L’amour nous tombe dessus !

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Pierre-Auguste Cot – Le printemps

Rencontre avec le réel et avec le Virtuel ?
Qu’est-ce qu’aimer ? Qu’est-ce que l’état amoureux? On aime son compagnon ou sa compagne, ses enfants, ses parents, ses amis, on aime des gens que l’on rencontre le temps d’une soirée, de temps en temps, une amitié qui traverse le temps, ses animaux, ses voisins etc.
C’est à chaque fois un amour nouveau, unique, qui peut très bien avoir un air de déjà vu ou pas. L’état amoureux est une dimension particulière de l’amour. On y met au moins une partie de nous-mêmes quand on ne s’y engage pas tout entier.

Il y a des repères qui changent de place, on ne se reconnaît pas tout à fait, on découvre un aspect de soi qu’on ne savait pas. Des choses qui avaient de l’importance semblent futiles, et d’autres deviennent essentielles.
C’est le réel qui change, l’impossible ou l’inconcevable se déplacent. Un événement s’est produit.

Ce déplacement du réel peut aussi être l’effet des réseaux sociaux, de la communication par internet et des bouleversements des rapports entre les gens qui sont considérables. Là aussi le réel a bougé, nous en parlerons plus tard.
Donc l’état amoureux a toujours un aspect passionnel. C’est dire que l’état amoureux est une passion. La passion amoureuse en est une variante.
Freud et Lacan n’ont pas construit une théorie de l’amour. Ce qu’est l’amour échappe sans cesse à quiconque veut fabriquer un modèle, c’est comme une anguille qui échappe indéfiniment des mains et qu’on ne peut pas attraper.
L’amour ne peut se dire que par une déclaration, déclaration d’amour. C’est-à-dire par une énonciation d’un sujet. Lors d’une relation amoureuse, cette déclaration est toujours attendue, voire traquée: « si tu me dis ceci, cela veut dire que tu m’aimes ».
Elle peut être aussi codifiée, il est surprenant d’observer aujourd’hui, le retour de la demande en mariage à la mode américaine des années 50 ou 60, ritualisée par la cérémonie de la bague. Et quand cette déclaration ne s’est pas produite, cela laisse un trou, un manque. Qui n’a pas entendu des phrases comme: « Je sais que mon père m’aimait, il ne me l’a jamais dit, mais il me l’a montré ». En effet, l’amour se manifeste par des signes. « L’amour fait signe » dit Lacan. La déclaration est ce qui permet à l’amour de s’inscrire dans le langage et la parole, d’être subjectivé, de ne pas être qu’imaginaire.
Ainsi, dans une cure analytique, lorsqu’un sujet fait une déclaration à son analyste, quand cela arrive, cela lui permet d’entamer le travail qui lui permettra de destituer son analyste du statut d’Autre vers celui d’autre, un homme ou une femme quelconques.
Ce que n’autorise pas Socrate, dans le Banquet, lorsqu’il dit à Alcibiade: « Ce n’est pas moi que tu aimes, mais Agathon ». Il lui désigne un autre Autre, un autre idéal. C’est en ce sens que le transfert est à entendre : comme un nouvel amour et non pas comme la répétition d’un amour de l’enfance. De même, si on dit à un analysant: « ce n’est pas moi que vous aimez, mais quelqu’un d’autre, votre père ou votre mère etc. », on ne fait que renforcer l’aspect imaginaire de l’amour de transfert.

Ce sentiment d’aimer a un aspect familier, dans les deux sens de familier: ce qu’on connait et ce qui est de la famille; et aussi un aspect étrange, étranger. Nommer ce sentiment « amour », lui attribuer un signifiant, permet que cet amour puisse se dérouler, qu’on puisse se déclarer et aussi, à travers ce signifiant étrange d’amour, de concilier cet aspect familier et étranger en même temps. On peut ainsi accepter ce changement considérable qu’est l’état amoureux qui nous tombe littéralement dessus en disant : « je suis amoureux ».

L’amour est partout. Freud nous dit que l’énamoration, est le premier sentiment humain. L’hainamoration, c’est ce concept inventé par Lacan qui nous dit que l’amour et la haine sont une même chose mais que l’on peut percevoir comme différentes en fonction des points de vue: sous un aspect c’est de l’amour, sous un autre c’est de la haine.

Lorsqu’on parle d’hainamoration, n’ignorons pas l’ignorance, l’amour ne rend-il pas aveugle? La littérature est nourrie par l’amour. Que serait la littérature sans l’amour? Chaque écrivain, chaque roman ou poème raconte un amour singulier, unique qui nous embarque dans une nouvelle histoire d’amour. La psychanalyse ne peut donner de représentation de ce qu’est l’amour, en général, elle ne peut formaliser ce qu’il se passe que lors d’un amour particulier.

Lacan parle de l’amour de tellement de façons différentes, qu’en faire le catalogue devient une énumération. Il avance nombres d’éléments éclairants sur l’amour, et cela concerne l’amour de transfert. Cela nous éclairera tout au long de ce travail sur l’amour. S’il a développé une théorie de l’amour, c’est celle de l’amour de transfert pour l’analyste.

Il donne des indications très précises aux analystes pour leur permettre de se repérer dans l’amour de transfert du côté de l’analyste. C’est la théorie du désir de l’analyste. C’est donc à partir de la question du désir que l’on interroge celle de l’amour. Désir et amour sont intriqués dans l’amour de transfert, et ils sont tout autant intriqués dans l’état amoureux. Le désir et l’amour ont probablement des visées différentes, mais ils agissent ensemble comme les doigts d’une main. On ne se sert pas de tous ses doigts à chaque fois qu’on utilise sa main.

Ainsi, quand Freud vient nous dire que l’amour de transfert est un véritable amour, nous pouvons entendre qu’il s’agit d’un état amoureux, et donc d’une forme de passion. Et quand nous parlons de l’amour de transfert, nous parlons d’un état amoureux qui se produit avec un(e) analyste. C’est-à-dire qu’il se vit dans un cadre déterminé par un(e) psychanalyste: le rythme et la durée des séances, le paiement, l’abstinence physique évidemment, mais surtout l’abstinence pour l’analyste de déclaration d’amour.

C’est la fonction du désir d’analyste de permettre à un analyste de ne manifester aucun signe d’amour à son analysant. Dès qu’un analyste manifeste à son patient un aspect de l’image qu’il se fait de lui, de son égo, de ce qu’on appelle son idéal du moi, cela peut avoir valeur de déclaration. Pour le dire autrement, le psychanalyste, animé de son désir d’analyste, occupe une place vide, ne demande pas à être aimé, ni à aimer. Il ne doit donner aucun signe de la présence en lui des agalmata, c’est-à-dire des objets visés par le patient dans l’amour de transfert, ni d’un savoir sur ce qu’est l’amour. Il faut, dira alors Lacan: « qu’en quelque manière nous puissions pour un temps représenter non point l’objet comme on le croit(..), non point l’objet que vise le désir mais le signifiant».

L’analyste n’a pas le phallus, il est là dans son manque à être, c’est-à-dire dans son désir, ici, désir d’analyste. Il s’agit d’être là sans raison d’être. Le désir d’analyste est désir de différence absolue. Le signifiant étant dans son essence différence, le désir d’analyste est désir du signifiant. Il désire le signifiant ϕ, et non pas le phallus réel ni imaginaire. Lacan poursuit: « il faut savoir remplir sa place en tant que le sujet doit pouvoir y repérer le signifiant manquant (..) Au dernier terme, je dis au dernier terme, bien sûr, à l’horizon de ce qu’est notre fonction dans l’analyse, nous sommes là en tant que ça, ça justement qui se tait et qui se tait en ce qu’il manque à être».

Autrement dit, là où l’analysant s’en remet à un savoir supposé, l’analyste répond par son manque à être. C’est sur ce point précis que se différencient l’amour de transfert de l’amour commun, hors d’une cure analytique, c’est la seule particularité de l’amour de transfert, qui est, à part cela, un état amoureux parmi d’autres.

Alors, on peut considérer que ce que Lacan a développé à partir de l’amour courtois est à prendre comme une métaphore de ce qu’il en est du côté de l’analyste de l’amour de transfert. Ainsi, lorsque nous parlons, ce soir, d’amour nous nous appuyons de l’état amoureux dans le transfert. Mais cela décrit également ce qu’il se passe lors de n’importe quel état amoureux.

C’est l’état amoureux qui est ce que Freud décrit comme proche ou équivalent d’un état pathologique, et Lacan comme d’une catastrophe psychologique. A y bien réfléchir, ce changement provoqué par l’amour, l’état amoureux, est extraordinaire. On accepte des choses que l’on n’a jamais acceptées ou que l’on n’accepterait de nul autre. On peut accepter d’être maltraité ( confère les femmes battues, mais aussi des hommes humiliés ), on peut accepter des souffrances énormes ( confère le syndrome de Stockholm ), on refuse de voir des évidences que tout le monde voit sauf l’amoureux(se), on se sent capable de déplacer des montagnes, on n’est plus soi-même, on se découvre des ressources insoupçonnées et la liste est loin d’être exhaustive, chacun y mettra ses expériences. Bref, il s’est produit un événement, un fait du réel, non traumatique, en général, car il n’effracte pas le fantasme et, de plus, il est intégré dans le langage et la parole par le signifiant amour. Ce signifiant est absent dans le syndrome de Stockholm, ce qui accentue le trauma, quid Jacques Lacan. séminaire VIII. Le transfert dans sa disparité subjective, sa prétendue situation, ses excursions techniques, (Version E.L.P. Séance du 3 mai 1961. Ibid. ) de ce fait ne peut pas être symbolisé.

Le syndrome de Stockholm présente toutes les caractéristiques d’un état amoureux avec la surestimation de l’objet ou son idéalisation, la tendresse plus que la sexualité pour le bourreau ( on comprend ses motivations ) et aussi l’investissement libidinal. Il y manque la déclaration qui seule différencie cet amour de celui d’une femme battue.

Ces deux états amoureux, qui n’en forment plutôt qu’un seul, mettent en évidence le déni de réalité que l’on retrouve toujours dans l’amour, cette passion de l’ignorance toujours présente et ignorée par le sujet.

Alors comment rendre compte de ce bouleversement chez un sujet? L’idée m’a été donnée par Robert Lévy qui m’a parlé de « déplacement du réel ». La définition du réel donnée par le « Dictionnaire de la psychanalyse » semble féconde: « Ce que l’intervention du symbolique pour un sujet expulse de la réalité ». Ainsi, ce n’est pas un hasard, si Lacan a situé le troisième passion, après l’amour et la haine, à savoir l’ignorance, entre le symbolique et le réel. Dans l’amour comme passion, la passion de l’ignorance est toujours présente et produit des effets sur le rapport avec le réel.

Continuons à lire cet article qui dit: « Selon J. Lacan, le réel ne se définit que par rapport au symbolique et à l’imaginaire. Le symbolique l’a expulsé de la réalité. Il n’est pas cette réalité ordonnée par le symbolique, appelée par la philosophie ‘représentation du monde extérieur’. Mais il revient dans la réalité à une place où le sujet ne le rencontre pas, sinon sous la forme d’une rencontre qui réveille le sujet de son état ordinaire. Défini comme l’impossible, il est ce qui ne peut être complètement symbolisé dans la parole ou l’écriture et, par conséquent, ne cesse pas de ne pas s’écrire».

L’état amoureux apparaît ainsi comme une rencontre avec le réel « qui réveille le sujet de son état ordinaire ». Cette rencontre n’est pas nécessairement traumatique, car le fantasme intervient pour empêcher le sujet de rencontrer l’être de l’autre. Cette rencontre est toujours ratée, sauf si la barrière du fantasme ne tient pas, on peut alors, parfois, observer une entrée dans la psychose dans la rencontre avec le réel d’un autre. C’est une constante dans l’oeuvre de Lacan, d’affirmer que l’amour s’adresse à l’être.

Si la question de l’être est un concept philosophique, ontologique, ce que j’y entend aujourd’hui est que cet « être » pourrait être le réel de l’Autre, ce qui d’ailleurs ne nous avance guère plus sur ce que pourrait être cet « être », si mystérieux d’un point de vue analytique, que Dictionnaire de la psychanalyse. Sous la direction de Roland Chemama. Larousse. 1993. Lacan dans le séminaire sur l’identification définit comme l’identification du sujet à l’objet a . Ce réel rencontré va être symbolisé, comme nous l’avons vu, par la déclaration, et de ce fait devient la réalité d’un sujet. Mais une part de ce réel n’est pas symbolisé, revient à la même place où le sujet ne le rencontre pas. Cela fait que l’amour échappe toujours à une conceptualisation, qu’il garde toujours une part d’inappréhendable. La symbolisation permet d’apprivoiser cette expérience de l’état amoureux, de le subjectiver par l’intermédiaire du fantasme, et d’éviter, la plupart du temps, que cela devienne une expérience traumatique. Ainsi, l’état amoureux vient déplacer ce qui était de l’ordre de l’impossible. L’impossible étant ce qui définit le réel. Alors, il apparaît qu’ : « aimer, c’est ouvrir les possibles ». L’état amoureux a pour effet de déplacer le réel, de l’impossible devient possible et du possible peut devenir impossible, irreprésentable. Ce n’est pas le but de l’amour mais son effet.

Pour avancer sur cette question, nous allons envisager ce qu’il se passe lors de ces amours virtuelles permises par l’internet, et de rendre compte des effets de cette forme particulière de l’amour sur le désir. Internet et les réseaux sociaux ont changés considérablement le réel. Les distances et le rapport au temps ont été modifiés. On peut « communiquer » instantanément avec n’importe qui dans le monde entier. C’est un authentique bouleversement de l’espace-temps, un authentique déplacement du réel. Nos patients témoignent de ces amours virtuelles avec ou sans rencontres des corps, qui « les réveillent de leurs états ordinaires », qui les tiennent éveillés des nuits entières devant leurs écrans, claviers ou téléphones, qui les transcendent tout entiers. Ces amours, on peut les qualifier de virtuelles, car elles se passent au travers d’un écran, sans contact direct, sans présence réelle. Il n’y a pas de raison de dénier à ces formes d’amour leur caractère de véritable amour. En effet, ce que réclame l’amour c’est une présence: « Or, c’est à la question posée à l’Autre de ce qu’il peut nous donner, de ce qu’il a à nous répondre, c’est à cette question que se rattache l’amour comme tel ; non pas que l’amour soit identique à chacune des demandes dont nous l’assaillons, mais que l’amour se situe dans l’au-delà de cette demande en tant que l’Autre peut ou non nous répondre comme dernière présence ». (J. Lacan. Séminaire IX. L’identification. Version Valas p 186:
« Ce (a) s’appelle (a) dans nos discours, non seulement pour la fonction d’identité algébrique que nous avons précisée l’autre jour, mais si je puis dire – humoristiquement – pour ce que c’est « ce qu’on n’a plus ». C’est pourquoi on peut le retrouver par voie régressive sous forme d’identification, c’est-à-dire à l’être ce (a), ce qu’on n’a plus. C’est exactement ce qui fait – par Freud – mettre le terme de régression exactement à ce point où il précise les rapports de l’identification à l’amour. Mais dans cette régression… où (a) reste ce qu’il est : instrument …c’est avec ce qu’on est qu’on peut, si je puis dire, avoir ou pas ». (J. Lacan. Séminaire Le transfert … Op. Cit. P132.)

En écoutant quelques patients parler de leurs amours, via les réseaux sociaux ou une messagerie, il devient rapidement évident qu’il s’agit d’amour; de plus quand un sujet affirme être amoureux, il y a lieu de l’entendre comme tel, il est amoureux. En effet, dire qu’il n’est pas amoureux revient à dire que l’on sait ce qu’est l’amour. Ce que relève Lacan dans le séminaire : « Le transfert » est que le « savoir » de Socrate sur l’amour consiste en ce qu’il ne sait pas ce qu’est l’amour. Ainsi, ce que sait un psychanalyste sur l’amour, outre le fait qu’il sait que ce qui opère c’est un savoir supposé, c’est que dans le transfert, il y répond par son manque à être; ceci s’articule avec le fait que l’amour s’adresse à l’être et que dans la cure, l’analysant y trouvera un manque.

C’est cette question qui a amené Lacan à faire le séminaire sur le transfert. Il y a cherché, sans véritablement aboutir dans ce séminaire, à montrer que le sujet cherche l’amour et trouve son désir.

Commençons, concernant ces amours par internet, par une vignette clinique: un homme traverse une rupture très douloureuse, il est au bord du gouffre, et vient ( de loin ) presque chaque jour, à sa demande. Il vient, à mon avis, chercher une présence dans le cadre de l’amour de transfert, qui lui assure une présence réelle. Sa solitude est atroce. Et tout d’un coup, il ne téléphone plus et ne revient qu’à la date de la séance prévue où il dit qu’il a fait une rencontre. C’est une femme avec laquelle il avait eu une petite aventure à l’adolescence et qu’il avait perdue de vue. Lors de cette rencontre, il ne se passe rien, ils ne font que boire un verre assez rapidement. Elle vit en couple et lui confie que cela ne va plus très bien dans son couple, c’est tout, probablement quelques regards et une bise. Mais ce patient est transformé, il va tout de suite beaucoup mieux. Que s’est-il passé? Il dit qu’il est pressé de rentrer chez lui le soir, après un travail très prenant et surtout qu’il n’est plus seul. La présence de l’être aimé est effective par l’échange constant de messages. Une présence lui est assurée, une présence virtuelle. Cet amour lui assure la présence de l’Autre. Lacan dit dans le séminaire: « Les formations de l’inconscient »: « Puisque tout dépend de l’Autre, la solution c’est c’est d’avoir un Autre tout à soi. C’est ce qu’on appelle l’amour ». Le désir est très présent, dit-il, mais il se satisfait d’activités masturbatoires, ou comme dit Freud: auto-érotiques. Il est intéressant, ici, de noter ce que dit Lacan de l’auto-érotisme dans le séminaire « L’angoisse »: « Et c’est à cela que répond le vrai sens, le sens le plus profond à donner au terme d’« auto-érotisme » : c’est qu’on manque de soi, si je puis dire, du tout au tout. Ce n’est pas du monde extérieur qu’on manque, comme J. Lacan, (Séminaire V. Les formations de l’inconscient. Version Valas. p 133. ) l’exprime improprement, c’est de soi-même». A une image i(a) défaillante 7 ou fragile répond un amour narcissique comme une tentative de réparation en lui substituant une image idéalisée de soi-même i’(a).

Ainsi, cette vignette est une description d’un amour narcissique dans le plein sens du terme. Il a envie de la voir, mais n’y montre aucun empressement, disant que c’est parce qu’elle est en couple. La présence réelle de l’autre ne semble plus nécessaire, le virtuel permet l’illusion d’une présence réelle effectuée par une présence essentiellement imaginaire, virtuelle.

Une petite histoire drôle, ancienne et sexiste, illustre cette affaire entre réel et virtuel: un garçon prépubère demande à son père la différence entre réel et virtuel. Son père lui dit: je vais te montrer. Il appelle sa fille, grande adolescente et lui dit: accepterais-tu de coucher avec un homme pour un million, la jeune femme réfléchit et répond oui. Puis le père appelle sa femme, lui pose la même question et obtient la même réponse. Le père se tourne vers son fils et lui dit: tu vois on a virtuellement deux millions et réellement on a deux putes. Cette blague est bien misogyne, j’aurais pu remplacer l’adolescente par un ado gay, pour faire plus actuel, mais j’ai préféré en garder l’original.

Ces amours véritables où la présence réelle des corps n’est plus nécessaire, une photo peut suffire, sont des amours qui ne peuvent être que purement imaginaires et donc entièrement narcissiques. Cela pose la question de savoir si, ce qui est aimé, n’est pas nécessairement soi-même. Y a-t-il des amours qui ne sont pas narcissiques ?

Lucien Israël a toujours évoqué ce qu’il appelait l’amour transnarcissique. Je pense que cela est possible, en particulier après une analyse, d’aimer un autre pour ce qu’il est et ce qu’il n’est pas. En effet, cela n’est pas la même chose que d’aimer quelqu’un parce qu’on l’aime, cette idéalisation n’empêchant pas nécessairement de le voir comme il est, avec une sur valorisation de ses qualités et une minoration de ce qui est moins agréable. Alors, la façon d’aimer a-t-elle un impact sur le désir pour l’aimé(e)? Ainsi de quel désir pourra-t-il s’agir dans ces amours virtuelles? Lacan est clair sur cela, il n’y a plus de place pour le désir, il ne s’agit que de satisfactions auto-érotiques, masturbatoires, où il n’y a pas de place pour l’autre. Il dit dans le séminaire « L’identification »: « Je désire l’autre comme désirant. Et quand je dis comme désirant, je n’ai même pas dit, je n’ai expressément pas dit comme me désirant. Car c’est moi qui désire, et désirant le désir, ce désir ne saurait être désir de moi que si je me retrouve. J.Lacan. Séminaire X. L’angoisse. Version Valas. P 187.
Voici la citation complète: Les morceaux du corps originel sont ou non pris, saisis, au moment où i(a) a l’occasion de se constituer. C’est pourquoi nous devons saisir qu’avant le stade du miroir, ce qui sera i(a) est là, dans le désordre des petits (a), dont il n’est pas question encore de les avoir ou pas.
Et c’est à cela que répond le vrai sens, le sens le plus profond à donner au terme d’« auto-érotisme » : c’est qu’on manque de soi, si je puis dire, du tout au tout. Ce n’est pas du monde extérieur qu’on manque, comme on l’exprime improprement, c’est de soi-même. Ce tournant, là où je suis, bien sûr, c’est-à-dire si je m’aime dans l’autre, autrement dit si c’est moi que j’aime. Mais alors j’abandonne le désir». Il poursuit à la page suivante:
« L’arrachement dans l’amour qui met tout ce qu’on peut être soi-même de désirable hors de la portée du chérissement, si je puis dire». On ne peut se prendre comme son propre objet de désir, on ne peut se désirer soi-même. Ce qu’on désire de soi chez un autre ne peut pas être aimé. Le désir, qui est désir de désir, désir du désir de l’Autre, apparaît comme une limite à la jouissance, narcissique, ici. Pour le dire autrement, on n’aime pas le désir pour soi-m’aime.

Alors, ces amours virtuelles ne sont-elles pas une forme de régression à des amours prégénitaux? Voire même à un stade antérieur au stade phallique, qui permet de différencier entre l’être et l’avoir; question que l’on peut ouvrir, entendre ainsi: « l’être » se détermine-t-il par le fait d’avoir ou pas le phallus? Avant le stade phallique, le sujet, l’enfant peut être le phallus en tant qu’être, et à ce moment il s’agit d’un « être » essentiellement imaginaire, tandis qu’après ce stade, avoir ou pas le phallus ( imaginaire, réel et même symbolique si on peut dire ), n’a rien à faire avec « l’être ». Ceci étant une lecture de cette question de l’être et de l’avoir qui se pose pour un sujet à partir du stade phallique.

Ainsi, ce déplacement du réel, permis par internet, peut conduire des sujets à se satisfaire de relations amoureuses où l’autre n’existe qu’en tant qu’être imaginaire, c’est que cet autre n’a aucune importance, il peut être remplacé sans aucune perte, sans travail de symbolisation de cette perte, c’est-à-dire sans deuil. Ce qui disparaît dans cette affaire, c’est le désir dans le sens où on peut se passer de l’objet (a) cause de désir. On se contente d’une satisfaction narcissique par soi-même, par son imaginaire, grâce à l’illusion virtuelle d’avoir deux millions. Le prix à payer pour ces amours narcissiques est la disparition du corps de l’autre, la disparition du désir en tant que désir du désir de l’Autre.

Cela produit un discours qui est structuré comme le discours du capitaliste, qui tourne sans cesse, avec des effets aussi addictivants, que ceux que l’on observe dans ces amours virtuelles, où rien ne manque, peut être pas même le manque du manque. C’est dire que (a) ne manque à A, à l’Autre. Mais cette dernière question fera l’objet d’un autre travail.

Metz le 14 novembre 2019.
Philippe Woloszko

J.Lacan. Séminaire IX. Op. Cit. P 200. 8 Ibid. p 201. 9 8