ENOS A UN PROBLEME !

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Image Enos a un probleme Chantal CazzadoriCE QUE LES SINGES NOUS APPRENNENT SUR LA PAROLE ?

Dans son livre « l’homme est un singe comme les autres », l’auteur
Emmanuelle Grundmann* (1)relance le débat sur la proximité des liens étroits entretenus entre les hommes et les ancêtres de grands singes, à la lumière des dernières observations et découvertes surprenantes pour le moins. Ainsi, Toumaï, notre très lointain aïeul, découvert au Tchad en 2001, vivait il y a 7 millions d’années, une époque où l’homme et le chimpanzé auraient formé une seule et même espèce. Les études génétiques publiées en mai 2006 par la revue Nature, montrent une différence de 1,23% dans l’agencement et la constitution des séquences de nucléotides de l’ADN. Le chimpanzé commun, chimpanzé pygmée ou bonobo sont les plus proches de l’homme que les autres singes et partagent plus de 96% de notre patrimoine ADN.  Aujourd’hui, nous distinguons les deux genres Homo et Pan, l’homme et le chimpanzé sachant qu’elles n’en faisaient qu’une autrefois, nous aurions donc un ancêtre commun et serions cousins, voir frères. Les similitudes de comportements et de compétences qui nous rapprochent, nous amènent à repenser la place de l’homme dans ce vaste règne.

« L’animalité ne renvoie ni à une essence de l’homme, ni à une essence de l’animal, mais plutôt à la façon qu’ont les hommes et l’animal d’habiter le même espace, qui est un espace de sens avant d’être un espace physique ou géographique » » Dominique Lestel *(2).

Préciser les rapports de l’homme à l’animal dans les apprentissages cognitifs pour apprendre à parler ou à aller sur la Lune sera notre point de vue dans cet article. En effet, si le langage est au cœur des débats pour rassurer l’homme sur son unicité et sa supériorité vis-à-vis des autres primates, son étude, au-delà de notre rêve de dialoguer avec eux, a été appréhendée de différentes manières selon les scientifiques, psychologues béhavioristes, cognitifs, éthologues et primatologues.

La parole est le propre de l’homme, la voix l’est tout autant car elle tient à un équilibre anatomique et physiologique né avec l’hominisation qui spécifiera également, notre différence avec les grands singes (chimpanzé, bonobo, gorille et orang-outan. Son larynx placé plus haut, l’handicape pour articuler sons et voyelles. Les tentatives faites par les premiers psychologues pour leur inculquer le langage ont échoué pour cette raison. Ainsi, en 1966, Allen et Beatrix Gardner persuadés que l’échec de l’apprentissage de la langue relevait du sous-développement de l’appareil vocal, et non pas parce que ces animaux étaient fondamentalement incapables d’apprendre un langage, tentèrent sur Washoë, femelle chimpanzé de 10 mois, une nouvelle expérience. Ils recouront au langage artificiel et à l’ASL (langue basée sur la gestuelle des mains fort utilisée par les singes pour communiquer entre eux).

Washoë travaillera la langue des signes avec ces pionniers, elle utilisera environ 250 signes qui formeront son lexigramme, ce sera le premier primate non humain a avoir acquis un langage. Sensibles à l’importance des stimulations sociales dans cet apprentissage, les chercheurs vont l’élever comme leur propre enfant dans un environnement riche de langue.

Par contre,  Kanzi, ce jeune bonobo naît en I980 ne sera pas soumis à un entraînement linguistique, la primatologue Sue Savage-Rumbaugh a prouvé qu’il a appris directement de sa mère à manipuler et utiliser les symboles sans conditionnement. Sur les 2800 termes utilisés 11% serait imités ou suscités par l’expérimentateur. Kanzi se réfère à des objets absents, comprend la langue anglaise comme une petite fille, ALia, de 6 ans sa cadette. Il sera plus fort qu’elle dans le décodage des mots. Des limites seront cependant atteintes puisque la majeure partie des dialogues symboliques engagés entre le bonobo et les humains traitent de requêtes, de souhaits de promenades, de jeux ou de désirs alimentaires ; sommes nous devant une aptitude communicative ou devant d’authentiques compétences grammaticales ?.
Kanzi  est la preuve que les singes humanoïdes apprennent un langage de la même façon que les enfants jusqu’à 2ans et demi, même s’ils ne poseront jamais de questions, ne raconteront pas d’histoire et ne nous feront pas la conversation. Donc, nous nous trouvons face à des différences de degré et non de nature dans les processus cognitifs sous-jacents au langage.
A partir de ces expérimentations, les psychologues ont porté un grand intérêt à cet apprentissage des capacités cognitives du singe. Ainsi, les pionniers Allen et Béatrice Gardner ont étudié les modalités de  l’apprentissage chez le singe, enclin à s’adapter, se conditionner par imitation : « identification » et par « transfert d’amour » pour « ses parents humains ».

Il ne s’agit pas pour ces chercheurs de maintenir la différence culture/ nature, mais d’explorer avec soin la relation d’apprentissage afin de stimuler le potentiel de capacités qu’offre le singe dans l’acquisition d’un langage fait de symboles.

Ici, l’animal n’est considéré ni comme un jouet,  ni comme un objet, ou une quelconque machine d’un modèle connu. Observé pour sa communication symbolique et gestuelle, il montrera combien il interagit sur l’homme et inversement.

La psychanalyse ici peut dire son mot :

Ainsi, selon un siècle de réflexion psychanalytique, ce qui distingue l’animal ou l’homme de l’objet matériel, c’est ce qui lui manque. Est leur manque, cette absence fondamentale que l’homme ou l’animal vont essayer de combler continuellement en désirant toujours l’objet manquant de leur attente. Ce désir conditionne le « sens » : si il y a « sens » alors il y a force vivante, mobile imprévisible de ressources. Et le «  temps » entre en ligne de compte. Si l’homme considère l’animal comme porteur de sens et d’altérité, alors ces rapports entre l’homme et l’animal ne sont pas seulement biologiques : il existe aussi des lliens affectifs que notre culture occidentale exprime mieux qu’avec le végétal. Nous aurions en commun une temporalité de l’action, plus rapide (que l’escargot) et plus lente (que le serpent), que nous pouvons modifier en temps réel par nos agirs, ce que nous ne percevons pas aussi nettement pour le végétal au mouvement trop lent pour acquérir un sens pour nous.

Les affinités entre l’homme et l’animal lui permettraient-elles alors de le considérer comme son semblable ?

L’utilisation par un autre psychologue Herbert Terrace, d’une méthode plus rigoureuse, c’est-à-dire en privant l’animal de ses liens sociaux, le plaçant ainsi en objet de pure observation, s’avéra fort décevante. Sceptique face aux résultats obtenus par ses confrères Gardner,  ce psychologue définit son expérience en référence à leur travail. Ainsi il a soumis le chimpanzé Nim Chimsky, ( nom donné en référence au linguiste Noam Chomsky) à un environnement plus contrôlé. Au bout du compte, Nim * ne manipula que 125 signes, ce qui permit à son maître de conclure que l’accès du langage aux grands singes n’était pas possible et qu’il fallait voir dans ces expériences de singes parlants, uniquement, des processus de conditionnement.

Quelle relation pouvons-nous déjà faire avec l’humain à ce niveau d’explicitation ?

LE MIROIR

En psychanalyse, l’autre avec un a minuscule correspond au semblable. C’est toujours par le truchement d’un autre que nous apprenons et cela se fera dans un lien transférentiel d’amour, d’attachement, d’identification mais pas seulement car la rivalité, l’agressivité et la concurrence seront aussi de la partie.

C’est dans le désir de l’autre que va se mettre en marche le processus d’apprentissage, dans un lien pulsionnel d’une relation en miroir, dans une confusion aliénante au semblable son alter ego, sachant que l’un vaut l’autre dans une force de réciprocité. Ce passage d’identification primordiale s’effectuera lors du stade du miroir * sous le regard et la reconnaissance de la personne aimante, tutélaire du sujet qui va découvrir l’image, son image, puis sa propre représentation imaginaire. Etape de maturation que les singes traversent également au regard des expériences scientifiques comparatives avec l’enfant.

L’expérience du miroir construirait aussi l’imaginaire du singe, son identification à l’autre, comme en témoigne son empathie et son agressivité vis-à-vis de ses compères humains ou pas, pour établir sa relation au groupe animal et à nous-mêmes. Mais, en quoi consiste précisément le test du miroir ?

« L’un des tests les plus usités pour vérifier l’intelligence d’un animal est l’épreuve du miroir, qui consiste à placer l’animal à tester seul devant un miroir pour voir s’il se reconnaît », s’il a conscience de lui-même. Pour ce faire, l’animal est marqué avec de la peinture à un endroit où il ne peut pas s’observer lui-même, par exemple sur le front pour un  chimpanzé. Ensuite, l’observateur étudie le comportement de l’animal : s’il attaque son reflet ou le fuit, c’est signe qu’il ne comprend pas que c’est lui qu’il voit dans le miroir et non pas un autre animal. Par contre, s’il tente de savoir ce qu’il y a derrière le miroir, s’il touche la marque de peinture avec insistance et s’il inspecte diverses autres parties de son corps qu’il ne peut observer par lui-même c’est signe qu’il comprend que c’est lui qu’il voit dans le miroir, et donc cela prouve qu’il a conscience de lui-même. A ce jour, seuls les grands singes, le dauphin et l’éléphant ont passé avec succès le test du miroir. » site wilkipedia *
Notons que les premiers tests faits avec le gorille, n’ont pas été concluants car les chercheurs plaçaient la caméra en face de l’animal. Or, les grands singes, exception faite des gorilles, détestent se regarder dans les yeux. Ils détournaient donc le regard de l’écran. Si l’on place la caméra de côté, le grand singe se reconnaît aisément.

En outre, nous humains, nous ne sommes pas seulement dépendants d’une relation imaginaire à l’autre, nous sommes assujettis à un ordre tiers, la parole, et cela avant même notre naissance puisque nous sommes parlés, imaginés, désirés ou pas, avant notre apparition sur terre. L’enfant serait donc construit comme sujet par le langage et du coup soumis d’emblée au symbolique. Cet Autre, avec un grand A cette fois, est d’abord la mère, dit l’Autre primordial, unique, différent pour chacun de nous. Cet Autre est à l’origine celui qui va donner les mots face à la demande de l’enfant en espérant (d’habitude) y répondre au plus juste. Cet Autre sera aussi celui qui va regarder et reconnaître l’enfant comme le sien dans le miroir. Ce grand Autre tutélaire est appel à la parole faite de désir, de demande et de besoin, d’amour, au-delà des personnes, ce lieu essentiel du « sens » que chacun d’entre nous a représenté pour un autre ! (sens transmis, sens formulé, sens inconscient, sens dénié, sens refoulé, sens coupable.. dans tous les sens du terme !).

Ce lieu devient un registre qui déterminera le sujet dans sa spécificité, dans son dire de sujet désirant. Ce lieu, trésor des signifiants qui l’habite à son tour et le traverse comme tout à chacun, deviendra son ordre avec ses lois propres au langage qui fera limite pour lui aussi. Ce lieu s’appelle « le symbolique ». Dans son destin de parlêtre, se séparer de l’Autre pour réussir à parler en son nom sera une nécessité. Le sujet parlant va être selon Jacques Lacan « représenté par un signifiant pour un autre signifiant », en s’adressant à l’Autre de sa vérité toujours dépassé par ses possibilités d’énonciation. « Toujours un humain, et seulement un humain, peut faire naître un sujet à la possibilité d’assumer cette dimension de la parole. « On ne transmet que la question », nous dit Lacan dans l’Etourdit. La transmission doit en quelque sorte trouver un moyen pour que se transmette non pas un énoncé, mais une énonciation, soit un point de vue » symbolique ajouterait-on au texte de Jeanne Lafont * (3)
.
La mise en place de l’inconscient se fait ainsi, jamais dans la maîtrise totale de ses élaborations. Lié à l’autre maternel comme personne, nous pourrons commencer à nous en délier par l’entrée dans le langage, cet Autre comme lieu qui contient le signifiant de la loi symbolique. Ce détachement du corps à corps d’avec la mère par l’appel de la langue constitue pour le bébé humain une étape structurale de son humanisation. Ensuite viendra l’interdit de l’inceste avec la mère nommé par le langage qui distinguera les sexes et les générations pour chacun dans ses relations de parenté codifiées. On pourrait parler de deux castrations, celle soumise à l’entrée dans le langage : le mot ne dit jamais le tout de la pensée, et celle de l’oedipe qui nous déterminera garçon ou fille de tel père, telle mère liés à une histoire personnelle faite de signifiants qui nous différencieront.

L’enjeu de ces études devient alors : le singe a-t-il accès au symbolique ? Comment le prouver ? Dans l’affirmative ne faut-il pas questionner les certitudes des expérimentateurs ?

Chez le singe l’entrée dans le symbolique passerait par sa capacité à jouer avec les symboles de notre langage, sa capacité à anticiper en rendant visible son intelligence communicationnelle par les effets produits, sur sa gestuelle et ses mimiques représentatives.

En I964, la primatologue Jane Goodall observe dans leur habitat sylvestre les chimpanzés de Gombe, fabriquer et utiliser des outils, sortes de canes à pêche pour attraper termites et fourmis : un comportement dont la divulgation au sein de la communauté scientifique et du grand public fait voler en éclat les frontières que les philosophes avaient pris soin de tracer entre l’homme et l’animal. L’animal conçoit aussi des outils. Puis, c’est l’existence de comportements acquis, traditionnels, de cultures, d’entraide, qu’apportent des études et expériences en laboratoire et en zoo. S’ajoutent ainsi de  nombreuses capacités cognitives et comportementales. Les grands singes se reconnaissent dans un miroir – une forme de conscience de soi -, ils peuvent apprendre et maîtriser un langage symbolique complexe de plusieurs centaines de signes, font preuve de machiavélisme et s’avèrent d’habiles politiques . E. Grundmann, 2008  (4).

Ainsi s’avère le symbolique, mais si nous évoquons le symbolique, (l’imaginaire est acquis), s’ensuit le réel, puisque la pensée de Lacan homogénéise trois consistances, perspectives d’analyse de tout comportement humain, réel, symbolique et imaginaire.

Si nous évoquons le réel chez Lacan ce serait ce qui est toujours là, comme limite, l’impossible à dire, le manque du manque qui échapperait à la symbolisation, et serait par cela même, impropre à une formalisation. Chez le singe, nous pourrions admettre que le Réel serait son patrimoine bio-physio-instinctif, son environnement naturel et humain, son corps et tout ce qui l’entoure.

Chez l’homme, ce serait la constellation symbolique qui serait fondamentale pour l’agencement des dimensions de l’imaginaire et du réel, chacune nouée à l’autre. L’homme pris dans une dimension symbolique détachée, par l’acquisition du langage, de son ordre biologique et naturel : il prendrait  ainsi une position de sujet qui ne serait pas dominé par l’imaginaire. Pas d’éthologie humaine chez Lacan, ni philosophie du moi, la spécificité du sujet est au-delà du naturel et du biologique et de la capture originelle du miroir. Dans la théorie analytique le sujet humain est déterminé par la dimension symbolique nouée au réel et à l’imaginaire.

Que ce soit l’humain ou l’animal, si son environnement n’est pas suffisamment bon au sens Winnicottien, (mère suffisamment bonne, ni trop près, ni trop loin), des dysfonctionnements affectifs vont ralentir ses acquisitions ou les bloquer. Du côté de l’infans (enfant qui ne parle pas), qui ne comprend pas encore les mots qu’il entend, va repérer néanmoins que ces mots s’adressent bien à lui, l’appellent et l’interpellent. Cette médiation de la présence maternelle bienveillante lui est aussi vitale que l’air et l’eau. Nous pouvons mettre en parallèle de l’expérience de Nim, pas très motivé pour acquérir le langage des signes dans un environnement sans liens sociaux riches d’interactions, puisque dans l’expérience relatée par Paul Watzalawich, il s’agissait d’être rigoureux et de contrôler toutes les interactions : Nim n’est pas élevé dans un environnement favorable, au contraire, il est en cage, il est soumis à des observations constantes..(comment le supporteriez-vous ?) désagréables !

Rappelons que l’empereur Frédéric II, fit l’expérience de confier des nouveaux nés à des nourrices qui avaient l’ordre de les veiller tendrement et de satisfaire à leurs besoins, en s’abstenant de tout usage de la parole en leur présence. Le but étant de savoir quelle langue aurait parlé spontanément l’enfant. Cette expérience cruelle décima tous ces bébés cobayes, ils moururent sans exception.

La qualité relationnelle de la mère à l’enfant autour de soins adaptés, de mots pour lui nommer les choses, les objets, les ambiances, la tendresse et son amour vont le faire entrer dans le monde symbolique du langage. Si, la parole permet d’inscrire un tiers, pour passer du corps imaginaire au corps symbolique, de l’acquisition de la langue aux signifiants propres à l’Autre, un pas supplémentaire est nécessaire. Après l’entrée dans le langage qui tissera une relation conflictuelle et incestueuse, un autre ordre doit intervenir pour devenir garçon et fille, soit se sexuer. La question du Père, du Nom du Père, comme l’étudiera spécialement Lacan dans la psychose faisant justement défaut, forclusion. Ainsi se centre la fonction phallique ; la parole de l’enfant le fait lui aussi intervenir par son existence, dans le désir  de la mère comme manquante. Le corps de l’enfant libidinalisé par une mère désirante de lui apprendre le langage, l’entrée dans l’oedipe  va instaurer par la fonction paternelle l’introduction de la loi du désir chez le sujet. Plus simplement dit, si maman désire ailleurs par ses absences, c’est qu’elle manque de quelque chose, l’enfant va alors s’aliéner au désir de l’Autre (sa mère) pour dans un premier temps vouloir être le phallus (ce qui lui manque) et ensuite se tourner vers l’autre porteur imaginairement du phallus, donc le père pour se séparer de sa mère et inscrire subjectivement sa place vis-à-vis de cet Autre avec ses propres signifiants. Séparation par l’acquisition de mots qui tueront la chose, nommeront symboliquement les objets en son nom propre, passant du moi au je : détour aliénant la parole à cet absolu du savoir qu’il reçoit dans son lien pulsionnel d’attachement et de dépendance, comment alors déroger aux paroles, messages de l’autre, ici le maître du savoir inculqué ?

L’ENIGME D’ENOS :

« ENOS, un autre chimpanzé fut envoyé le 29 novembre I961 en orbite autour de la terre. Une fois lancée, une fuite de carburant dévia la fusée munie de la capsule abritant Enos de sa trajectoire. Pire, un dysfonctionnement des circuits entraîna une inversion du système de punition-récompense et ainsi, à chaque bonne action, Enos ne recevait plus de récompense mais une décharge. C’est ici que ce situe le véritable exploit : Enos continua malgré les chocs électriques à effectuer les manœuvres qu’il avait apprises et savait correctes pour ramener la capsule sur son orbite puis sur la terre. Les hommes de la NASA, interloqués, répliquèrent ces conditions et les testèrent eux-mêmes mais ne réussirent pas à résister aux chocs électriques. Cette histoire nous démontre non seulement la grande capacité d’apprentissage des chimpanzés mais surtout le fait que ces compétences dépassent leur action. Au vu du comportement d’Enos, nous pouvons penser qu’ils soient également capables de manipuler le « concept » de justesse de leur réponse face à un problème posé, ici quelque peu abstrait ». E. Grundmann, (5).

Nous pouvons nous demander si nous ne partageons pas nous aussi la maîtrise de l’enseignement et de ses apprentissages avec nos chers cousins, chacun avec notre code de communication, parole pour nous, langage spécifique pour eux.
Nous pouvons aller plus loin encore dans notre réflexion et nous dire que dans cette expérience réussie, il a fallu que l’animal conditionné, désobéisse au maître pour trouver la solution efficace, sortir du conditionnement malgré la douleur, persuadé de détenir sa vérité, soutenir ainsi son idée de façon autonome, n’est-ce-pas déjà faire preuve d’autonomie et de subjectivité, non asservi au discours de l’autre ?

L’appel du singe Enos, à un autre (son alter ego) n’a pas suffi puisqu’il a dû trouver librement son mode opératoire, sa propre réponse en quelque sorte, pour réussir sa mission. Il a donc produit un savoir différent, non plus basé sur la personne du maître de sa discipline mais sur les signifiants reçus arbitrairement qu’il a remis en question selon sa nouvelle logique inventive. Conduit par son choix à une nouvelle forme de désir, peut-on avancer que dans cette prise d’initiative l’animal comme l’enfant parlant a été interpellé par le grand Autre qui donne accès ou pas à la symbolisation ? L’animal de laboratoire pris à témoin pour répondre à un programme décidé par l’humain, donne la preuve dans cette expérience que son libre arbitre a opéré, opposant ainsi un démenti formel à la négation de la subjectivité chez l’animal. Chosifié, instrumentalisé, Enos a répondu non aux conditionnements absurdes, mettant au défi par son acte libre le concept d’objectivation de l’animal-machine. En conséquence, nous pouvons penser que l’animal regardé comme un objet n’a pas perdu pour autant son latin, ni son humour. Il a agi avec son grand Autre barré, pas tout puissant, dirions-nous en langage lacanien. Dans son imaginaire, qui nous dit qu’il n’entretenait pas lui aussi mépris, moqueries, haine ou indifférence face à son maître de torture ? on a bien vu des enfants se faire mal pour se soumettre au vœu inconscient de leur mère !

Avant Enos, le 31 janvier I961, le chimpanzé HAM (« jambon ») a été conditionné lui aussi pour faire un vol identique à bord de la capsule Mercury. Dressé à réagir à la couleur de lampes qui s’allumaient sur le tableau de bord du vaisseau. Il répondit de la même manière qu’Enos quand la tour de sauvetage se mit à feu, accélérant la cabine de façon anormale. S’il se trompait, une décharge électrique lui arrivait automatiquement dans la gueule, s’il avait la bonne réaction, une banane le récompensait.
Dans son ouvrage, à la conquête de l’espace, Jacques Villain* nous relate les faits suivants :
« Ce qui n’est pas du goût de Ham. Malgré cela, il remplit parfaitement sa mission, tirant sur le bon levier quand le voyant correspondant s’allume. Mais le pauvre singe n’y comprend plus rien : à chaque fois qu’il réussit, ce n’est pas une banane qui arrive mais une décharge électrique. Et le calvaire n’est pas terminé. La trajectoire est plus longue que prévu, de 200 km, et la décélération lors de la rentrée dans l’atmosphère plus sévère. Enfin, Mercury se pose dans l’océan Atlantique, où elle est ballottée comme un bouchon. Ham est victime du mal de mer. Quand l’équipe de récupération arrive sur les lieux, elle le retrouve épuisé. Quelques minutes plus tard, il aurait été noyé, car l’eau avait commencé à pénétrer dans le vaisseau. Il fit connaître son mécontentement par quelques grognements. Il attendit cependant d’être à terre pour manifester plus encore sa mauvaise humeur, au demeurant justifiée. Il fut sorti de la capsule lorsque celle-ci fut transférée à Cap Canaveral. Et là, il chercha à mordre tous ceux qui s’approchaient de lui.
Quelques jours plus tard, les ingénieurs trouvèrent l’origine de la défaillance de Mercury  et de la mauvaise humeur de Ham : un petit relais électrique qui n’avait pas bien fonctionné. » (6)

Ham, victime d’un dérèglement de la capsule s’est mis en position « symbolique » de masochisme dont les observateurs dénient la vérité, faisant de l’interaction animal, machine, homme une affaire d’excellents cobayes pour tester notre cousin, afin de le remplacer dans la première mission de la conquête de l’Espace. Ces deux singes Ham et Enos, ont pourtant fini leur vie dans un laboratoire pharmaceutique, soumis à des expériences douloureuses, enfermés dans des cages métalliques.
Reconnaître les capacités cognitives des primates, obligerait l’homme à tenir compte et à considérer ce qui se passe dans la boîte noire, comme lieu d’émotions et de souffrances.

L’animal domestique soumis aux caprices et ordres contradictoires de son maître en manque de dialogue, ne serait-il pas perverti lui aussi par la relation irrespectueuse de celui-ci à son égard ? Nous savons que la névrose des animaux existe et trouve d’ailleurs ses lieux de soins.

Répondre non, comme l’a fait Enos à son conditionnement pour des raisons plus « sensées »,  c’est entrer dans la relation symbolique, soit dans son rapport à l’Autre devenu par ce fait même non pas tout puissant, non barré, mais remis en question. Enos, devient par son attitude déterminée et singulière SUJET du SYMBOLIQUE, observation déniée par les expérimentateurs convaincus que l’animal ne pense pas et ne ressent rien d’affectif, en tout cas ils ne veulent rien en savoir. Comme ils leur manquent la parole pour exprimer autrement que par des grognements leurs humeurs, il est facile aux chercheurs d’inférer les conséquences des troubles psychologiques de l’animal à un comportement très bien adapté ou pas, faisant fi d’une subjectivité à l’œuvre.
Ham, a suivi le parcours sans faute, en subissant lui aussi, dans la douleur, le programme pré-établi faisant ainsi le jeu des expérimentateurs, le soumettant à leur système de conditionnement récompense-punition sans états d’âme. On reconnaît là, la part masochiste de l’animal, que nous pensions propre à l’homme et qui se voit ici, orchestrée par un système sado-masochiste induit par l’homme de science pour obtenir des résultats positifs dans sa quête de la maîtrise de l’univers.

« SCIENTIFISER », LA BOITE NOIRE :

Le pas est vite franchi pour se rappeler que le cognitivisme est un courant né en prolongation du Béhaviorisme. La psychologie cognitiviste se fonde sur l’idée que la pensée est décomposable en processus mentaux distincts qu’il convient de modaliser comme des entités relativement autonomes. Le comportement reste la principale variable expérimentale. Ce courant,  finit par réhabiliter l’étude de l’esprit ou de la vie mentale utilisant la métaphore informatique  pour appuyer ses théories. L’esprit conçu comme un système de traitement, les modèles tangibles sont utilisés pour représenter la réalité.

Le cognitivisme émerge dans les années 40, atteint son apogée en I960, puis décline. Il est de plus en plus critiqué.

Depuis I980, les progrès en neurobiologie favorisent l’essor de nouvelles conceptions : le connexionnisme, le darwinisme, le dualisme, l’émergentisme, poseraient  la question d’une activité mentale  assimilable à l’activité cérébrale ?

Dorénavant, comment expliquer des réactions différentes à une même critique ?

Comment se fait l’apprentissage du langage ? Si Chomsky démontre que l’enfant peut produire des sons jamais préalablement entendus, quelque chose doit exister dans la boîte noire ? En effet, l’esprit humain est de moins en moins considéré comme une boîte noire, les données des neurosciences s’accumulant, les publications sur la conscience sont en fait remplies d’expériences démontrant la présence de processus inconscients dans notre cerveau. L’accessibilité d’appareils d’imageries cérébrales de plus en plus performantes nous permet de confirmer l’hypothèse de l’Inconscient humain, découverte freudienne
portant atteinte narcissiquement à l’homme qui pensait tout maîtriser de sa pensée sans reste.

Jean Pierre Changeux *, en I983, dans son livre l’homme neuronal, met en évidence une relation causale entre structure du cerveau et fonction de la pensée. Il en découle que la conscience est issue d’interactions entre neurones où l’influx nerveux emprunte le chemin qui serait idéalement objectivable. Chemin qui s’auto-modifie avec l’usage, modifiant nos représentations du monde, tels sont les hypothèses d’un détracteur de la psychanalyse freudienne.
Ne serions pas là aussi dans le déni du symbolique ? permettant ainsi de faire valoir pour l’être humain le même type d’objectivation de sa personne, s’appuyant sur le sous-bassement scientifique pour y loger une idéologie irrationnelle, l’homme n’étant qu’influx nerveux en interaction avec une pensée parfaitement maîtrisable donc contrôlable ?

Force est de constater la proximité entre l’objectivation totale de l’homme et de l’animal à adapter à un environnement politiquement correct, aux sous-bassements idéologiques contestables. En effet, que sous tend le désir de l’expérimentateur, du chercheur voulant à tout prix objectiver l’humanité chez l’homme comme chez le singe ? Un déni du symbolique qui pose le problème du retour dans l’agir, le passage à l’acte de ce qui n’est ni élaboré, ni pensé, ni parlé au-delà de la conscience rationnelle, retour mortifère, dramatique chez les humains comme nous le préciserons plus loin, dans la tuerie de Nanterre.

De tout temps, l’effacement de l’inconscient s’est inscrit dans la quête de l’origine de la théorie de l’esprit,
mais, Enos démontre que les hypothèses de ces expériences peuvent être tout à fait fausses. Il n’est qu’à réfléchir aux fondements théoriques qui sous-tendent le DSM-IV , un autre essai d’objectivation radicale.

L’Association psychiatrique américaine (APA), publie depuis I952 le DSM IV, considéré comme la bible des « maladies » mentales. Dans sa quatrième édition, le dernier DSM répertorie à ce jour  410 maladies mentales soi-disant constamment en hausse.

« Les catégories des maladies mentales désignées par l’appellation « troubles de l’humeur » et schizophrénie », plus d’autres troubles psychotiques. Sur les deux principales catégories pour lesquelles un traitement psychotique est habillement proposé, le lien entre le recours du DSM et la consommation de produits des firmes pharmaceutiques devient une évidence ». Guy R.Peloquin (6). Les anti-dépresseurs et neuroleptiques totalisent des ventes annuelles «  autour de 8,5 milliards de dollars, chiffres qui passerait à I8, 7 milliards de dollars pour l’année 2007 comme nous l’annonce cette association.

Non seulement il y a lieu de s’inquiéter à l’égard de certains aspects mercantiles de ce manuel de diagnostic, mais, si le DSM IV se veut athéorique, son approche biologique est bien issue du  béhaviorisme. Les symptômes quantifiés, durant l’enfance et l’adolescence du sujet sont des données qui diagnostiquent des troubles anxieux et dépressifs en déviation par rapport à une norme. L’approche adoptée par le DSM IV vise à éliminer l’interprétation du diagnostic. Cette étude basée sur le comportement de l’individu et non pas sur les jugements individuels relatifs à nos sentiments et états d’âmes, réduit la personne à une boîte noire, excluant toute subjectivité humaine, mettant en doute l’existence du psychisme donc de l’inférence subjective de toute activité des organismes humains. Sauf que le behaviorisme est démenti comme explication du psychisme par l’histoire d’Enos.

LA TUERIE  DE NANTERRE

Ne pas vouloir « entendre » la souffrance du sujet manifestée par différents symptômes et somatisations corporelles,  actes de folie, a un coût pour l’humain et son environnement sociétal. Ce que nous nommons agir, passage à l’acte en psychanalyse s’avère actif dans la rubrique des faits divers, où l’individu en quête d’écoute, d’intérêt pour son ego, se trouve dé-socialisé, marginalisé, voir dépressif, sans repères dans de nombreux cas, ou soigné psychiatriquement  sans l’écoute de l’inconscient.

Ainsi, Richard Durn, tua dans sa fusillade en mars 2002, huit élus et en blessa 19, en plein conseil municipal, alors qu’il se trouvait dans le public, son arme dissimulée sous sa veste. Dans sa lettre –testament, envoyée à une amie avant son passage à l’acte il décrit son projet : «  puisque j’étais devenu un mort-vivant par ma seule volonté, je décidais d’en finir en tuant une mini élite locale qui était le symbole et qui étaient les leaders et décideurs dans une ville que j’ai toujours exécrée.. ». Il explique vouloir tuer le maire, puis « le plus de personnes possibles » avant de se tuer ou d’être tué. « Je vais devenir un serial Killer, un forcené qui tue. Pourquoi ? Parce que le frustré que je suis ne veut pas mourir seul, alors que j’ai eu une vie de merde, je veux me sentir une fois puissant et libre ».

Que ce soit du côté de la maladie mentale, objectivée par un Docteur Psychiatre devenu « technicien » d’un diagnostic pré-établi à l’avance, selon des critères répertoriés sous l’appellation de troubles, en fonction d’une norme établie par quelques uns, ou d’Enos non délirant passant à l’acte pour redresser sa trajectoire malgré les coups violemment reçus, ce qu’il manque dans la relation à l’autre, c’est bien un interlocuteur humain qui « entendrait » autrement la souffrance dans une volonté d’en savoir autre chose q’un conditionnement à une norme d’adaptation à un système idéologique donné. Ce qui sous-tend ces outils diagnotics comme le DSM4 nous permet de nommer l’aberration d’une telle catégorisation de la difficulté de vivre, sous le couvert de la Science Médicale. Le DSM4 est bien fondé sur une erreur scientifique qui permet aux intéressés à l’initiative du projet, de ne rien savoir sur le contenu de la dite boîte noire, par conséquent de leur propre subjectivité.

Nous savons depuis Freud  que la folie n’est pas une maladie, ni issue des gênes, ni la conséquence de malédictions ou mauvais sorts jetés sur les personnes. Michel Foucault * dans son livre l’histoire de la folie, reconnaît que celle-ci fixée comme maladie psychique et réduite au silence par les positivistes, fut par Freud placée du côté d’un dialogue possible avec la déraison. Dans son livre les mots et les choses, il dira de Freud qu’il est «  le premier à avoir entrepris d’effacer radicalement le partage du positif et du négatif, du normal et du pathologique, du compréhensible et de l’incommunicable, du signifiant et de l’insignifiant ».

Nous conclurons cet article sur la problématique posée par Enos, via le béhaviorisme, les thérapies comportementalistes, par l’apport de René Major *, dans son article pour Libération le 19 juin 2004.
René Major, dans son dernier livre, « nouveau millénaire, défis libertaires » Folie et vérité nous rappelle : «  Si Foucault met en rapport la folie et la vérité, le sexe et la vérité, ce qui est absent, c’est le rapport entre la folie et la sexualité. Ce que la psychanalyse découvre, ce n’est pas « ce bavardage infini de la raison sur la sexualité », mais plutôt le lien intime de la sexualité avec le murmure secret de la déraison, depuis la vie quotidienne jusqu’aux délires. Le caractère pervers polymorphe de la sexualité infantile dont parle Freud n’a jamais été un secret, sauf dans certains prétoires. C’est en tant que mémoire inconsciente que son contenu  se voile ou se dévoile alors que les pulsions qui en organisent les fantasmes ou les scénarios viennent se mettre au service du pouvoir, jusque dans sa plus obscène cruauté, comme en témoignent les « actualités ».

Chantal Cazzadori
Eté 2008

Bibliographie :
(1)   Grundmann Emmanuelle, auteur du livre « l’Homme est un singe comme les autres » avec  Fontenat Dominique photos humains, Ruoso Cyril photos primates, Hachette pratique, 2008
(2)    Lestel Dominique, «L’animalité, essai sur le statut de l’humain », p.22, chez Hatier I996.
(3)    Lafont Jeanne, « les dessins des enfants qui commencent à parler, p. 62, EFEdition Jeanne Lafont.
(4)    Grundmann Emmanuelle, « l’homme est un singe comme les autres »,
(5)     Ibid p. 158 l’exploit d’Enos
(6)    Jacques Villain, auteur « A la conquête de l’Espace, de spoutnik à l’homme sur mars », p.225-226
Chez Vuibert Ciel et espace, mai 2008.

(7)    R.Peloquin site internet : www.enfantshyperactifs.org

*  psychanalyste à Amiens.