Faire une analyse et guérir…de quoi?

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© Tomas Saraceno //Esther Schipper

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Souvent nous nous traitons de fou, de fêlé, de taré, frappé d’une jolie folie exprimée ainsi dans l’extravagance de notre langage familier. Avons-nous tort ? L’homme serait-il irrémédiablement traversé, frappé par la folie ? Serait-ce une marque inhérente à l’espèce humaine ? Notre narcissisme risque d’en être écorné !

Et bien oui, dans le cours de chaque histoire il y a de la folie et pourquoi ? Rappelons-nous, Freud à l’encontre de Descartes nous annonçait, en découvrant l’inconscient : « Le moi n’est pas en maître en sa propre maison », car un certain nombre de pulsions, de tendances, de désirs ou de représentations qui sont refoulés et censurés ne parviennent pas jusqu’à la conscience, en raison de la douleur ou de la déconvenue qu’ils provoqueraient s’ils étaient conscients. Donc, pour continuer dans ce sens, je pense là où je ne suis pas et je suis là où je ne pense pas… Freud substitue au « Je pense donc je suis » de Descartes un autre positionnement du doute. Lacan poursuivra les recherches avec la théorie du désir et la théorie du fantasme, il remit lui aussi en cause le « Je pense donc je suis » de Descartes.

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La primauté de la dimension psychique et son caractère dominant est propre à l’histoire de l’espèce humaine. L’inconscient et le conscient sont deux systèmes qui font que rien ne demeure qui n’ai transité par l’un et par l’autre. Ce sont nos mots qui vont dire, nommer, parler de l’évènement le plus extra-psychique qui soit et lui donner existence. Cette saisie psychique, c’est ce que nous appelons dans notre jargon : un investissement libidinal. Même si bon nombre de chercheurs en neurosciences, pensent que le sentiment d’être soi est une illusion créée par le cerveau qui n’a pas de réalité en elle-même. C’est bien par la parole, la nôtre que nous faisons exister les choses et nous-même. Sur le divan, la cure par la parole nous le prouve bien. Emu, en colère ou surpris par ce que nous arrivons à dire grâce à l’écoute particulière d’un analyste et notre relation transférentielle à celui-ci, nous en sortons différent parfois, souvent aussi, comme s’il y avait un avant et un après… Une véritable expérience en quelque sorte …

Seulement voilà, ces éprouvés de toute puissance énoncés à partir de sa parole incitent l’homme à se dépasser, à aller trop loin, à s’augmenter par son fantasme. On le dit ainsi : « il rêve tout debout, il s’en raconte, il y croit ferme, il délire… »
En effet, l’humain dans son histoire de vie va vouloir excéder ses ressources qu’il éprouve. Il va apprendre, inventer, connaître, dans l’agonie comme dans le ravissement, cet excès. Bien qu’il mesurera son impuissance, sa faiblesse, sa vulnérabilité et sa détresse. A la mesure de cette impuissance, la puissance du psychique du sujet , lui fera vouloir et pouvoir agir. Il accomplira des actes fous, souvent indifférents à l’auto-conservation, tantôt de l’individu, tantôt de l’espèce.
Donc, nous pouvons dire qu’il va vivre à crédit, modérément fou, ou très fou, ou fou très secrètement. C’est-à-dire au-dessus de ses moyens et ne pourra faire autrement, contraint par sa nature psychique.

© Tomas Saraceno //Esther Schipper

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N’est-ce pas un état de folie incompressible, de vouloir vivre à crédit ?
Cherchez son salut en essayant de courir toujours plus vite en avant de soi et plus loin, flirter en permanence avec l’excès, faire des bonds périlleux, cette démesure est l’ancrage de l’humain, sa marque de fabrication, sa vocation naturelle. Quand nous raisonnons, jugeons la réalité nous voulons rendre conforme ce qu’on pense de ce qui, bel et bien, est. « Or ce qui est, ce qui règne dans l’existence humaine, est la souveraineté d’une déraison. » (1)

Comment par conséquent vivre avec cette démesure sans vivre ni dans la terreur, ni dans son idéalisation ? Nous sommes des êtres tourmentés, par notre impuissance face à notre volonté de pouvoir. C’est par la maladie, les maladies psychiques que nous tentons illusoirement de nous épargner ce tourment. Dans la maladie, nous ressassons notre souffrance, celle d’être impuissant, pas à la hauteur. Ainsi, la maladie nous prémunit contre les exigences de la démesure, celle des pulsions, démesure du Surmoi, des idéaux, des énigmes du monde à déchiffrer.

Alors, quel rôle et fonction pourrait avoir la psychanalyse dans son pouvoir de guérison ? Ce qui relève de la maladie et ce qui n’en relève pas peut-il relever du traitement analytique ?
Une distinction à faire d’abord : en médecine, la cure suppose aussi des moyens, pour soulager la douleur, la souffrance, ce ne sont pas les mêmes qu’en psychanalyse. D’ailleurs, les analysants ne sont pas des malades, souvent des névrosés comme nous tous, pétris d’idéaux à copier ou à répéter, ce qui ne mène nulle part où les invalident suffisamment pour qu’ils viennent consulter.
Les symptômes qui font signes d’un trouble organique, somatique en médecine, ne délivrent pas le même message en analyse. En terme de symptômes, l’analyse si elle sait agir aussi efficacement, la guérison ne vient pas de surcroît . La formule freudienne est : « L’élimination des souffrances n’est pas recherchée comme but particulier, mais à la condition d’une conduite rigoureuse de l’analyse, elle se donne pour ainsi dire comme bénéfice annexe ». (2)

© Tomas Saraceno //Esther Schipper

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MAIS DE QUELLE GUÉRISON PARLONS-NOUS ?

Et si c’était de celle qui consiste à ouvrir les prisons d’invention des solutions maladives, comme les nomme Piranèse, peintre, graveur et architecte vénitien ?

Rappelons que la psychanalyse est antinomique d’une visée directement thérapeutique. Choisir entre soigner et guérir selon les termes de V.N. Smirnoff, est affaire de priorités immédiates sans suppression de visées générales. En fait, pour que l’analyse soit possible il est nécessaire que l’analyste mette en suspension son mode de vouloir pour l’autre. Que celui-ci pense en terme de changement, de mutation est une posture plus appropriée, que de celle qui consiste à vouloir guérir l’autre. Le mot guérison se réfère à la maladie, celui de traitement de la souffrance va avoir sans doute, des effets directs et indirects surprenants.

La pratique analytique ne va pas contribuer à produire de la maîtrise, ou de l’économie libidinale, et conflictuelle. Elle va dénouer les défenses, prélever de l’énergie sur les symptômes, en accentuant le caractère de la vie à crédit, sans bénéfices directs. Dans son livre , Répétition, Remémoration, Élaboration, S. Freud recommandait de prendre la maladie au sérieux :
« Le patient doit trouver le courage d’apprendre à fixer son attention sur ses manifestations morbides, doit non plus considérer sa maladie comme quelque chose de méprisable, mais la regarder comme un adversaire digne d’estime, comme une partie de lui-même dont la présence est bien motivée et où il conviendra de puiser de précieuses indications pour sa vie ultérieure. »

Nous le savons bien, la maladie produit des bénéfices secondaires, elle procure une souffrance fabriquée comme une drogue dure dont il faut toujours davantage augmenter les doses ; le sevrage ne peut se faire seul. Bien des résistances au changement viennent entraver le chemin d’introspection ô combien douloureux parfois. Combien disent : « A quoi ça sert de remuer tout ça, n’y pensons plus, soyons courageux et regardons devant, pas de prise de tête… »
Quelque soit les époques, les stupéfiants ont toujours existé, la maladie psychique est un stupéfiant, comme remède permanent à l’état humain, à son impuissante puissance et ceci à toutes les époques, toutes les sociétés, toutes les cultures.

Pourtant, nous soutenons que l’analyse comme expérience de guérison dissipe la souffrance, elle doit faire l’expérience que la soumission au douloureux n’a pas force de loi. A lui porter attention, la douleur de la maladie cesse d’exercer sa dictature. Un mode d’investissement s’accomplit dans le changement et réussit à faire tomber ses prisons imaginaires. « Nous constatons que les entraves au traitement sont : la culpabilité inconsciente, le masochisme, le roc de la peur du passif et du féminin. Il nous faut aussi rappeler que le principe de réalité exerce dans l’appareil psychique une souveraineté aussi impérieuse, un appétit libidinal aussi fort que le principe de déplaisir, lui qui rend la guérison interdite et la maladie obligatoire ». (3)

© Tomas Saraceno //Esther Schipper

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D’OÙ L’ANALYSE TIENT ELLE SON POUVOIR D’ACTION, SON ACTION DE GUÉRISON ?

Le traitement propre à l’expérience analytique est sous-tendu par une méthode, liée à des raisons théoriques pour l’exercer dans telles conditions. Cette méthode est très originale et unique. Tel un chercheur appliqué à rien d’objectivable, mais à tout le subjectif avec une attention scrupuleuse et impartiale à tout ce qui se produit. L’analyste mettra en suspens sa maîtrise et son intelligibilité. Un cadre sera exigé : la règle de libre association, la fréquence des séances, s’allonger sur un divan avec son invitation à la non-maîtrise, le prix à payer en monnaie sonnante et trébuchante. Pour accéder aux processus internes, il est nécessaire d’accepter l’abandon et l’attention à sa parole. FREUD, dans la technique psychanalytique nous dira que l’analyste sait bien qu’il manipule les matières les plus explosives et qu’il doit opérer avec les mêmes précautions et la même conscience que le chimiste.

Le transfert et l’association libre ouvrent l’état de veille et la parole aux dimensions d’une scène nouvelle. Une analyse ne peut s’effecteur selon le bon plaisir des levées de refoulement, mais se fait autant à rebours du déplaisir de franchir les résistances. Il s’agira d’apprendre à tenir bon, selon l’expression freudienne, c’est-à-dire de ne pas laisser l’entreprise de l’analyse glisser dans la pente des évitements de déplaisir. Historiciser son parcours, faire exister sa mémoire est nécessaire mais non suffisant. Ce n’est pas aux énigmes spontanées qu’elle a affaire, mais à leurs dérivations contre-investissantes.

Les résultats de l’analyse sont dans la méthode, et cette méthode, c’est le transfert. Le transfert soit son intensité utilisée contre les résistances. Petit rappel, le transfert c’est la place laissée vide pour que la parole de l’analysant s’y déploie largement. Ainsi, lorsque le transfert est liquidé, l’état morbide disparaît. « L’élaboration des résistances liée à l’intensité du transfert qui exerce sur les patients la plus grande influence modificatrice, c’est ce qui la différencie de tous les autres traitements par suggestion », nous dira Freud.

« L’analyse congédie toute forme d’évaluation de ce qui lui sera favorable ou défavorable . Elle congédie tout modèle normatif d’un fonctionnement mental « bon « . C’est l’apprentissage d’une désobéissance à la peur du déplaisir. Le traitement nous apprend à vaincre les résistances intérieures. L’analyse est un moyen de locomotion favorable à ce qui de la folie peut s’accomplir autrement qu’en maladie, un des exercices de transformation des impossibles dans des réalités et partant, dans des possibles nouveaux ». (4)

© Tomas Saraceno //Esther Schipper

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« La guérison serait de réussir par instants à plonger dans la démesure, à en rapporter un brandon de flamme, à le mettre en mots, en connaissances, en arts, tous les modes d’apprivoisement de la réalité humaine. La réalité est à la folie ce que la raison est à l’absurde : un espace de fabrication de pensées qui de la condition humaine font une matérialité viable. La guérison est de casser, au moins momentanément, de confondre les possibles avec les impossibles dans le brouillard douloureux des impuissances, irréelles. Dans les effets de guérison d’une analyse, une porte se ferme, une fenêtre qui n’existait pas s’ouvre ; une scène s’illumine ; des ténèbres s’installent ailleurs; des douleurs migrent ; la folle des logis s’en va dans un autre coin de la vie cuisiner ses vapeurs.
Tout ne se quantifie pas, mais se qualifie à peu près. Cela à l’intérieur d’une analyse et des repères biologiques d’une vie singulière. Mais les ondes de résonance touchent dans le temps d’une vie beaucoup d’autres vies, très différentes et indirectement ; dans une même époque et dans des époques différentes, géographiquement, temporellement, culturellement ». (4)

GUÉRISON COMME QUÊTE DU BONHEUR ?

Face aux défis du transhumanisme, les progrès fulgurants des biotechnologies combinés à la révolution des technologies de l’information, pourraient-il sauver l’homme ? Penser l’humain au temps de l’homme augmenté, titre du livre de Thierry Magnin, laisse entrevoir un avenir radicalement différent pour l’humanité, ce qui n’est pas sans susciter nos craintes.

Les Technosciences, dans leur projet transhumaniste fantasme sur la naissance d’un homme nouveau qui devrait évoluer dans un monde parfait. Derrière ce projet, nous pouvons entendre de nouveaux défis :

Supprimer chez l’homme tout ce qui est de l’ordre de sa limitation.
Mettre l’homme augmenté au service du capitalisme.
Ce qui est réalisable mérite d’être réalisé.
Modifier le corps qui deviendrait une quête de jouvence, modifier les objets, sans se préoccuper de la question éthique, comme si tout était devenu marchandisable, dans le grand marché capitaliste.
Le monde du vivant devenant grand et beau, on pourra le reprogrammer. Comme aujourd’hui dans les thérapies du soin, on travaille sur la pensée et sur les émotions, par une déprogrammation positive après des évènements traumatiques. La technique du NLR est exprimée de manière explicite.
On n’interroge plus la vie aujourd’hui dans les laboratoires, c’est aux algorithmes du monde vivant que s’intéresse la biologie.

Cette lutte entre deux humanités consiste à aller vers l’une qui deviendrait pure, et l’autre imparfaite. Certains auront les moyens de modifier ainsi leur corps, comme l’augurait Aldous Huxley, dans son roman d’anticipation, paru en 1932, intitulé : « Le Meilleur des mondes « , où les êtres humains sont tous créés en laboratoire, les foetus y évoluent dans des flacons, et sont conditionnés durant leur enfance.Les traitements subis au cours de leur développement permettent de résoudre les problèmes liés aux marchés du travail, en produisant un nombre précis de personnes pour chaque fonction de la société, nombre déterminé par le service de prédestination.Une future hiérarchie sociale est ainsi programmée d’avance.
Il s’agit donc de manipuler le système bio-chimique pour modifier l’homme et lui supprimer des symptômes, pour ne pas dire le Sujet.

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DE QUEL SYMPTÔME PARLONS-NOUS ?

Le médecin va viser la guérison du symptôme comme un signe de dysfonctionnement ou d’un malaise pour lequel le malade va venir le consulter. La réponse du praticien visera à le guérir, soit à le rendre fonctionnel et à diminuer sa souffrance. Dans le domaine de la santé mentale, les symptômes psychiques et psychologiques reçoivent le même type de traitement, c’est-à-dire rétablir le fonctionnement dit « normal » de la personne.

Qu’en est-il de l’abord du symptôme en psychanalyse ?
C’est sans doute grâce au symptôme que Freud a découvert l’inconscient. Le rêve restant la voie royale qui mène aux pensées inconscientes. Pour mieux comprendre les mécanismes de formation du symptôme, Freud s’intéressa aux phénomènes de la psychopathologie de la vie quotidienne. D’abord, le symptôme apparaît comme un matériel qui tend à être déchiffré, puis repéré comme la manifestation d’une satisfaction substitutive répondant à un défaut de jouissance. Le symptôme est donc un défaut qui satisfait. Comme le sujet y tient, il y a quelque chose qui rend difficile son traitement.

A ce paradoxe, cette aporie qu’est le symptôme, le psychanalyste apporte une autre réponse, car dans la psychanalyse comment s’en sert-on, le traite-t-on, le soigne-t-on, et peut-être, peut-on s’en débarrasser ? Et aussi comment il se sert de nous ?

Le symptôme, appelé signe en médecine, un signe qui ne va pas. Etrangement, c’est Karl Marx, et non pas un médecin qui a introduit le terme. Il se préoccupait des Sciences Humaines et pensait que cela pouvait aussi avoir un sens, à interpréter donc.
En psychanalyse, nous considérons que nous ne pouvons pas facilement savoir ce qui le cause. Puisque le symptôme inclut sa cause dans sa structure, dans sa constitution. On fera par conséquent avec le symptôme, indicateur de ce qui ne va pas, comme signal mais pas que.
Non seulement, indicateur d’un trouble, le symptôme est aussi quelque chose d’étrange, qui est supposé avoir un sens et poser des questions sur le sujet lui-même. Message crypté donc supposé délivrer un savoir insu du sujet par la méthode de l’association libre pour le patient. Message chargé d’un sens énigmatique à déchiffrer par les moyens de l’expérience analytique.

Ici, les angoisses ne sont pas chassées, la déprogrammation d’un souvenir douloureux qui sera ensuite re-consolidé pour repasser dans la mémoire à long terme n’a pas cours. Les thérapies dites de pleine conscience en vingt cinq leçons, dont le maître à penser est Christophe André, nous aident à combattre le stress, à nous dé-stresser en méditant jour après jour. Comme si nous apprenons à choisir en toute objectivité, sans que l’inconscient témoigne de notre désir.

La valeur de la cure analytique, c’est de permettre au sujet d’apprendre quelque chose sur lui-même. La révélation d’un savoir nouveau, par le lever le refoulement dans lequel était le sujet, et le libérer de ce dont il souffrait.

La psychanalyse serait-elle alors qu’une technique de soulagement du symptôme par le sens ?
Toutes les pratiques psy, pour soulager les souffrances mentales et subjectives mises en place par de nombreuses thérapies pour résoudre le problème et supprimer le trouble mental, s’inscrivent en faux contre la psychanalyse qui leur a en fait permis d’exister grâce à Freud.
Certains prétendent que la psychanalyse est obsolète car ses procédures sont trop longues, trop compliquées, trop chères, etc.

© Tomas Saraceno //Esther Schipper

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Ces thérapies brèves, comportementales, plus efficaces proposent en quelque sorte des courts-circuits.Ce n’est pas si simple, les sujets qui s’y soumettent, finissent par payer ce reniement au prix fort.Les obstacles rencontrés dans la psychanalyse sont liés aux résistances de chacun qui seront abordées voire traitées. Si l’expérience a vraiment lieu, il y aura un « avant » et un « après » qui fera que l’état du sujet une fois passé par là, n’est plus le même qu’auparavant. L’effet de l’expérience va compter, étant le produit d’un résultat et pas une spéculation. La pratique de la parole comme expérience dans le champ du langage produit du sens et des effets. Ce qui est attendu en terme de soulagement de la souffrance d’exister ainsi, est aussi riche que ce qui a été enseigné comme étant propre à soi, sa particularité, sa singularité.

Le sujet divisé et imprégné par le langage manifestera très tôt des symptômes comme des actes manqués, lapsus, oublis, etc. Dans son parcours, l’individu va se rendre compte petit à petit que s’il se trouve accroché à un certain nombre de souffrances et de limitations, c’est parce qu’une limite, c’est aussi un fondement sur lequel on peut se soutenir pour avoir un point d’appui. Il n’y rencontrera pas de vérité extrême d’une parole ultime qui délivrerait le sens dernier et l’absolue vérité. Les limites du « tout dire » sont propres à chacun, et l’analyse est une expérience au un par un, autrement dit unique.

D’un souhait de tout dire entièrement, l’expérience lacanienne de la psychanalyse va aboutir à un impossible à dire, malgré toutes les façons différentes d’essayer de tout dire. « Les courants analytiques, qui font partie de l’histoire du mouvement psychanalytique, suite à des conflits se sont justement dispersés, sur la façon d’interpréter cet impossible à dire, certains niant qu’il existait, d’autres essayant de forcer le jeu pour arriver à le surmonter, grâce au maniement de ce qu’on appelle le transfert ». (5)

La rencontre avec un psychanalyste peut se faire également hors du cabinet, dans des institutions ou dans des lieux de soins aujourd’hui. « Quels effets elle produit au niveau de ce qui peut-être dit, ou de ce qui peut être élaboré comme stratégie, non exclusivement tournée vers le bien normalisé, généralisé et l’éradication du trouble, mais en tenant compte du rapport que le sujet entretient avec ce trouble ».(5) Le cadre deviendrait surtout celui du symptôme qui a un sens, qui compte car il sonne juste.

Concernant l’impossible à dire, relevons la dimension d’arrêt que représente le sexuel puisqu’il concerne la question de la jouissance. La satisfaction qui se décline dans les différentes pulsions ne peut se synthétiser. Le sexuel est insynthétisable. C’est pourquoi, Lacan utilisera le mot REEL tel qu’on le rencontre à partir de l’expérience de la parole dans le champ du langage. On bute, on s’arrête devant les différentes dimensions de satisfaction sur le monde, habituellement d’une satisfaction, ça n’est jamais vraiment ça. Par rapport à la génitalité, certains psychanalystes dits orthodoxes, post-freudiens ont essayé de faire du génital le comble du sexuel. Or, on sait aujourd’hui que le sexuel c’est l’insoluble. On ne peut pas le résoudre dans l’absolu, y compris dans la pratique, donc il est plus facile de faire avec lui. Il demeurera toujours préoccupant puisqu’il renvoie au Réel, qui n’est pas le Réel de la science mais qui est le Réel subjectif. Le sexuel sera à traiter par la bande, d’une façon comique, qui le fait rater. C’est ce que Freud a appelé la castration.
A l’aide de la catégorie du Réel, Lacan ira plus loin que Freud et il a défini le Réel auquel on est confronté par le « Il n’y a pas de rapport sexuel », qui situe le sexuel comme ce qui n’arrive jamais à faire rapport.« Le symptôme a le plus grand rapport avec le sexuel dans la mesure où c’est par l’intermédiaire du symptôme que le sexuel est vivable pour le sujet, et ceci, en dehors de toute biologie qui n’a pas grand chose à voir dans l’histoire, enfin presque ». (5)

© Tomas Saraceno //Esther Schipper

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Ce qui va compter pour le sujet, ce n’est pas seulement le sujet qui parle, c’est le sujet dont on parle. Il y a sujet à partir du moment où il est le fruit du désir des parents, lors de sa conception. Pas seulement l’idée qu’on s’en fait, mais quand il est là, qu’on lui parle, qu’on parle de lui. Comme tel, il est un être parlé avant d’être parlant, pris dans un bain de langage.Même s’il est muet, il est parlé, donc pris dans le langage et va donc avoir un inconscient. Certains analystes travaillent avec des sourds-muets, par le biais de la langue des signes.

Ce sera par l’approche du signifiant constitutif du symptôme que nous nous référerons dans la pratique analytique, c’est pourquoi le but n’est pas de l’éradiquer, il reviendra autrement de toute manière. Le psychanalyste guérit par le signifiant pourrions nous dire, le bonheur ne peut-être qu’un bien être subjectif, ce qui ouvre la porte à la question du masochisme. (6)

Terminons sur une note d’humour comme nous le propose le petit Freud illustré :
« le symptôme est une manifestation du processus pathologique exprimé par le patient, le cumul des mandats étant autorisé. On peut être à la fois angoissé, rigide, délirant, phobique, déprimé, inhibé, gros, de droite et chauve ! Le symptôme est un indice, un signe qui révèle un état pathologique. Toutefois, être un vilain petit canard n’est pas forcément mauvais cygne… Nous vous ferons l’impasse de la définition pathognomonique, sinon vous allez en faire une maladie… On distingue manifestation somatique (paralysie par exemple), manifestation psychique (angoisse par exemple) et manifestation de rue (pour les grévistes et les SDF). (7)


CHANTAL CAZZADORI

Psychanalyste à Amiens
conférence salle Dewailly
novembre 2017

1 ) De la guérison psychanalytique, au PUF, Nathalie Zaltzman au Puf, p. 69
2 ) Freud S. « Psychanalyse » et « théorie de la libido », in Résultats, idées, problèmes, t. II PUF.1985, p.69
3) livre de Nathalie Zaltzman, p. 81
(4) livre de Nathalie Zaltzman, p. 89, 90 et 91.
(5) Comment se sert-on du symptôme dans la psychanalyse, conférence de Jean-Pierre Klotz
(6) Robert Levy, conférence sur le bonheur, voir site Analyse Freudienne – Janvier 2017 – www.analysefreudienne.net
(7) Le petit Freud illustré, Damien Aupetit & Jean-Jacques Ritz – Les Éditions de l’Opportun