la haine, tels que l’apologie de crimes contre l’humanité, les écrits ou paroles publiques antisémites, racistes ou homophobes. En droit français, il n’existe pas de délit de calomnie, mais seulement de « dénonciation calomnieuse » (cf. article 226-10 du code pénal). La calomnie consiste à dire d’autrui du mal qu’on sait être faux, autrement dit, à mentir, tandis que la médisance consiste à dire d’autrui du mal qu’on sait ou qu’on croit être vrai.
Pourquoi alors accorder le droit d’expression à un journal satirique, comme Charlie Hebdo, et le refuser à certains humoristes ?
Clamer « Je suis Charlie » ne signifie pas nécessairement qu’on est d’accord avec toutes les satires et caricatures, souvent obscènes, de ce hebdomadaire. Mais clamer « Je suis Charlie » peut et doit signifier, au moins, qu’on approuve l’irrespect envers les puissants, les célébrités, et surtout envers les croyances enseignées comme des vérités, les dogmes,. On ne peut pas reprocher à un satiriste de blesser, puisque son but est de « porter la plume dans la plaie ». Où est alors la limite ? Charlie Hebdo a été condamné neuf fois par les tribunaux, et, dans presque tous les cas, pour injure envers des personnes. Mais cet hebdomadaire n’a, semble-t-il, jamais incité à rire de la mort d’un individu ou de la disparition d’un peuple, ni à éprouver de la haine envers eux. Certains humoristes, si. C’est pourquoi ces humoristes sont en général condamnés par les juges. Toutefois, rire de choses que des personnes considèrent comme sacrées peut les blesser profondément et troubler inutilement l’ordre public. C’est pourquoi, dans un État républicain, il appartient finalement aux juges d’apprécier, au cas par cas, ce qui dépend de la liberté d’expression et ce qu’elle ne peut pas justifier.

0022) Quel rapport entre les terroristes et l’Islam ?
Quel est le bon adjectif pour les terroristes : islamiste, djihadiste, barbare, fou, fanatique.. ?

Paroles d’élèves : « Les tueurs sont des inconscients, des fous »
« Non, ils ont prémédité ! »
« Et si on punissait de mort les terroristes ? »
« Les tueurs doivent être jugés comme des terroristes, non comme des musulmans »
« Les terroristes qui disent avoir tué au nom de leur religion, de leur Dieu, ignorent les textes religieux et ils ont tués au nom de la haine »

Ces paroles soulèvent une des questions les plus difficiles, qui est de savoir bien nommer, car les noms ne sont pas des images, des doubles du réel, mais ils créent le sens des événements. Faut-il dire que les tueurs sont des islamistes et non pas des musulmans ? Faut-il ajouter à « islamistes » les adjectifs « radicaux », ou « fondamentaux » ?
On ne peut pas dire, en tout cas, que les terroristes n’ont aucun rapport avec l’islam, puisqu’ils ont crié : « Allah Akbar ! », et : « Nous avons vengé le Prophète » (dépêche d’agence de l’Agence France Presse). De plus, les meurtres ont été revendiqués sur un site de l’Internet par des islamistes du Yémen, dont se sont réclamés les terroristes. Le grand danger est alors de faire des amalgames, de confondre le soi-disant Islam des terroristes avec l’Islam en général, ou tel Islam en particulier.
Un exemple d’amalgame, fréquent en France, est celui qui confond les noms de musulman et d’arabe. Pourtant, la phrase : « Tous les musulmans que je connais sont des arabes » n’implique pas la phrase suivante : « tout musulman est un arabe ». On peut le prouver par des contre-exemples (il existe des musulmans indonésiens, et des arabes juifs ou chrétiens). On le prouve encore mieux en mettant en évidence une différence essentielle entre les deux noms : « musulman » désigne une religion, tandis que « arabe » désigne une langue et une civilisation. Le nom de djihadiste offre un autre exemple de confusion. Les « oulémas » (ou savants) donnent au moins deux principales significations au DJIHAD : le grand djihad est l’effort contre soi-même pour devenir vertueux et mériter le paradis. Le petit djihad est l’effort guerrier contre les mécréants.
L’histoire du fait religieux peut-elle nous apprendre quelque chose de clair sur le rapport qu’entretiennent les religions révélées avec la violence ? Si l’on s’en tient aux textes, on observe qu’ils ne contiennent pas beaucoup moins d’appels au combat, à la vengeance et à la guerre au nom de Dieu, que d’appels à la paix et à la miséricorde.
Dans le Coran, par exemple, on lit ce passage magnifique : « Celui qui aura tué un homme sans que celui-ci ait commis un meurtre, [..] sera regardé comme le meurtrier du genre humain [..] » (Sourate 5, verset 32). Mais on lit aussi : « Faites la guerre à ceux qui ne croient point en Dieu ni au dernier jour, qui ne regardent pas comme défendu ce que Dieu et son apôtre ont défendu, et à ceux d’entre les hommes des Écritures qui ne professent pas la vraie religion » (S. 9, v.29). Et aussi : « Ce n’est pas vous qui les avez tués, mais Dieu les a tués » (S. 8, v.17). De même, Jésus, dans l’Évangile de Matthieu, prononce des paroles de paix : « C’est l’amour que je veux, non les sacrifices » (9, 13) ; des paroles inouïes : « Aimez vos ennemis ! » (5, 44). Mais il dit aussi : « Je ne suis pas venu apporter la paix, mais le glaive » (10, 34).
Qu’en conclure ? Non pas que ces textes sont contradictoires ou n’ont pas de sens, mais, au contraire, qu’ils doivent être compris, premièrement, en fonction de leur contexte historique, et, deuxièmement et surtout, en fonction d’une science de l’interprétation, qu’on appelle exégèse ou herméneutique. Sait-on que, jusqu’au 10ème siècle, en gros, les penseurs musulmans appelés Mutazilites étaient des philosophes, qui pratiquaient le « tawil aqli », c’est-à-dire l’interprétation rationnelle du Coran ? Cette liberté d’interprétation a été interdite au 11ème par les Acharites, qui ont imposé le « tafsir », l’interprétation littérale, qui suppose que la raison humaine est incapable de percer le mystère du Coran. C’est une telle doctrine orthodoxe qui s’est répétée chez les sunnites, jusqu’à sa version « wahhabite », apparue au 18ème siècle. Quant aux chrétiens catholiques, ils n’ont accepté la légitimité de l’application de la méthode historico-critique et de la méthode des genres littéraires, aux textes de la Bible, que depuis l’encyclique Divino Afflante Spiritu (1943). En conclusion, le sens dit littéral est lui-même le résultat d’une interprétation plus ou moins forte.
Dans ces conditions, comment nommer ces terroristes qui prétendent venger le Prophète ? Ils ne sont sûrement pas « fous », au sens psychiatrique, puisqu’ils n’ont pas perdu leur libre arbitre et sont restés maîtres d’eux-mêmes. Des élèves l’ont dit : « ils ont prémédité ! ». « Barbares » serait un nom juste, parce que ce mot vient du grec ancien « barbaros », qui signifie celui qui balbutie, qui ne parle pas le grec, autrement dit, qui n’a pas la raison. Est barbare, en ce sens, tout être humain qui nie l’humanité d’autres êtres humains, c’est-à-dire qui pense que d’autres êtres humains n’ont pas le droit d’exister, ou qu’on a le droit de les réduire à leur particularité, à une de leurs catégories (le sang, le sexe, le sol, la couleur de la peau, la classe sociale..).
L’antisémitisme est, en ce sens, une espèce absolument intolérable de barbarie. Il consiste à nier le droit d’exister à des juifs parce qu’ils sont juifs, comme si le fait d’être né juif était une faute ou un crime. Il existe un antijudaïsme d’origine chrétienne, qui consiste à accuser les juifs d’être déicides, meurtriers de Dieu. Cet antijudaïsme ne peut pas être confondu avec l’antisémitisme contemporain, qui consiste à penser que les juifs sont en trop. Les nazis ont en effet fini par croire dans ce mythe raciste qui aboutit à faire du peuple juif l’unique victime émissaire de toute l’Histoire. Le tragique, c’est que les nazis ne furent pas des « monstres », mais, au contraire, des individus banals et ordinaires. Car cela signifie que chacun de nous est capable du pire (et, aimerions-nous espérer, du meilleur !).
Suffit-il d’appeler les terroristes « barbares » pour comprendre leur « folie » ? Non. Car ces jeunes terroristes considèrent que la vie terrestre ne vaut rien. Seule compte pour eux la vie dite éternelle, ou céleste. On peut donc les appeler aussi des nihilistes (nihil, en latin, signifie « rien »), puisqu’ils croient que la vie humaine, la seule dont nous soyons pourtant certains, n’est rien, qu’elle n’a en elle-même aucune valeur.
Comment peut-on devenir nihiliste en ce sens ? Comment peut-on être joyeux de sacrifier la vie présente à une vie éternelle fictive ? La seule réponse rationnelle semble être que ces nihilistes sont des fanatiques. Ce mot vient du latin fanum, le temple, et s’oppose à « profane », qui désigne ce qui est devant le temple. Le fanatique est donc une personne qui se croit dans le temple, qui croit partager le secret de Dieu et détenir la vérité. Il confond donc sa foi avec une connaissance absolument certaine. Le doute lui est insupportable, alors que le doute est une dimension essentielle de la connaissance et du savoir scientifique. Puisqu’il se prend pour Dieu, le fanatique croit qu’il peut séparer totalement ici-bas le Bien et le Mal. L’idée que « le mieux est l’ennemi du bien », et que le mieux réussit à employer certains maux (souffrances ou fautes) au service du bien, est une idée qui lui est insupportable. Nous pouvons donc donner une autre définition du fanatisme : c’est le refus du meilleur, le refus du mélange du bien et du mal en chacun, la haine de toute patience dans l’amélioration de l’espèce humaine.
Peut-on par le raisonnement convaincre un fanatique de son erreur ? Non, car la pensée fanatique est un délire, c’est-à-dire une pensée cohérente, non-contradictoire, mais développée à partir de prémisses irrationnelles ou sans rapport avec les faits. Comme la paranoïa, individuelle ou collective, le fanatisme est donc irréfutable. Par contre, on peut suggérer au fanatique de mettre en question ses prémisses, ses points de départ, afin qu’il veuille bien les interpréter, c’est-à-dire leur reconnaître un sens caché, un psychanalyste dirait refoulé, en fonction de son histoire singulière, surtout infantile. Cela suppose que « Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas » (Blaise Pascal).
En conclusion, toute religion révélée peut devenir fanatique si ses textes sont mal interprétés, surtout dans un but de domination politique.

0033) Mais qu’est-ce que c’est la république ? Et qu’est-ce que la laïcité ?

Paroles d’élèves : « De toute façon, y a pas de démocratie, on ne peut pas dire ce qu’on pense »
« La pluralité des partis politiques est essentielle à la république. Refuser qu’un parti défile avec les autres dans une manifestation d’unité nationale est contraire à l’esprit républicain »

Qu’est-ce que la république ? En principe (mais ce principe n’est parfaitement réalisé nulle part !), elle est un « État dirigé par des lois deux fois universelles » (d’après J.-J. Rousseau). Elles sont premièrement universelles dans leur origine, car tous les citoyens font la loi. Le pouvoir législatif, qui est le pouvoir souverain, appartient donc au peuple (ni le gouvernement, ni le président ne font la loi !). Deuxièmement, les lois sont universelles dans leur application, car tous les citoyens se soumettent volontairement à la loi qu’ils ont faite eux-mêmes pour tous (cf. Rousseau : « L’obéissance à la loi qu’on s’est prescrite est liberté », Du contrat social, L. I, ch.8). Il en résulte une égalité de tous devant la loi qui concilie la liberté et la justice. Telle est l’« idée » de république. À quoi il faut ajouter la séparation des pouvoirs et ce contre-pouvoir qu’est la libre expression.
Pourquoi ne pas préférer le mot « démocratie » au mot « république » ? Si, par démocratie, on entend un gouvernement qui obéit à l’opinion du plus grand nombre et qui suit la règle de la majorité, alors les lois de ce gouvernement peuvent être injustes et contraires aux droits de l’homme. Il suffit pour cela que le vote des citoyens n’exprime que leur intérêt particulier, comme dans un sondage d’opinion. Mais si le peuple devient républicain, alors la démocratie devient le mode de gouvernement le plus juste et libre, puisque les antidémocrates ne seront plus des ennemis, mais des adversaires avec lesquels s’exercera le droit de libre expression.

La laïcité est-elle le refus des religions ? Non. L’article 1 de la loi de 1905, qui porte sur la séparation des Églises et de l’État, le prouve : « La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes sous les seules restrictions édictées ci-après dans l’intérêt de l’ordre public ». Chacun est donc libre de pratiquer ou non la religion de son choix. Notons qu’il a fallu attendre la déclaration papale Dignitatis Humanae, qui date de 1965, pour que l’Église catholique reconnaisse la liberté de conscience.
Contrairement à ce que peut faire penser l’article 2 de cette loi, la laïcité n’est pas la neutralité, mais l’organisation la plus libre et juste possible de la pratique religieuse. Or, premièrement, il est impossible de demander aux religions révélées de se mettre d’accord sur la vraie foi en Dieu, car elles croient chacune détenir la vérité divine que leur révèle leur Écriture sacrée. Elles peuvent, au plus, essayer d’être tolérantes les unes envers les autres. Deuxièmement, il est impossible qu’un religieux et un non-religieux se mettent d’accord rationnellement sur Dieu, car la raison humaine ne peut prouver ni qu’un esprit immatériel, infini et cause de soi, appelé Dieu, existe, ni qu’il n’existe pas. Un des philosophes qui l’a le mieux expliqué est Emmanuel Kant. C’est pourquoi la Laïcité consiste à imposer à tous les citoyens de ne pas imposer leurs croyances aux autres. D’une part, les religieux doivent accepter de soumettre la loi divine à la loi civile pour tout ce qui touche à la vie publique et à son espace. D’autre part, les non-religieux ne doivent pas imposer leur athéisme. Car, en un sens, les athées aussi sont des croyants ! Ou bien, en effet, ils pensent que les « valeurs », c’est-à-dire les idéaux que sont la vérité, le bien, la justice, etc.. ont, de fait, leur fondement dans la seule raison humaine. Mais ils ne peuvent pas prouver ce fait, ils ne peuvent que l’admettre. Ou bien ils pensent que ces « valeurs », au fond, ne valent rien, parce qu’elles sont engendrées par la « vie », sans raison. Et ils peuvent encore moins prouver cette pensée.
La laïcité ne limite donc pas la religion à la vie privée, mais, par l’exercice du droit à la libre expression, appelle à inventer les moyens juridiques et raisonnables d’une vie publique qui accorde un égal traitement aux religieux et aux non-religieux.

0044) Pourquoi des jeunes se convertissent-ils à l’islamisme dit radical ?

Paroles d’élèves : « Faut pas généraliser, mais dans les banlieues, il y a une idéologie répandue par les grands, ils se croient victimes » ; « Les terroristes désirent la célébrité et les medias la leur donnent » ; « Ces jeunes français qui ont tué sont des inconscients, des fous »

Le fait que les terroristes soient des français, passés par l’École et les services sociaux, oblige à reconnaître un grand échec de l’éducation, familiale ou nationale. On peut expliquer qu’un jeune devienne terroriste, en analysant les causes de son parcours. Mais expliquer ne doit pas aboutir à excuser des crimes, encore moins à les justifier, à leur donner des raisons.
Quelles espèces d’explication pourrait-on donner ? Outre le chômage, la misère économique et l’humiliation culturelle, voire scolaire, on peut mentionner le silence des parents immigrés d’origine maghrébine sur les raisons de leur immigration, sur les blessures de la guerre et de la décolonisation (dans le cas des harkis, par exemple). Les jeunes grandissent alors avec un « trou noir » dans la mémoire. Cela les rend vulnérables aux sectes, parce que celles-ci paraissent offrir l’occasion inespérée d’une renaissance, d’une nouvelle identité personnelle. Une secte coupe un individu de sa famille et de la société, et le soumet, dans le groupe sectaire, à une élite qui a tout pouvoir sur lui. S’il est fanatisé par la secte, le jeune croira pouvoir devenir un héros et sera prêt à sacrifier sa vie à son désir de gloire.
Une autre cause de la conversion au fanatisme religieux réside dans l’impuissance de la vie démocratique à combler le désir d’idéal des adolescents. La vie démocratique est l’art du compromis, le refus des positions extrêmes, parce que la démocratie est la loi du grand nombre. Or les adolescents n’aiment pas les tièdes. Ils sont spontanément extrémistes, parce qu’« idéalistes » ! Comment, par conséquent, combler cette soif d’idéal, sinon par un enthousiasme (l’étymologie du mot signifie : dieu en nous) ?
Est-ce la devise républicaine qui peut enthousiasmer des jeunes français délaissés par l’État ? Le 11 janvier, on a vu des citoyens avoir les larmes aux yeux au spectacle de musulmans, de juifs, de chrétiens ou d’athées s’embrassant, ou au spectacle d’autres citoyens embrassant des policiers, ou portant des pancartes clamant : « Je suis Charlie, musulman, juif, policier ».. L’intensité de ces sentiments politiques n’a-t-elle rien de sacré ?

0055) Faut-il croire les médias ?
Y aurait-il un complot caché par les médias ?

Quelques élèves ont dit : « Les medias nous font croire ce qu’ils veulent. Tout est contrôlé, les journalistes ne sont pas libres d’écrire » ;
« Y a pas de sang qui a coulé de la tête du policier tué quand il était à terre. C’est la preuve que la vidéo n’est pas vraie »
Mais d’autres élèves ont dit :
« Nous ne savons pas ce que sont les médias. Qui connaît l’existence des Agences de Presse, des dépêches d’Agence ? Notre professeur d’histoire nous a appris comment les journalistes vérifient et trient les informations avant de les publier ».
« Les médias ont trop d’influence ! Les gens croient tout ce qu’ils trouvent sur l’Internet »
« Les chaînes d’Information continue peuvent avoir un impact sur l’action des terroristes »
« Il ne faut pas généraliser, mais les paysans que je connais font des amalgames. Il y a des villages où ils n’ont jamais vu d’arabes et pourtant ils en ont peur. Ils croient trop ce qu’ils voient à la télévision »

On a souvent dit que le tort des médias est de ne pas être des médias, des médiations, mais d’être immédiats, de boucher la vue et d’empêcher ainsi de replacer chaque événement dans un contexte qui lui donne son sens.
Trop de jeunes n’ont pas d’autres accès à l’information qu’à travers l’Internet, les vidéos des « réseaux sociaux », ou de YouTube. Mais une vidéo ne prouve rien ! Toute image visuelle peut être un montage et doit être vérifiée. C’est, entre autres tâches, le travail des journalistes.
Pourquoi la soi-disant « théorie » du complot a-t-elle autant de succès auprès des jeunes ? Dans une Histoire globale que la « mondialisation » rend de plus en plus complexe, en enchevêtrant davantage les niveaux de réalité, il est tentant de pouvoir « tout » expliquer par une unique cause. Mais n’est-ce pas une grande paresse de l’intelligence ? Car croire en un complot mondial, par exemple judéo-maçonnique, n’a pas plus de valeur de connaissance objective que de croire au règne des Illuminati ou à l’invasion des Reptiliens, c’est-à-dire n’en a aucune !
Tout d’abord, existe-t-il des phénomènes sociaux d’ensemble qui semblent voulus par des meneurs et qui, pourtant, se produisent spontanément, comme le ferait le jeu d’un orchestre sans chef d’orchestre ? Les sciences l’attestent. Tels sont le marché économique libéral, les fluctuations des valeurs boursières, le comportement d’une foule, qui, dans la panique, se déplace « comme un seul homme », mais aussi le vol des groupes d’oiseaux, etc.. Ce n’est donc pas parce qu’un événement semble orchestré qu’il l’est.
Ensuite, nous savons qu’il n’y a pas de pouvoir sans secret ; qu’il existe évidemment des services secrets, des sectes secrètes, une mafia, des complots politico-médiatiques.. Mais tout cela doit pouvoir être décrit, spécifié, quantifié, analysé, contextualisé, au prix de longues enquêtes. Pour établir un fait, les journalistes appliquent, par exemple, la règle des « five W » (who did what, where, when, why ?). On peut donc contrôler les faits qu’ils rapportent. Et d’ailleurs, pourquoi devrait-on croire une personne qui affirme qu’il y a un complot mondial caché ? Ne dit-elle pas qu’il ne faut croire personne, sauf elle ? Et si elle-même complotait contre le complot ?
Finalement, à qui se fier dans la Toile ? Nous devrions, à chaque fois, poser quatre questions avant d’accorder notre confiance à une source d’informations de l’Internet : 1) Qui informe ? Quelles sont ses qualités (concours, titres, en particulier universitaires), ses publications (avec comité de lecture) ? Est-ce un journaliste ? 2) Avec quels intérêts ? Les personnes qui publient dans l’Internet peuvent être juges et parties, et donc connaître des conflits d’intérêts. 3) Quelles méthodes ? En sciences médicales, par exemple, un résultat n’est validé que s’il a subi une méthode en « double aveugle » et « randomisée », c’est-à-dire conduite « at random » (aléatoirement). Les procédures de délibération de Wikipédia sont démocratiques, sérieuses, et donc assez fiables. 4) Avec quel financement ? Provenant de l’État, de collectivités locales, d’entreprises privées, ou bien de mécènes ? L’origine du paiement peut expliquer l’autocensure.

0076) Parole d’élève : « Que faire ? »

Paroles d’élèves : « Il faut continuer à se battre pour notre liberté, comme les héros de Charlie et ne pas céder à la terreur de ces barbares »
« Pourquoi on n’a pas des moments où on peut nous laisser parler en classe des problèmes de l’actualité ? »
« Pourquoi on n’apprend pas les religions ? »

Que faire ? D’abord, acheter les journaux, et pratiquer le droit à la libre expression ! Ensuite, enseigner le « fait religieux ». À ce sujet, le gouvernement et les élus étudient comment rendre républicains la formation des imams et le financement des mosquées. Se pose aussi la question d’une limitation des libertés individuelles, par exemple, du droit à la libre circulation, pour parer à l’insécurité et aux menaces terroristes. Par ailleurs, les arts, et même les fêtes, devraient être davantage accueillis à l’École, en tant que défouloirs, mais aussi sources d’enthousiasme et d’élévation vers un idéal.
Mais la meilleure réponse à la question « Que faire ? » est sans doute cette autre parole de lycéen : « Il faut qu’on apprenne partout à respecter nos principes, à respecter la liberté, l’égalité et la fraternité ».

©J.-M. Pouzin, professeur agrégé de philosophie, Lycée Chrestien de Troyes
18 janvier 2015, Troyes.

006


Psychologiquement, pourquoi certains jeunes sont-ils autant attirés par le djihad, au point de devenir des assassins ?

logoÉcoutez l’émission podcastée en suivant le lien ci-dessous

Plusieurs auditeurs nous interrogent à propos de ces jeunes qui partent faire le djihad. On entend beaucoup parler de l’endoctrinement religieux, nous écrivent-ils, également de l’influence d’internet, mais rarement des raisons personnelles. De celles qui peuvent mener un jeune à basculer dans l’extrémisme. Alors, petite explication psychologique avec la psychanalyste Claude Halmos…

isisDjihad : comment bascule-t-on dans l’extrémisme ?
http://www.franceinfo.fr/emission/djihad-comment-bascule-t-dans-l-extremisme-13-12-2014-07-00