Le corps et ses jouissances dans la danse

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Vanessa VillainExtrait du clip “Don’t walk, just dance!”
Quel regard porte la psychanalyse sur la Danse ?

Y’a-il un rapport entre l’enseignement de la danse et la psychanalyse ? S’il permet un parcours symbolisant,  ouvert pour le sujet qui advient en se posant des questions en particulier au niveau du corps et du non-verbal, des regards croisés prendront en compte le corps, le collectif et le singulier, interrogeant un espace où l’efficacité symbolique s’exerce dans une “écriture éphémère”, sur une double scène, celle de l’inconscient et celle où évolueront les danseurs.

Epoustouflant !
Danser en milieu urbain là où les oiseaux ne viennent plus,
Une tourterelle s’y risque à petits pas acrobatiques..
ça pétille comme une bulle, ça vous met à l’envers
C’est lumineux de grâce et d’humour..
Les codes sautent pour notre émerveillement !
Grazie mille Vanessa –
Chantal Cazzadori

La danse thérapie est apparue dans les années 40, issue de la danse moderne et du courant humaniste du 19ème siècle. François Delsarte définit la danse moderne sur la nouvelle conception du corps en proposant un modèle englobant corps-émotion-esprit-communication.

La danse-thérapie s’étaye elle, sur différents courants psychanalytiques  qui se situent dans la mouvance de l’unité corps-psychique prônée par Alfred Adler, Wilhelm Reich et Carl Gustav Jung. Il s’agit d’une approche d’empathie envers les patients et d’ une vigilance sur les anormalités posturales. Mary Whitehorse et Martha Graham ont été séduites par ces théories.
Pour la New-Yorkaise Siegel qui se réfère aux concepts freudiens,  Il s’agira de  laisser s’exprimer le refoulé à partir du relâchement des tensions musculaires. La danse-thérapie aurait aussi pour fonction principale de re-narcissiser le patient : Être (et aimer être) regardé et regarder… Le corps en s’exprimant par ses mouvements révèlent les formations inconscientes.

Un autre point de vue psychanalytique concernant le corps selon Françoise Dolto est à considérer. Le corps du danseur s’inscrira dans la différence entre le schéma corporel et l’image du corps.  Dans sa théorisation, Françoise Dolto va développer sa thématique de l’image inconsciente du corps en tenant compte de la dimension désirante du sujet, inscrit dans le langage avant sa naissance. « Tu as décidé de naître », dira-t-elle dans sa célèbre formule en parlant du petit humain sujet du désir et sujet de son histoire. Elle relancera la dimension corporelle de l’inconscient qui est affaire de corps ! L’image du corps est le lieu du désir, édifiée dans le rapport langagier à autrui, elle constitue un pont de communication interhumain, elle est relationnelle.
le schéma corporel est en principe le même pour tous les individus, l’image corporelle est propre à chacun car elle est liée à l’histoire du sujet. Le schéma corporel s’inscrit dans le charnel, le physique : c’est avec notre corps que nous nous donnons à voir aux autres. Il y a inscription du côté de l’esthétisme voire du sensuel dans cette dimension du schéma corporel. Dans la danse, le corps doit mimer l’idéal, la perfection.Corps objet de plaisir et objet de jouissance, il est intriqué à notre image inconsciente du corps c’est-à-dire un corps inscrit aussi dans l’ordre symbolique de la castration.

Comme le précise Françoise Dolto, la castration est l’interdit radical opposé à la satisfaction. “C’est grâce à notre image du corps portée par -et croisée à- notre schéma corporel que nous pouvons entrer en contact avec autrui”. Pour elle, c’est au niveau plus profond de cette image inconsciente du corps que se tient le narcissisme, que l’histoire du sujet se répète dans la relation actuelle. L’image du corps c’est l’incarnation symbolique du sujet car si le schéma  corporel peut donner à voir une jouissance, l’image inconsciente du corps, quant à elle, du fait de son inscription dans l’ordre symbolique de la castration, marque l’interdiction de venir jouir de ce corps. Expression d’une jouissance exprimée par le corps d’un côté et expression de soi de l’autre, c’est à dire du  désir à faire émerger, telle est la  tension entre jouissance et castration. Ce sera en effet la difficulté rencontrée par le thérapeute en prenant en compte ces deux dimensions, propres à faire jaillir le désir profond du sujet-danseur  en devenir. On naît avec un organisme, mais le corps on se le construit psychiquement, sous l’effet du langage, en tant que « parlêtre », soit comme être de paroles.

Le corps et ses jouissances:

En reprenant les distinctions lacaniennes, nous pouvons préciser que nous avons plusieurs représentations du corps. Un corps imaginaire que Freud et Lacan désigneront sous le terme du « moi » (à la différence du « Je » qui est le symbole qui désigne déjà cette unité corporelle). Puis nous avons  l’organisme comme ce qui reste dans le réel de ce symbole et de cette image. On peut parler de l’organisme, comme d’un réel qui n’a pas de forme en soi, si on n’y ajoute pas cette image du miroir, et qui n’a pas d’inscription symbolique s’il n’est pas encadré par l’Autre du langage. Dans le stade du miroir, une expérience fondamentale pour le sujet se joue, au moment où l’enfant se reconnaît et pourra par son « je » désigner son unité corporelle. Nous parlons là, d’un moment de nouage, où le réel de l’organisme, l’imaginaire de cette image corporelle et le symbole du moi font un noeud qui restera comme matrice subjective de l’expérience du sujet avec son corps. Dans cette acte de reconnaissance de l’image de son corps en entier, l’enfant va ludiquement jubiler. Une certaine jouissance  est déjà là, dans ce quelque chose : soit l’acte  de sa reconnaissance dans le miroir que l’infans (un enfant entre 9 et 18 mois, qui ne parle pas encore),  reconnaît l’image de son propre corps,  dans ce moment inaugural de jubilation. Avant ce moment là, il jouait avec son image dans le miroir, maintenant il se reconnaît, c’est lui, sa réalité se construit à partir de cette virtualité de l’image dans le miroir.
Le corps c’est le point de départ de toute jouissance , dans le sujet, et c’est à partir de ce moment fondamental, le stade du miroir, que le sujet fera une expérience de jouissance, d’une façon ou d’une autre.
Rappelons nous que la jouissance est d’abord, la satisfaction de la pulsion. Freud définira la pulsion comme ce qui exige une satisfaction au sujet, une satisfaction immédiate, sans délai, par tous les moyens, d’une façon toute à fait indépendante de l’objet. La Science parle de l’instinct, soit quelque chose de déjà prédéterminé, qui sait déjà de quoi se satisfaire. La pulsion, elle, ne sait pas de quoi se satisfaire, elle demande au sujet une satisfaction, cette exigence de satisfaction sans disposer d’un objet prédéterminé nous la nommons en terme psychanalytique : la Jouissance, concept lacanien. Dans ce monde nous trouverons tout un tas de machines qui viendront alimenter cette espèce de piranha de la pulsion. Comme la pulsion n’a pas de préférences, de menu préétabli, Lacan dira « ça jouit ».  Le piranha, pour chacun, ça jouit, mais ça ne sait pas de quoi. On retrouve ces phénomènes de jouissance au-delà du plaisir, dans les addictions  aux conséquences souvent ravageantes pour le sujet.
Une deuxième définition de la jouissance c’est le concept de libido freudien, c’est-à-dire l’énergie du désir plus la pulsion de mort. C’est quand la jouissance est quelque chose qui va toujours au-delà  du plaisir du sujet et qui emporte le sujet vers un au-delà, au-delà.. souvent jusqu’à la mort. Une autre référence lacanienne cette fois donnée dans son Séminaire de 1973, nommé ENCORE. La couverture du fameux séminaire représente la sculpture de Bernini, l’extase de Sainte Thérèse, qu’on trouve à Rome. Bernini, quand il a fait cette sculpture, ne savait pas très bien lui-même ce qu’il faisait. Quelque chose de sa jouissance passait à la pierre.. LACAN va faire des recherches de ce qu’est la jouissance dans le corps du sujet.  La jouissance est au centre même de l’expérience du sujet, de son symptôme. Freud parlera d’un au-delà du principe de plaisir, la psychanalyse va ainsi nous situer dans un nouveau principe éthique celui-ci. Un principe qui ne suppose pas, comme la plupart des pratiques thérapeutiques, que le sujet veuille son propre bien. Le sujet de la psychanalyse sait justement que le « bien » et le « bien être » ne sont pas nécessairement les mêmes. La sujet peut être bien dans son propre malaise, il peut même se sentir bien dans le mal, comme Lacan l’a indiqué dans son texte Kant avec Sade. C’est à dire que l’être humain ne veut pas son propre bien, si l’on considère le bien comme la satisfaction de la pulsion. La jouissance, prise comme un bien dernier, ne coïncide pas avec le bien-être du sujet.

Jouissances dans la Danse : 

Comment marche la jouissance phallique dans la logique lacanienne transposée à la danse ?

C’est vrai que dans la danse l’expérience du corps est centrale, il jouit et se donne à la jouissance de l’Autre, comme un corps qui se donne à regarder par l’Autre. L’usage du voile est central également dans la danse. Il joue la fonction du phallus comme image. C’est à dire que le corps tel quel, n’est pas à ce point enthousiasmant, il faut le recouvrir, il faut montrer et cacher les choses, toujours selon la logique du voile. La danse est une esthétique du corps mais toujours dans ce rapport avec le semblant phallique du voile. Pourquoi parler du voile ? Parce que c’est au centre de toute la logique de la jouissance dans le sujet et Lacan l’avait bien compris dans sa référence à une très belle peinture que l’on trouve dans la villa des mystères de Pompéi. Il s’agit d’une danse, en fait d’un rite d’initiation dionysiaque, où l’on dansait et où le sujet avait un accès au mystère, dans cette scène, représentée par le voile. L’image est très phallique, mais on ne voit pas le corps, on voit seulement le voile. Lacan dit que, justement, le mystère, dans ce rite ancien, dans la fonction de cette danse autour de ce corps voilé était de ne pas dévoiler l’objet du mystère? Comment ne pas dévoiler le corps, comment montrer toute une série de formes du jouir du corps, mais sans le dévoiler.
La danse fait partie de ce phénomène phallique, en donnant toujours l’intuition, en suggérant un au-delà de ce voile phallique.
Quand on utilise la danse comme une sorte de thérapie pour organiser l’esprit et pour permettre de fonctionner d’une façon normale quel effet cela peut avoir sur le sujet ?
Quand on met en jeu le corps il y a des modifications. Mais il faut être prudent avec cela. La psychanalyse c’est une expérience des modalités de jouissances, à travers l’usage de la parole. Pourquoi ? Parce que, nous l’avons dit, ce rapport du sujet à la jouissance est compliqué quand est en jeu la pulsion de mort. L’action directe sur le corps peut avoir des conséquences difficiles. Ainsi, on peut parler de déclenchement de psychose par l’intromission de la jouissance dans le corps. Cela peut avoir un effet bénéfique, comme un effet contraire. Il est bien important de mesurer le rapport du sujet à son corps et à la jouissance  et, voilà toute la question. La seule façon pour nous de mesurer cela, c’est à travers la parole du sujet. Donc, avant d’inviter à faire danser un sujet psychotique, il faut l’écouter. Le parcours analytique permettrait au sujet d’assumer, d’accomplir plus aisément ses propres jouissances non normativées.
Il vaut mieux mesurer le rapport du sujet à la jouissance dans la parole. Nous ne savons pas tout, il y a des sujets qui ne supportent pas d’être regardés par l’Autre. Et la danse implique toujours cela. Elle implique qu’un regard sera porté sur la scène. Il faut donc commencer par écouter le rapport du sujet à son regard , à l’Autre. C’est pour cela que nous insistons sur le fait que la jouissance est un événement de corps mais nous n’avons, dans la psychanalyse, que la parole pour modifier ou analyser ce rapport du sujet à la jouissance. Nous n’avons que la symbolique du langage pour nous orienter. Peut-être faudrait-il faire une clinique différentielle des danses.. Dans les raves où les gens prennent de l’ecstasy, dansent toute la nuit, etc. on n’a pas la même clinique de la danse que dans le tango où là, les semblants sont tout à fait mis en évidence. Le tango aborde la question du couple, de la sensualité. Les raves vont jusqu’aux limites du corps, quelquefois. Dans le tango, il y a la disparité de la jouissance d’un côté et de l’autre. On n’y est pas deux en fait, plutôt trois, il y a l’homme, la femme et un autre homme, toujours présent. Tout le mouvement du corps dans le tango, ordonne à travers un monde symbolique. Le symbole gouverne les corps. Lacan disait cela, que le symbolique ordonne les modes de jouissance du corps. Ce sont des rapports entre les signifiants qui déterminent les rapports entre les corps. Il n’y a pas de rapport naturel d’un corps à l’autre et la danse permet de l’envisager. Il n’y a pas d’expression naturelle du corps, il y a le rapport du sujet avec un certain nombre de symboles qui ordonnent, qui font les lois du mouvement et de l’approche de l’autre, de l’énigme de la jouissance de l’autre. On voit cela dans le tango sur un mode très subtil. Par contre, il y a des danses, c’est vrai, où la différence des corps et des jouissances est plutôt voilée, discrète. C’est le cas de la sardane. La danse est une façon de penser comment le langage modèle la jouissance dans le corps. On sait l’importance que Lacan donne à la danse dans la façon de s’approcher de l’autre, dans les cultures, dans les façons d’aborder l’autre sexe. on le voit même dans le monde animal, en éthologie, dans la parade.  

Chantal Cazzadori,
Psychanalyste

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Miguel Bassols a donné une conférence sur le corps et ses jouissances qui a inspiré mon propos.
http://www.pontfreudien.org/content/miquel-bassols-le-corps-et-ses-jouissances