De l’a-structure à une structure sans « a » ?

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Le cheminement de la structure
Journée d’Etude d’Analyse Freudienne – 19 mars 2016

Je remercie Robert Lévy qui a eu la gentillesse de me convier à partager avec vous ce travail d’élaboration autour de la difficile question de la structure. J’étais tentée de refuser, vu ma charge de travail actuelle. Mais, toute réflexion faite, j’ai accepté en me disant que j’avais peut-être quelque chose à dire dans ce domaine, en partant de ma clinique et de mon parcours personnel.
Vous me permettrez donc de repartir de la clinique du bébé, et plus précisément de la clinique de l’origine des processus psychiques, et de ce que la clinique des états autistiques nous enseigne là-dessus.

Clinique de l’origine des processus de pensée

La clinique du nouveau-né bien portant m’a enseigné qu’à la naissance, il porte des traces mnésiques, en quelque sorte l’empreinte laissée en lui par le rapport autre que biologique qu’entretient le bébé humain avec cet autre humain qui le porte. Et que cet éprouvé, il a tendance à l’anticiper sur l’autre de la rencontre néonatale, ce qui me fait étendre la notion de transfert au nouveau-né humain.
« L’appétence symbolique du nouveau-né » correspondrait-elle alors à ce qu’en psychanalyse on appelle « la prise » ou « l’entrée dans le langage » ?
Dans ce cas, ces empreintes sont la condition nécessaire mais non suffisante pour qu’un bébé entre dans le langage : en effet, ces inscriptions qu’il porte, à proprement parler de l’impensable et de l’indicible pour lui, devront être lues par un autre néonatal afin qu’ils deviennent des signifiants de l’histoire du bébé.
Cependant, ce que le bébé à devenir autistique nous enseigne, dans la majorité des cas, c’est que ce n’est pas au niveau de la lecture de l’autre que se trouve le déficit, mais dans l’absence chez le bébé, de ces empreintes, de ces traces laissées par la parole et la pensée de l’autre, comme si la « rêverie maternelle » pendant la gestation ne s’était pas inscrite chez lui. Ainsi, le ratage du 3è temps de la pulsion théorisé par Marie-Christine Laznik, et qui constitue le signe PREAUT testé dans la recherche des signes de risque d’évolution autistique chez le bébé avant 1 an(1) , correspond bien, non pas à une absence de lecture par l’environnement néonatal mais à une difficulté du bébé à inscrire, dans son psychisme à lui, le plaisir de l’échange avec l’autre, et par conséquent, il n’ira pas le chercher en relançant l’interaction. Ceci suppose que le bébé ait gardé la trace mnésique inscrite de la satisfaction éprouvée, et qu’il soit capable de la reconvoquer. Ce qui suppose des processus de pensée déjà fort élaborés.
Ce constat nous invite à interroger les temps précédents du circuit pulsionnel, l’échec observé du troisième temps n’étant alors qu’une conséquence inévitable de l’échec de l’un des deux premiers :
Le premier temps de la pulsion correspond au démarrage de la poussée libidinale, dans l’enracinement biologique de la perception du besoin qui fait émerger l’appel à l’autre face à l’urgence vitale. Peut-on penser qu’il puisse y avoir une défaillance à ce niveau primitif, originaire ? Cette hypothèse pourrait peut-être être évoquée devant les symptômes autistiques les plus précoces et massifs, comme chez ces bébés décrits comme trop sages, ne montrant même pas leur appétit de nourriture, de présence, voire de sommeil.
Mais l’expérience clinique, comme le fonctionnement des enfants autistes par la suite, montre le plus souvent que l’énergie vitale est conservée, sauf qu’elle ne pourra pas être organisée en appel à l’autre ni en réception de son investissement. Ce serait donc ce deuxième temps du circuit pulsionnel, temps de l’inscription, qui serait concerné.(2)

Si l’on reprend le modèle de la lettre dite 52 de Freud à Fliess, où il propose le schéma suivant, qui va du pôle de la perception à la conscience :

tableau

Freud va considérer que la représentation résulte de « l’investissement des traces mnésiques »(3) laissées par les choses, la chose (das ding) selon Lacan.
Pour que cette première organisation signifiante advienne au niveau de l’inconscient, gouverné par les processus primaires (condensation et déplacement) et caractérisé par le refoulement, elle va nécessiter la traversée de l’expérience primordiale de satisfaction, qui consiste en l’enregistrement de l’aide apportée par le prochain secourable à la détresse primitive du petit d’homme.
C’est là que Freud nous enseigne que la satisfaction de la pulsion n’est pas la satisfaction du besoin, l’apaisement de la sensation de faim par exemple, mais correspond à la réussite de l’anticipation mentale du soulagement de ce besoin par un autre secourable, certes, mais surtout devenu prévisible. Donc sa toute-puissance se trouverait limitée par la capacité qu’acquiert progressivement l’enfant de l’attendre en se le représentant mentalement.
C’est l’activation du travail de liaison opéré par la mise en représentation, origine des processus de pensée, que Lacan a désigné comme la représentance de la représentation (Vorstellungrepräsentanz), de l’investissement pulsionnel.
Ce travail de mise en représentation met l’expérience réelle en regard de l’inscription, ce qui permet de mesurer la petite différence qui est, probablement, la première inscription signifiante qui extrait le sujet du réel brut du ressenti.
On pourrait alors postuler que parmi les facteurs étiologiques des troubles autistiques se trouverait l’inhibition ou la défaillance de l’investissement des traces mnésiques (les signes de perception), c’est-à-dire de la constitution même de la représentation de chose, et, quelle que soit la qualité de l’échange symbolique que reçoit ce bébé, il serait alors dans l’incapacité de fabriquer des représentations qui enregistrent l’expérience de satisfaction.
Cette absence d’inscription nous renvoie à quelque chose qui ne se serait pas inscrit = fondamentalement, à la question de la lettre, selon Lacan. En effet, la lettre, qui ferait « littoral entre jouissance et savoir »(4), viendrait arrêter la métonymie de la jouissance en instaurant une limite à partir de laquelle s’organiserait un savoir, la discontinuité même du signifiant venant interrompre l’écoulement en continu de l’autosensorialité et ses corrélats, la stéréotypie et le besoin d’immuabilité.
Cette activité de mise en représentation du ressenti brut est cruciale, car elle est la source de la première maîtrise active et unifiante de l’environnement par le bébé, et elle correspond sans doute au moment où le bébé extrait les « invariants » de son expérience sensori-motrice selon Piaget(5), qui lie ses éprouvés corporels à des représentations susceptibles de prendre sens, dans un nouage du monde externe et interne. Ce serait l’enracinement du monde corporo-émotionnel, de la régulation émotionnelle et de l’accession à l’empathie et à l’intersubjectivité.
En l’absence de cette aptitude à la mise en représentation qui donne sens, non seulement l’autre secourable mais le corps de l’enfant lui-même demeureront étrangers. Et, comme on le voit plus tard dans les fonctionnements autistiques, il faudra à l’enfant non seulement se protéger contre les allées et venues d’un autre totalement imprévisible et impossible à maîtriser, mais des montées de ses propres tensions internes, aussi dévastatrices et immaîtrisables que le monde extérieur.

L’a-structure : une première structure ?

En absence de cette activité de liaison protectrice, organisatrice et stabilisatrice, le vécu des enfants autistes reste dominé par une incohérence, une discontinuité, une instabilité émotionnelle, un vécu de débordement, d’intrusion et d’incompréhension, tant du côté des vécus internes que face aux exigences de l’organisation sociale.
Le « couloir » menant à une organisation autistique serait donc une série de barrières, de filtres, de protections contre les excitations sensorielles, émotionnelles, cognitives, qui aboutiraient à une image du corps conçue comme une frontière, un bord, toute excitation devant rester à l’extérieur d’une limite qui ne présente pas d’ouverture pour la circulation, par les trous du corps, de la pulsion et de ses objets.
Il me semble alors possible de proposer, sans trop forcer le trait, que l’organisation autistique, correspondant à la difficulté originaire d’accession au champ imaginaire, à l’aliénation primordiale aux signifiants de l’Autre selon Lacan, pourrait être pensée comme une a-structure, au sens d’une organisation en amont de tout nouage permettant de définir une structure.
Cette a-structure, à situer au temps logique du démarrage du processus autistique, serait en amont de la première organisation signifiante, la représentation de chose, et en deçà de la première « traduction en mots », correspondant aux représentations de mots, lesquelles, liées aux représentations de choses, constitueraient les représentations d’objet, propres aux processus conscients.
Cette première étape de la construction de l’objet – qui comprend le passage de l’éprouvé corporel à la représentation de chose puis à la représentation de mot, liées ensemble -, ne peut s’opérer sans la participation active du bébé au cours de la première année de la vie. Cette étape qui tisse corps et signifiant, aboutit au nouage des trois registres qui donnent naissance à la première mise en place de la structure.
L’on perçoit ici aisément comment la position autistique, qui n’est pas traversée ni articulée au signifiant peut être conçue comme une « structure sans trou », sans nouage et donc sans objet « a » qui pourrait venir s’y loger. Cette organisation, en simple juxtaposition des registres, présente une grande stabilité.
Si moyennant l’intervention thérapeutique on parvient à reprendre le tricotage des nouages et des coupures, on peut voir apparaître une possibilité de sortir de l’autisme vers une position plus proche de la névrose, surtout dans son versant obsessionnel.
En effet, on pourrait postuler, avec Jean-Noël Trouvé(6), que la non-accession au registre imaginaire, même si elle est à l’origine de la symptomatologie autistique, laisserait aux enfants autistes de meilleures possibilités évolutives que lorsqu’un processus de forclusion psychotique est enclenché.

La mise en place de la structure: un cheminement qui tient compte de l’Autre

On perçoit ainsi que la mise en place de la structure, en tant que nouage des trois registres, contrairement à la boucle fermée de l’organisation autistique, tient compte de l’organisation de l’Autre, et en particulier, des avatars de l’autre qui tient lieu d’Autre pour l’enfant, autrement dit, l’organisation subjective du couple parental.
Malgré la difficulté en clinique, parfois, pour faire la part des choses, il y aurait donc deux positions distinctes, avec une corrélation entre organisation autistique et dysfonctionnements du socle neurodéveloppemental d’un côté, et structure subjective et troubles relationnels inconscients de l’autre.
En effet, la mise en place de la structure renvoie, dans l’orientation lacanienne, à la cohérence ou à l’incohérence des chaines symboliques transgénérationnelles et des messages qui sont adressés au sujet, lui signifiant la place qui lui est préparée à travers le désir conscient et inconscient des adultes tutélaires dans le champ familial et social.
C’est dans l’organisation de la réponse symbolique de l’autre et de son avatar personnel que se jouera, pour le sujet, sa propre organisation « en réponse » à l’organisation proposée.
Le nouage définitif des trois registres et ses modalités, qui déterminent la nature de la structure ne sont probablement pas données d’emblée dès l’entrée dans le langage.
En effet, chacune des structures s’organisera en fonction de la place réservée au rapport à la Loi, en tant que réglementation de la jouissance humaine, présentifiée par la castration.
Ainsi, au mécanisme du refoulement employé par le névrosé, correspond le désaveu du pervers et la forclusion chez le psychosé.
Il est donc probable que la consolidation de la structure corresponde à une organisation progressive, processus se déroulant dans la temporalité du sujet.
Serait-il possible, dans ce cas, de dire que le processus analytique pourrait interférer dans une telle organisation ?
Cette question pourrait être particulièrement féconde dans le cadre des traitements très précoces, tels que ceux proposés pour les troubles du spectre autistique, dont le dépistage très tôt est fort encouragé actuellement.
Cependant, pour reprendre le titre de mon exposé, il s’agirait dans ce cas du passage d’une « a-structure » à une structure, suite aux nouages et coupures qu’il aura été possible d’introduire dans le traitement du sujet.
La question reste entière de savoir quelle serait cette structure, si elle s’apparente, comme on a pu le dire, à une « issue psychotique » ou plutôt à une organisation plus proche de la névrose obsessionnelle, suivant le propos de J.N. Trouvé(7) et correspondant davantage à mon expérience personnelle.

Je vous remercie de votre attention.

Graciela C. Crespin
Psychanalyste, Paris


1 – Laznik, M.C. « PREAUT : une recherche et une clinique du très précoce » in Contraste, Revue de l’ANECAMSP, 25, 53-81, 2è semestre 2006. Voir aussi : Recherche PREAUT dans www.preaut.fr
2 – Voir à ce propos le développement proposé par J.N. Trouvé, « Subjectivité et cerveau social », in Cahiers de PREAUT, 9, p. 49 et suiv., Erès, 2012.
3 – Freud « L’inconscient », (1915 e), dans OC, Paris, PUF, 1994 – pp. 239 et suiv.
4 – Lacan, J. Lituraterre, 1971
5 – Piaget, J. La psychologie de l’intelligence, p. 111, A. Colin, 1970
6 – Trouvé, J.N. « Subjectivité et cerveau social » in Cahiers de PREAUT, 9, Erès, 2012
7 – Trouvé, J.N. « Subjectivité et cerveau social » in Cahiers de PREAUT, 9, Erès, 2012

Bibliographie
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