Entre hystérie et obsession

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Par Philippe Woloszko, Metz le 12 mai 2016.
Freud invente la psychanalyse en soignant des hystériques. Ce sont ses patientes qui lui apprennent d’une part à les écouter et d’autre part sur l’inconscient. Les hystériques lui disent : » Ecoutez-nous, ce dont nous souffrons se dit dans nos paroles, nous ne savons pas ce que nous disons, mais nous savons que nous le disons, et qu’à travers nos paroles, notre inconscient vient se dire ».
L’hystérie apparaît dès le départ comme la voie royale de la psychanalyse. C’est-à-dire que la théorie et la pratique de la psychanalyse sont fondées sur le discours des hystériques.

A mon sens, distinguer la théorie et la pratique, n’a de sens que didactique. Il s’agit d’une seule et même chose: la théorie est issue de la pratique, et en particulier de sa propre cure, et la pratique est fonction de la façon de penser la théorie, qui se renouvelle à chaque cure. C’est ainsi que nous apprenons de nos analysants, quand nous les laissons parler, quand nous ne les faisons pas taire. Les avancées dans les pratiques font progresser la théorie et réciproquement. Ainsi, un analyste, qui dans sa propre cure n’a pas pu analyser une question qui fait problème pour lui, ne pourra pas l’entendre chez ses analysants, il pourra l’entendre évidemment si cela ne fait pas symptôme pour lui. Par exemple, si l’analyste, dans une problématique obsessionnelle n’a pas accepté la castration, qui consiste à ne plus être le phallus de sa mère, ce dont je vous rabats les oreilles depuis quelques temps, il ne percevra pas cette problématique chez son analysant; et l’analyse risque alors d’être interminable. De même, concernant la théorie: Freud a buté sur le roc de la castration, et toutes ou la plupart des analyses se sont alors arrêtées à cette question. Ce qui fait par exemple, que ces analyses, par exemple d’obsessionnels vont tourner autour de la question de l’agressivité et se terminer quand l’agressivité sera suffisamment réduite.
Lacan a permis une avancée théorique sur la question de la castration. En effet, la question se posait entre l’avoir ou ne pas l’avoir; Lacan a montré que, comme je l’ai déjà à plusieurs reprises énoncé ici, la question se posait de l’être ou pas, ceci agrémenté d’une confusion entre frustration de l’objet réel et castration de l’objet imaginaire. Cette avancée a permis de modifier les cures des sujets obsessionnels et de remettre à sa place de symptôme, l’agressivité chez les obsessionnels; nous y reviendrons tout à l’heure.
Ainsi, chaque avancée théorique permet une avancée dans les cures, qui elles-même vont révéler de nouveaux points de butée etc.. Ces avancées théoriques sont souvent bien difficiles à accepter par les analystes, qui alors préfèrent approfondir, s’appuyer sur une théorisation antécédente. C’est ce qu’il s’est passé avec la deuxième topique de Freud. Non pas concernant le
Moi et le ça, mais à propos de la pulsion de mort, dont Lacan a pu donner 1
une extension avec la question de la jouissance. Ceci est une des façons d’entendre ce que dit Lacan quand il énonce que la résistance vient de l’analyste.
Il en va de même pour chaque analyse; où l’analyste doit, comme l’avait dit Freud il me semble, réinventer la théorie pour chaque cure. Ceci est une façon de dire que à chaque cure, il doit accepter d’entendre des paroles inouïes par lui, d’accepter une nouveauté radicale, la singularité propre à chaque sujet sans lire ce qu’il entend à travers le prisme de son savoir théorique. Il y a lieu de reconstruire à chaque fois sa propre théorie et de ne l’opposer à la théorisation à laquelle l’analyste se réfère que dans l’après- coup. Ceci peut se faire par exemple dans une élaboration théorique comme la production d’un texte, d’un séminaire ou dans la réflexion suite à la participation à un séminaire ou d’une autre forme de travail: groupe de lecture, conférence etc. , lors desquels il ne s’agit pas d’absorber un savoir, mais d’élaborer son savoir inconscient en se servant des mots d’un autre dans un ensemble théorique, par exemple. C’est ce que j’essaye de faire ici. C’est toute la différence entre un cours, où ce qui se transmet est de l’ordre d’un savoir universitaire, dans lequel se transmet un savoir constitué, par un orateur qui est sinon en position de maître, au moins en position de fixer les limites de ce qu’il y a à savoir (ce qui est précisément le discours de l’universitaire); et d’autre part de transmettre une recherche, où l’orateur est en position d’analysant (ce qui est le discours de l’hystérique). C’est dire aussi, que ce qui fonde ce dernier discours est pour chacun référencé à sa propre cure. Je pense que cela s’entend assez bien lorsqu’on écoute un analyste, s’il nous sert un discours universitaire ou s’il énonce un travail que je nomme d’analysant. Par exemple, il apparaît clairement que la dernière fois, Paola nous a présenté un travail dans lequel elle était impliquée comme sujet, et que cela nous permet d’acquérir un savoir sur l’inconscient plus qu’un savoir constitué qui vient s’empiler sur un autre savoir déjà constitué, sans avoir vraiment d’intérêt réel quant à la conduite d’une cure, et qui permet par contre de faire de brillantes conférences. Je reviendrai la prochaine fois sur les différents discours, je vous en ai déjà donné une illustration.
Si Freud a eu dans sa théorisation de la psychanalyse deux évolutions que l’on peut caractériser pour la première par: conscient, préconscient et inconscient, et pour la deuxième, appelée deuxième topique, moi, surmoi et ça; on peut dire que Lacan a amené trois évolutions. La première est souvent appelée: le primat du signifiant, avec l’invention de l’objet a, la formalisation du Réel, Symbolique et Imaginaire, et la définition du sujet comme étant représenté par un signifiant pour un autre signifiant. La seconde consiste en le développement des quatre discours ainsi que de l’objet a représentant le plus-de-jouir, dont je vais vous parler au séminaire de du 14 juin. La troisième étant la topologie et les noeuds.
Je vous parlerai de là où j’en suis aujourd’hui dans les quatre discours et a en tant que désignant le plus-de-jouir. Avant cela il me faut reformuler ce qu’il en est de la névrose hystérique et de la névrose obsessionnelle, telles que Lacan nous a permis de le faire. Cela sera l’essentiel de cette séance du séminaire.
Ce qui caractérise les hystériques c’est une certaine forme de forçage à se faire entendre dans leur énonciation. Elles (ou ils) ne cessent d’insister jusqu’à avoir été entendu(e)s. De tout temps, l’homme, l’humain a rivalisé d’imagination pour les faire taire, en étant toujours dépassé par les capacités d’expression des hystériques. Que ce soit en les brûlant, les torturant, les insultants: « de toutes façon ce ne sont que des femmes, et on ne peut rien comprendre des femmes, nous les hommes ne somment pas hystériques », ou en les mutilants: allez donc voir ce qu’il se passe dans les services de chirurgie!, en les réduisant en esclavage etc.. la liste ne prêtant pas être exhaustive. Quoiqu’il en soit, les hystériques poussent à faire entendre quoi? Ce qui est donné à entendre, c’est le désir, désir inconscient. Ceci est la règle dans toute énonciation, dans toutes les formes de névrose. En effet, l’inconscient fait rupture avec le passé, puisqu’il n’a pas fonction seulement d’accueillir le retour du passé, dans ce sens on peut dire que l’inconscient c’est l’irruption du passé dans le présent, mais aussi de maintenir une certaine forme de jouissance, par exemple par la répétition. Cette jouissance n’est toutefois pas suffisante pour combler les lacunes de l’homme moderne, pour réduire le malaise dans la civilisation, ce qui maintient la persistance du désir. En effet, on ne peut vivre sans jouir, l’inconscient amène bien des jouissances, comme la jouissance du symptôme, de la répétition comme dit précédemment, sans parler de celle du lien transférentiel qui permet aux cures de se poursuivre.
Ce qui différencie l’hystérie des autres névroses c’est qu’il s’agit ici du désir en tant que désir de désir. C’est cela qui rend l’hystérie particulièrement actuelle, dans ce monde moderne qui propose des objets pour satisfaire au désir, pour accéder à la jouissance. Le désir de désir s’oppose au désir de l’objet.
De quoi s’agit-il quand on parle de désir de désir? Il s’agit d’un désir signifié par un autre désir. Cela peut s’entendre, selon moi, de deux façons. La première est le désir d’avoir un désir insatisfait. C’est ce que montre Freud avec le rêve de la belle bouchère dans la Traumdeutung. Le désir insatisfait maintient le désir, à ce titre il y a toujours du désir tant que le désir demeure insatisfait. L’hystérique dit ainsi: « ce n’est pas ça! Il n’y a pas de réponse satisfaisante à mon désir, autre qu’un désir ». La seconde consiste en ce que le désir du sujet est substitué par un autre désir, par un mécanisme typiquement hystérique. Ce mécanisme est l’identification hystérique: le sujet se saisit d’un trait de désir afin d’y situer le sien. L’identification se fait toujours à partir d’un trait, ce qui est particulier dans l’identification hystérique, c’est que ce trait n’est celui d’un objet, ( Objet désigne dans ce qui est le vocabulaire psychanalytique un autre, un semblable, tout autant qu’un objet au sens commun du terme) mais celui d’un désir d’un ou de plusieurs autres. C’est ce que Freud avait repéré d’un mécanisme hystérique dans les pensionnats de jeunes filles; ce qui aujourd’hui se voit lors « d’hystéries collectives » à propos de stars, d’acteurs(trices), d’images « désirables »; ou même à propos du don-juanisme: un homme est désiré parce qu’il est désiré par d’autre(s), je vous laisse le soin de découvrir d’autres applications de cette identification hystérique. Là, on est dans l’imaginaire, tel qu’il y a homologie entre le plan imaginaire et celui du fantasme. Alors qu’advient-il du réel et du symbolique? Toujours est-il que dans cette situation le sujet se repère dans ses modalités identificatoires et fantasmatiques.
Je pense que maintenant vous percevez plus clairement que le désir de l’hystérique n’est pas le désir d’un objet, mais un désir de désir. Il s’agit là du désir de l’Autre avec tous les petits autres où elle (ou il) peut savoir quelque chose de son propre désir. Quand l’hystérique dit : « ce n’est pas ça », elle (ou il) énonce que son désir n’est pas un désir d’objet, qu’il n’y a pas d’objet du désir; qu’en fait l’objet n’a aucune importance. C’est dire aussi que ce qui est appréhendé comme l’objet du désir, à savoir le phallus, n’est qu’un leurre, un donné-à-voir. Encore une fois, il apparaît que l’avoir ou pas n’est pas la question. Les hystériques ne cessent de nous le donner à entendre. Ainsi, cette fameuse séduction des hystériques, si présente dans la nosographie psychiatrique, n’est là que pour signifier que ce qui compte c’est le maintient du désir en tant que désir de désir ou désir de l’Autre, ce qui est la vérité du désir. C’est ce que formule Lacan quand il dit dans la lettre d’amur: « je te demande de refuser ce que je t’offre parce que ce n’est pas ça ». C’est ce que nous apprend l’hystérie, que ce n’est pas l’objet, que l’objet est sans consistance, que n’importe quel objet peut venir à cette place où s’organise le désir et qui est celle de l’avénement du sujet,. Il apparaît ainsi que le phallus n’est qu’un semblant.
Il y a un objet qui a un statut particulier, c’est l’objet a. Pour mon propos de ce soir, il présente deux particularités. Tout d’abord c’est un objet qui n’est pas symbolisable. Cela est lié à son origine et qui est aussi celle de la constitution du sujet. En effet, quand le sujet en devenir entre en relation avec l’Autre, qui est la mère ou la personne qui en fait fonction. Ce qui est en jeu pour l’infans, pris dans son impuissance originelle, c’est le besoin. Dans un deuxième temps, le sujet pour se manifester comme sujet s’appuie sur la demande de l’Autre. C’est à cet endroit que le sujet se constitue, et pour ce faire, il est nécessaire que quelque chose se détache de l’Autre. Ce quelque chose est l’objet a, qui n’est pas un objet spécularisable c’est-à-dire représentable. Une autre façon de dire l’objet a : dans son entrée dans le langage le sujet se trouve divisé par le signifiant, tel que le mot ne correspond plus à la chose. Dans cette opération quelque chose choit qui est l’objet a. Lacan parle dans le première partie de son élaboration de l’objet a comme objet cause du désir, puis il deviendra le plus-de-jouir à partir du Séminaire : D’un Autre à l’autre, en 1968, puis il représentera la lettre à partir du séminaire R.S.I. en 1974 et l’écriture des noeuds borroméens.
La seconde particularité est que l’objet a intervient à la fois dans la constitution du sujet, et comme représentant le sujet. Comme dit tout à l’heure à propos de la demande de l’Autre, on peut entendre que l’objet a est le premier support de la subjectivation dans le rapport à l’Autre. Le sujet entre dans le monde comme reste, reste irréductible à la symbolisation; donc en tant qu’objet a.
Ceci étant posé, je vais vous parler de la névrose obsessionnelle. Je commence par une illustration de ce qui vient d’être énoncé. Vous savez probablement que les sujets obsessionnels symbolisent tout, ou presque; ceci se perçoit dans des paroles d’analysants: « j’ai besoin de comprendre »; ce qui témoigne la difficulté pour les sujets obsessionnels face à ce qui n’est pas symbolisable, ce qui fait trou, ainsi que de l’investissement de l’objet dans la problématique de l’obsessionnel. Ainsi, cet objet chu est ce qu’il y a à donner à cette demande de l’Autre, ce qui détermine le stade anal. Ainsi,cet objet caractérise par ceci: à savoir qu’il est déjà donné, déjà produit par cette demande; il est donc choisi pour sa qualité d’être spécialement cessible, d’être originellement un objet lâché1. Lacan nomme joliment cet objet a  » le fruit anal », qui apparaît alors comme une pure métaphore du don, car évidemment le sujet ne donne rien, il ne donne qu’un objet déjà donné. En effet, l’objet a apparaît comme un manque, d’où il est de ce fait objet cause du désir. Cet objet cessible, comme morceau séparable, porte en lui quelque chose de l’identité du corps, du corps qui aurait été avant la constitution du sujet.
Il est là, perceptible, que l’objet a représente le sujet. Le sujet se 2
manifeste ici en qu’il a à donner, il a à donner à l’Autre ce qu’il est . C’est cet objet, ce « fruit anal » qui va l’identifier au désir de retenir. Cela amène, notamment, deux conséquences:
-1: Le don apparaît comme une castration symbolique, en particulier dans la symbolisation du désir génital. De telle sorte que la castration du sujet obsessionnel est incomplète, ou, comme le dit Philippe Julien, non-
1Séminaire X; L’angoisse. Version Valas. P605. 2 Ibid. subjectivée. Le chemin pour être le phallus de la mère lui est frayé, ouvert. Ainsi, pour qu’il puisse ne plus être le phallus, il devra interroger la fonction de l’objet a.
-2: Je vous avais parlé lors d’un précédent séminaire, de « l’enfant bouchon », qui vient colmater l’Autre pour la mère. On peut saisir comment l’objet a représente, ici, le sujet; et ainsi, que cet objet anal a fonction de bouchon pour l’Autre. Cela se produit à ce point précis où l’objet vient à manquer, ce qui est le lieu de l’angoisse de castration. Chez l’obsessionnel cela est dû à l’entrée en jeu d’un autre désir.
J’ai rapidement introduit la notion que le désir de l’obsessionnel est un désir de retenir. Si pour l’hystérique, le désir est désir de désir, pour l’obsessionnel le désir est désir de retenir ( ou son opposé de lâcher); il n’en reste pas moins que le désir est essentiellement désir de l’Autre. La question que je vais développer maintenant est d’articuler le désir de l’Autre chez le sujet obsessionnel.
Pour le sujet obsessionnel, le désir de l’Autre est d’emblée source d’angoisse. Comme l’objet a est cause du désir, pour lui, se pose la question à propos de l’Autre: «je ne sais pas quel objet petit(a) je suis pour ce désir3 ». Ceci sur le modèle d’un objet anal essentiellement cessible, auquel il s’identifie. Ainsi, le sujet obsessionnel, qui étant le phallus ne peut l’avoir, va se trouver : « fondamentalement, dans la relation sexuelle et par la relation sexuelle, châtré 4». En effet, s’il s’identifie au phallus, qui lui-même est identifié comme un objet excrémentiel, on peut percevoir, ici, ce que cette question de savoir « quel objet a il est pour ce désir » peut avoir d’angoissant.
C’est cela qui le met en danger en tant que sujet; il est alors amené à défendre le désir, dans les deux sens de défendre: de maintenir et d’interdire. Il ne peut donc défendre son désir qu’en tant qu’impossible, il ne le maintient, ne le soutient qu’au niveau des impossibilités du désir. Ce qui lui permet en même temps de le maintenir et de l’interdire à la fois. Son désir de retenir est ainsi toujours empêché. Il ne peut s’empêcher de retenir comme de ne pas se retenir; ceci est une façon, à entendre façon au sens du tailleur, de façonner, de parler des rapports du sujet obsessionnel à l’objet a.
Au niveau du désir sexuel, comme évoqué plus tôt, l’objet a représente la castration, en tant qu’objet chu, cessible, et donc l’angoisse de castration. Pourquoi le sujet obsessionnel ne peut-il choisir la voie hystérique du désir comme désir de désir, avec son corolaire où l’objet n’a aucune importance? Il lui faudrait pour ce faire à la fois traverser son fantasme qui détermine son désir, ( la traversée du fantasme est ce qui est à l’époque ou Lacan élabore ce dont je vous parle, il s’agit du séminaire : l’Angoisse, ce qu’il théorise 3 Ibid. P 600. 4 Ibid. P 564. comme la fin de l’analyse) afin de se dégager du poids énorme qu’il donne à l’objet; et renoncer à la fonction de l’angoisse au sein de son désir.
Contrairement à ce que l’on peut souvent penser, l’angoisse n’est pas quelque chose à éradiquer, à supprimer. L’angoisse est définie par Freud comme le signal d’un danger, elle est toujours présente dans la vie de chacun et nécessaire. Quand elle est trop importante, elle fait symptôme et manifeste alors un danger pour le sujet, quand il s’agit d’un danger manifeste, matériel, elle est consciente et s’appelle alors la peur, l’angoisse est inconsciente, elle n’est pas sans objet, et ne se manifeste que par des réactions du corps, qui peuvent être les mêmes que dans la peur. Alors, on peut entendre que le sujet en danger est le sujet de l’inconscient, ou pour le dire plus précisément le sujet tel qu’un signifiant le représente pour un autre signifiant.
Pour en revenir à notre obsessionnel dont on sait à quel point il est encombré par la jouissance, ce qui apparaît comme une donnée majeure de la problématique de l’obsessionnel. Cela est manifeste chez  » l’homme aux rats ». Freud publie en 1909 l’analyse de l’homme aux rats. Dans celle-ci la révélation d’une « horreur d’une jouissance par lui-même ignorée » advient lors du fameux récit par le capitaine X d’un supplice oriental d’ordre anal. L’obsessionnel est envahi par la jouissance, de telle manière qu’il ne sait pas différencier la jouissance du désir. C’est tout à fait une problématique obsessionnelle, par exemple l’incapacité de savoir si lors d’une séparation sa douleur est celle de la perte d’un objet dont il jouit ou celle de son désir en souffrance. Donc l’obsessionnel ne peut savoir si ce qui l’émeut est de l’ordre du désir ou de la jouissance étant donné qu’aucun de ces deux processus ne parvient à sa conscience, en tout cas pour le désir il n’est peut être conscient que sous une forme disons pour le moins très tourmentée. Il ne peut le faire autrement que par l’angoisse. En effet, l’angoisse est le signe de la mise en danger du sujet. Il n’y a que le désir qui met en jeu le sujet, c’est le sujet qui désire, ceci étant déductible du fantasme qui détermine le désir. Le fantasme étant l’autre façon de définir le sujet, autrement que par: le sujet est ce qui est représenté par un signifiant pour un autre signifiant, cela peut s’effectuer par la formule du fantasme : $ <>a. Ainsi le sujet désirant est celui du fantasme dans son rapport avec l’objet a. Par contre la jouissance est hors sujet, elle se produit dans un autre champ que celui du sujet, elle se produit au champ de l’Autre. Ainsi, l’angoisse est le signe du désir, et de ce fait remplit une fonction essentielle chez le sujet obsessionnel.
Alors, comment le sujet obsessionnel va supporter son désir, en tant que, je vous le rappelle, le désir est le désir de l’Autre? Il lui faut alors faire entrer en jeu un autre désir:  » dis-moi que tu me désires pour que je puisse te désirer ». Ceci permet d’entendre, que le sujet obsessionnel désire retenir l’objet, l’autre, qui l’autorise à son désir. Le désir de l’Autre est réduit à un autre désir, et ne se présente pas chez le sujet obsessionnel, si je puis dire, comme le fondement de son désir. Au désir de l’Autre est substitué un autre désir dont la fonction est de l’autoriser à son désir. Ainsi, il va supporter son désir en s’appuyant soit sur le désir d’un autre, soit sur un autre de ses propres désirs qu’il est capable de supporter. Prenons un exemple que je construis: un sujet présente un désir de travail qu’il satisfait en travaillant beaucoup, il ne peut supporter un désir sexuel que si ce désir est articulé au travail, par exemple en choisissant un objet sexuel en rapport avec le travail ou son opposé, un objet sans rapport possible avec son travail. Dans le chemin labyrinthique de son désir, cela donne au niveau génital cette position excentrique que nous pouvons constater quotidiennement en clinique. Comme cet homme qui dit à sa femme: » je ne peux avoir du désir pour toi que si d’abord tu me montres que tu as du désir pour moi ». Ce que l’on peut entendre comme: « tu me montres que c’est moi qui a le phallus, ce qui me permet pour l’acte sexuel de ne pas l’être, et ainsi de ne pas être châtré ».
Pour conclure, j’avance que l’obsessionnel maintient et défend le désir de l’Autre, comme autre désir, en tant qu’il l’autorise à son désir. L’hystérique maintient et défend le désir de l’Autre, en tant que pour lui (elle) le désir est désir de désir, l’objet n’ayant aucune importance. L’obsessionnel évite la question du désir comme désir de l’Autre, et s’attache à l’objet un peu comme un déplacement phobique, en effet l’obsessionnel se situe comme sujet dans l’objet, perdre l’objet devient un équivalent de la castration. Une conséquence de ceci revient à dire que son rapport à l’Autre n’engage pas, pour lui, le rapport à la castration, qui est supportée par l’objet, qui compte et qu’il compte. Ce qu’il compte, et vous savez qu’un obsessionnel compte tout le temps, c’est le défilement métonymique des signifiants où il se compte comme non-divisé par la castration symbolique. Je reçois un sujet obsessionnel qui compte par exemple le nombre d’heures où il a fait le ménage depuis plus de vingt ans qu’il est marié, comme le nombre d’heures qu’il a passées à son travail et je vous en passe…
Dans cet exposé, vous avez pu constater comme je suis passé d’un « Autre à l’autre » qui est le titre du séminaire où Lacan a théorisé l’objet a comme plus-de-jouir et les quatre discours. Cela permet d’anticiper sur la prochaine séance où je tenterai de déplier ces questions et en particulier celle-ci: que le dispositif analytique a pour but d’hystériser le discours de l’analysant, afin que l’analyse puisse se faire.

Philippe Woloszko

Metz le 12 mai 2016.

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