Du fric à l’argent : quelle incidence dans la cure?

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Dessin de Sempé

© Dessin de Sempé

Pierre Martin dans son livre « la psychanalyse et l’argent » pose la question au terme de laquelle il se demande « si l’argent et les rapports sociaux qu’il implique constitueraient des impensés théoriques pour la psychanalyse. »

Cette assertion de l’impensé théorique pointe la face réelle de l’argent dans la cure. La psychanalyse dans son corpus théorique serait affectée par le réel. Quel serait l’impact de l’argent en tant qu’ impensé théorique dans le transfert, et donc dans l’acte analytique ?
Par ailleurs l’argent est pour les analystes, à considérer en tant que signifiant dont Lacan disait dans le séminaire sur la Lettre volée « l’argent (est) le signifiant le plus annihilant qui soit de toute signification », il n’y a pas de rapport du signifiant au signifié, l’argent vient à la place de tous les objets que nous achetons ou que nous vendons, il en est l’équivalent mais pas le signifiant. Dans le champ analytique l’argent fonctionne avec les catégories du symbolique, de l’imaginaire mais aussi du réel. Pour autant que l’argent est un signifiant sans signifié cela entraînerait de l’impensable. Conséquence, payer avec de l’argent reviendrait à payer avec quelque chose qui ne serait pas interprétable si cela doit rester dans le domaine de l’impensable…. D’où, éventuellement, le silence des analystes sur cette question !
L’argent payé dans une cure n’est pas une rémunération pour un service donné, ni le témoignage d’un échange, ni l’achat d’un bien, ni un moyen de faire des profits. L’analysant ne donne pas son argent, il paie, l’analyste ne donne rien en échange, c’est là un apparent paradoxe : payer pour rien. C’est dans le transfert que l’argent met en circulation, pas seulement ses équivalents symboliques, ses représentations imaginaires, mais aussi cette catégorie du rien de la non valeur de l’objet qui soutient le désir dans les mailles du fantasme, à savoir l’objet a dans son rapport au réel. L’analysant ne paie pas pour rien mais paie pour ce qu’il ne peut recevoir, plus exactement renoncer à recevoir.
Qu’est-ce qui se trouve au principe du paiement dans la cure ? Lacan dans « la direction de la cure » le dit en ces termes : « si l’amour c’est donner ce qu’on n’a pas, il est bien vrai que le sujet peut attendre qu’on le lui donne, puisque le psychanalyste n’a rien d’autre à lui donner. Mais même ce rien, il ne lui donne pas, et cela vaut mieux, et c’est pourquoi ce rien on le lui paie, et largement de préférence, pour bien montrer qu’autrement cela ne vaudrait pas cher » Ce rien n’est pas rien … il a un coût, un « coup », mise en acte du réel. Le paiement serait une mise en acte du réel au RDV de chaque séance.
L’analyse s’articule sur cette fiction, payez pour aller chercher ailleurs ce que l’Autre n’a pas, ouverture sur un savoir non convertissable en monnaie. Cette catégorie du rien est approchée, contournée sans aucune garantie comme il en existe dans un contrat, mais peut-elle encore être entendue et acceptée dans notre société où l’argent n’est pas « rien » mais au contraire un des leviers majeurs du pouvoir allant, comme le faisait remarquer R.Levy dans un séminaire à propos du film le « Loup de Wall street », être utilisé pour annihiler le désir de l’autre. Façon de remplacer, comme dans la logique capitaliste le réinvestissement de l’argent dans le capital initial par l’atteinte du désir de l’autre. En effet, dans ce film le trader ne sait plus comment utiliser son argent, il ne le réinvestit pas, il l’accumule. Jouissance sans limite, sans renoncement, celui qui ne réinvestit pas n’est en prise avec aucun renoncement à la jouissance, au risque de déboucher sur la mégalomanie et la folie. C’est le réel du corps qui risque d’être atteint.
Dans une cure, l’argent dégage le sujet d’une dette inconsciente qui limite la demande d’amour, voire qui la rend caduque ce qui va lui permettre peu à peu de dégager son désir. L’argent suscite une perte de jouissance pour que le désir puisse s’engager donnant l’opportunité à l’émergence d’un nouveau savoir. L’argent se révèle, dans ce contexte, un facteur de séparation et de distanciation assurant au transfert de pouvoir se déployer. Dans cette perspective, l’argent devient une des conditions du transfert et cela permet à l’analyste de se dégager du défilement des identifications possibles issues du transfert. L’analyste ouvre l’opportunité d’une place pour l’objet a sans en occuper la place.
Ce qui serait mis à prix dans l’analyse, nous dit Lacan dans le séminaire « Encore » (p 89) c’est le savoir sur la vérité, il le fait dans ces termes : « Le sujet résulte de ce qu’il doive être appris, ce savoir, et même mis à prix, c’est-à-dire que c’est son coût qui l’évalue, non pas comme d’échange, mais comme d’usage… »
épi et argentEn ce point comment approcher la question du paiement en considérant la fonction de l’objet petit a, donc de la question du plus-de-jouir et de sa corrélation avec la renonciation à la jouissance dans la cure ?
Le plus-de-jouir est un concept proposé par Lacan par homologie entre la plus-value marxiste qui se définit par une soustraction égale à la différence entre la valeur de la marchandise et la valeur du travail de l’ouvrier, sachant que le détenteur du capital pour fructifier son capital doit réinvestir en partie ou en totalité cette plus-value, de ce fait, il ne peut pas en jouir totalement et encore moins pour celui qui en assure l’existence de par sa force de travail .Lacan postule qu’il y a une homologie entre la plus-value et ce que dégage, suscite le discours analytique : une renonciation à la jouissance, de cette jouissance obscène qui se nourrit du symptôme et qui aliène le sujet. Il y a donc une perte, symbolisée par l’objet petit a qui fait signe d’une jouissance perdue. Du plus-de-jouir à la plus-value cela tourne autour de l’objet petit a mais pas pour en faire la même chose. Dans la logique capitaliste, c’est renoncer pour partie afin d’obtenir plus, alors que dans la logique de l’inconscient c’est renoncer pour obtenir rien en échange où l’objet petit a s’avère illustrer l’élément réel du sujet et le paiement de la séance venant s’inscrire dans cette conjoncture.
Aussi dans une cure le prix à payer serait-il celui de la jouissance en tant que renoncement à la jouissance ? C’est ce renoncement qui va permettre au sujet d’avoir accès, dans un temps plus ou moins fugace, au savoir inconscient permettant l’apparition en éclipse de l’objet a qui apparait que dans le temps de sa disparition. Dans son séminaire « D’un Autre à l’autre » Lacan le dit clairement : « Le prix à payer ? C’est clair, c’est le prix de la renonciation à la jouissance …. C’est originellement par la renonciation à la jouissance que nous commençons d’en savoir un petit bout sans qu’il soit besoin de travail pour cela »
Ce plus-de jouir serait l’équivalent du prix du rien : voilà ce que l’argent paye dans une analyse et donc qu’il n’achète pas et le prix du rien serait le prix d’usage. De la plus-value au plus-de-jouir quelle serait la différence entre la logique du capitalisme et celle de l’inconscient ? Pour la première une perte partielle de jouissance qui a pour moteur la relance du capital, c’est-à-dire toujours gagner plus, renoncer à la plus value pour gagner plus, avoir encore plus, et pour la seconde celle de l’inconscient cela serait la relance du désir qui ne peut advenir que dans le manque, on y gagne un savoir au prix de la perte et non du gain, on ne fructifie pas le capital symptôme. La subjectivation au prix de l’acte de l’analyste ne s’achète pas, c’est à partir de cet acte que dépendra ce que le sujet en fera ou pas et qui assurera ou pas l’effet de l’acte analytique dans le temps de l’après-coup, la valeur d’échange étant toujours mise en difficulté et elle ne se règle pas.
Le savoir sur la vérité, qui avance pas à pas dans le transfert, cela à un prix mais dans sa valeur d’usage et non pas d’échange, et l’usage de ce savoir est étroitement liée à la condition de son acquisition, c’est-à-dire le transfert d’où la valeur d’usage dans le transfert.
Or la dette symbolique échappe à toute valeur d’échange son prix n’est pas de cet ordre, mais de celui de la castration, sachant qu’il n’y a de dette que symbolique, mais aussi de la renonciation à la jouissance captée dans l’objet petit a.
Ce prix qui le fixe est comment ? Lacan nous dit qu’il doit être élevé pour le sujet au point d’y mettre de sa peau …. Moment difficile …. Une des premières questions qui surgit dans les entretiens préliminaires, exprimé de façon triviale, serait : combien ça coûte ? Grand moment de solitude de l’analyste qui doit dire, c’est tant ! Là il s’agit d’un acte peut-être le premier dans une cure à venir ou pas.

billet-papierLacan dans sa pratique a profondément modifié, voire subverti, la position de l’analyste à propos de l’argent dans l’analyse. Il a fait rupture, dans ce domaine, avec les pratiques des différents usages à l’IPA ou le paiement au mois des séances fonctionnarisait le paiement qui devenait une rétribution à l’analyste et non un acte. Il a fait du paiement un acte analytique, un acte faisant coupure, il faisait le réel à propos de l’argent: nombre de témoignages de ses analysants nous informent de la façon dont il concevait le prix de la séance au point de leur demander de lui donner pour payer tout ce qu’ils avaient sur eux pouvant aller jusqu’à la totalité de leurs revenus mensuels …. N’était-ce pas là une façon de poser un acte sur une position masochiste de l’analysant ? Il pouvait également recevoir un patient gratuitement tous les jours et sur plusieurs mois. Ces pratiques ne prennent sens que dans le cadre du transfert et du nom de Lacan mais en même temps, après en avoir parlé avec des collègues, R.Lévy précisait que c’était un acte analytique, un acte comme réel à entendre comme : « donnez moi tout ! » mettant l’analyste en place d’un idéal terrorisant (tous se demandaient comment ils allaient tenir à ce rythme !) N’est-ce pas mettre dans le transfert l’analyste à la place de la religion dans un état de passion transférentielle ? La psychanalyse relevant, alors, de la croyance. Comment pouvaient-ils accepter une telle pratique sinon parce qu’il s’agissait de Lacan, ou en tout état de cause la valeur d’usage y était assurée au compte de l’analysant mais peut-on passer sous silence ce qu’il en serait de la jouissance de l’analyste dans ce « donnez-moi tout ce que vous avez sur vous ! »

Effectivement l’argent est un des ressorts de l’expérience analytique et ce qui s’y passe n’est pas réductible à la somme qu’on y engage, qu’en est-il de l’argent, actuellement, dans notre pratique ? L’argent doit-il y être un objet de don et de position sacrificielle masochiste au point de tout donner à l’Autre ?
… Souvent les patients qui sollicitent les analystes se trouvent dans des impasses identificatoires, le paiement peut intervenir comme tiers séparateur. Ce n’est plus le malade, le psychotique, le harcelé par son employeur, un de ses parents, la victime de violence, d’inceste mais le sujet qui dans le sillage de sa parole singulière va lui permettre de reprendre à son propre compte, et non sur celui de l’Autre ce qui le destinait, jusqu’alors à des répétitions aliénantes et parfois mortifères. Le patient s’extirpe du monde des victimes pour engager son statut de sujet.
Certes il s’agit de payer mais pas au point de ne plus pouvoir vivre. Pour autant la psychanalyse ne peut pas être reléguée au rang des différentes aides et services qui seraient à la disposition du bien être des éventuels demandeurs où l’on tomberait dans la revendication « avoir le droit à » rencontrer un « psy » parce que « victime » à qui l’on devrait un dédommagement.
Dans cette perspective pour le consultant il s’agit de lâcher ou pas du fric dans sa valeur d’échange, et l’analyste comment se situe-t-il entre fric et argent ?

Salvador Dali - Le Cabinet Anthropomorphique

Salvador Dali – Le Cabinet Anthropomorphique

A cet égard dans les « Autres écrits » Lacan écrit ceci p. 572 « Y a-t-il des cas ou une autre raison vous pousse à être analyste qui de s’installer, c’est-à-dire de recevoir ce qu’on appelle couramment du fric, pour subvenir aux besoins de vos à-charge, au premier rang desquels vous vous trouvez vous-même …. » Cette assertion donne une perspective sur la différence entre l’argent et le fric. Ce qui relève de l’argent concerne sa valeur d’usage dans le transfert amenant à une perte, et ce même argent en dehors de la cure devient du fric au sens comptable du terme que l’analyste peut théoriser ou dépenser à son gré. Fric signifiant de l’accumulation dans une logique capitaliste et l’argent serait le signifiant de la perte dans une cure.
Ceci m’amène à considérer comment se répercute dans une cure les effets de la crise économique autour de la question de l’argent ? Qu’en est-il des cures gratuites et non payantes ?.
Je voudrais à nouveau faire référence au livre de Pierre Martin ( en 1984) : le projet d’une analyse gratuite devient impensable. Je le cite : « Face à la règle d’abstinence, il ne resterait d’autre échange à la demande que la passion imaginaire par quoi l’image de chacun s’aliène en celle de l’autre. ». Il insiste sur le risque de collusion entre analyste et analysant et donc l’importance d’un tiers, l’argent. Si des analystes veulent procéder à des cures gratuites il préconise qu’il s’agit « d’un fantasme à analyser », car pour autant que l’analysant ne paie pas il paiera, dès lors, de sa personne avec l’assentiment de l’analyste. Le geste du paiement ne fonctionne plus sur la question de la dette du sujet par rapport à l’Autre « mais le commerce des uns et des autres », ou encore passage de la valeur d’usage à la valeur d’échange. De ce fait, il condamne fermement toute tentative qui demanderait des honoraires diminués, les feuilles de remboursement, ou la pratique de cures conventionnées comme dans certaines institutions ou encore envisagée le prix de la séance en fonction des revenus du patient. Position dans la droite ligne de celle de Lacan avec encore plus d’exigence, Lacan pratiquant dans certains cas des séances gratuites.
Il me semble que la gratuité n’entrave pas le transfert mais l’absence de l’acte du paiement amène infailliblement le patient à se questionner sur le désir de celui ou celles qui lui accorde son écoute et ce qui peut être entendu comme de la sollicitude, voir de l’amour, pouvant engendrer de l’angoisse selon la question « Que me veut-il ? », ou encore le patient paie avec ses symptômes c’est-à-dire qu’il apporte à son analyste « la matière clinique » dont il a besoin pour poursuivre , par exemple, une recherche ? Le patient venant s’identifier au manque à être, à l’objet manquant, de son analyste dans l’espoir de venir le combler. Et le satisfaire dans l’espoir d’en être aimé. Il donne de sa personne pour le bien de son analyste. D’ailleurs que dit Freud sur les séances gratuites sinon que cela lui permettait de poursuivre ses recherches… Là il y a un risque de perversion du dispositif l’analyste se faisant payer par la pathologie du patient qui lui donnerait le droit de l’exploiter dans des articles ou des interventions ? N’y a-t-il pas un risque d’exploitation du discours de l’analysant ? C’est l’analyste qui est en dette par rapport à son patient et qui pourtant en retire le bénéfice d’une publication !
Avec le non-paiement, le risque est pris que l’analyste devienne pour l’analysant celui dont il occupe la place dans le transfert, il n’y a plus la place à l’écart et le réel risque de fonctionner à plein régime en activant tout le versant imaginaire du transfert. Quand l’argent ne paie pas pour ce « rien » que l’analyste ne donne pas n’y-a-t-il pas un risque pris de déraper dans une problématique de la passion amoureuse envers son analyste? Voire du passage à l’acte sur la personne de l’analyste ? Ne pas payer c’est également prendre le risque de s’éterniser dans le transfert. En étant payé on pourrait dire que l’analyste n’y est plus pour rien. C’est ce qu’avance Lacan dans la reprise de la lettre volée au cours de son séminaire sur « le moi dans la théorie de Freud » p.239, quand Dupin se fait payer par le préfet de police après avoir récupéré la lettre : « A partir du moment où il reçoit des honoraires, il tire son épingle du jeu. Ce n’est pas seulement parce qu’il a passé la lettre à un autre, mais parce que pour tout le monde, ses motifs sont clairs, il a touché du fric, il n’y est plus pour rien ». Le passage du fric à l’argent autorise l’analyste à n’y être plus pour rien.

Catherine Delarue
psychanalyste à Paris
membre actif de l’Association Freudienne de Paris

Texte présenté à la demi-journée sur “Actualité de la technique psychanalytique”

Dessin de Sempé

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