LES INVISIBLES, LES VISIBLES, LES TROP VISIBLES

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Comment certains êtres humains deviennent-ils invisibles pour les autres, ou encore tellement visibles que leur vue suscite l’horreur ou le mépris, au point qu’il faille les éliminer du champ social, de la vue des autres donc ?
Pourquoi certains êtres sont-ils perçus comme invisibles, insignifiants, menaçants ou dangereux ?

A ce propos, il faut remarquer que les enfants ne repèrent les différences de couleur ou de physionomie que très tardivement.
J’ai à ce propos, eu l’occasion récemment d’entendre une conversation dans le bus de deux petits garçons d’environ 7 ans qui revenaient manifestement d’une école religieuse, et qui tenaient des propos très insultants à l’égard des juifs. Une vieille dame outrée s’est alors invitée dans la discussion, et leur a demandé ce que c’était qu’un juif pour eux : ils restèrent alors interdits sans pouvoir dire quoi que ce soit en réponse sur ce sujet.
C’est toujours dans le spéculaire que réside l’impact de ce genre de scènes, et il existe la plupart du temps une mise en scène, voir un spectacle qui humilie les personnes qui font l’objet de la haine, spectacle qui ne se contente pas de terroriser les victimes mais les ridiculisent en les dégradant et les réduisant au rang d’objet d’amusement.
Ce sont par excellence des éléments que l’on retrouve dans deux formes de racisme spécifiques : la haine des gens de couleur et celle des juifs.
Tout d’abord, la question se pose de savoir si il s’agit bien de haine dans les deux cas mais ce qu’il y a de commun, quoi qu’il en soit, ce sont les scènes de lynchage que l’on retrouve aussi bien dans les pogromes à l’égard des juifs et ce, bien avant la Shoah, et bien sur dans les scènes de lynchage que l’on retrouve dans les mouvements et pays ségrégationnistes, dont le KU KLUX KLAN a été le représentant le plus représentatif.
Donc la dimension « spectaculaire » est toujours de mise dans ces deux cas.
Ce type de haine apparait toujours dans un contexte historique particulier, et explique pourquoi les groupes visés doivent mériter ce mauvais traitement qui peut selon le contexte, aller jusqu’à l’élimination pure et simple en guise de punition.
Dans ce contexte, ou dans ces contextes historiques et culturels particuliers, s’élabore petit à petit un discours réducteur de l’autre visé par la haine, qui va peu à peu imprégner la population jusqu’à permettre l’élimination ou plus exactement la purification ethnique.
Un préjudice social, un danger ou une menace émanerait donc de celui qui est socialement méprisé ou haï.
Il n’y a dès lors plus d’individus mais seulement des représentants de ce qui est l’objet de la haine, et la place de la réalité qui s’estompent peu à peu au profit de l’utilisation d’un cas d’espèce permettant de prouver la vilénie de l’ensemble du groupe incriminé.
L’empathie disparait au rythme de l’éloignement du groupe incriminé par le discours raciste des autres pour une meilleure disqualification des caractéristiques de l’humain.
Et à ce sujet je ne peux que reprendre les phrases de l’introduction de Franz Fanon à son livre « Peau noire, masques blancs » que je vais maintenant commenter :
« Dussé-je encourir le ressentiment de mes frères de couleur, je dirai que le noir n’est pas un homme. Il y a une zone de non être, une région extraordinaire terriblement stérile et aride, une rampe essentiellement dépouillée d’où un authentique surgissement peut prendre naissance. Dans la majorité des cas, le noir n’a pas le bénéfice de réaliser cette véritable descente aux enfers. »
Pour Fanon, le langage est ce qui fait exister pour autrui et ce qui va donner deux dimensions au noir : celle qu’il a avec ses congénères, et celle qu’il a avec le blanc sachant que le noir se comporte avec la langue différemment si il est avec un blanc ou entre gens de même couleur.
En effet, « le noir antillais sera d’autant plus blanc, c’est à dire se rapprochera d’autant plus du véritable homme qu’il aura fait sienne la langue française ». En d’autres termes, le colonisé se sera d’autant plus échappé de sa brousse, qu’il aura fait sienne les valeurs culturelles de la métropole, d’autant plus blanc donc.
Je peux évoquer à ce sujet une petite anecdote lors d’un voyage aux Antilles Françaises au cours duquel je fus pris d’une inquiétante étrangeté alors que j’écoutais le dos tourné jouer des petits enfants, et que le parler et l’accent créole était le commun de ces jeux d’enfants. Quelle ne fut pas ma surprise et le sentiment d’inquiétante étrangeté alors que me retournant je m’aperçus que les petites filles étaient blondes aux yeux bleus. La vue ne collait pas avec ce à quoi je m’attendais, à savoir les petits enfants noirs parlent créole et les petits enfants blancs le français.
Ceci pour bien illustrer ce dicton de Martinique qui dit que, si on dit en France que bien parler Français, c’est parler comme un livre, en Martinique bien parler Français, c’est parler comme un blanc.
Mais la ségrégation ne se contente pas de se produire entre blancs et noirs puisqu’au sein même de la communauté noire les Antillais, enfin certains s’offusquent lorsqu’on pourrait les rapprocher des noirs d’Afrique puisque selon Fanon il se sent plus près du blanc.
Ce qu’analyse très bien Fanon, c’est qu’un Blanc qui s’adresse à un noir, se comporte exactement comme un adulte qui s’adresse à un gamin, et c’est bien sur encore une affaire de langue, car c’est le « parler petit nègre » qui est la façon habituelle de s’adresser aux gens de couleur « parler petit nègre », c’est exprimer cette idée « toi restes où tu es » « parler petit nègre » à un nègre, c’est le vexer car il est celui qui parle petit nègre. Pourtant, nous dira-t-on, il n’y a pas intention, volonté de vexer. Nous l’accordons mais c’est justement cette absence de volonté, cette désinvolture, cette nonchalance, cette facilité avec laquelle on le fixe, avec laquelle on l’emprisonne, on le primitivise , l’anticivilise qui est vexante. »
En conclusion, parler une langue, c’est assumer un monde et une culture et la langue soutient le rapport à la collectivité dont elle est le trait commun.
Pourtant, si ce « parler petit nègre » renvoie les personnes de couleur à une situation infantilisante auprès des autres ; cette donnée renvoie elle-même à un facteur très central des peurs à l’égard des noirs : c’est la perversion polymorphe de l’infantile « les nègres couchent partout et à tout moment, ils ont tellement d’enfants qu’ils ne les comptent plus et nous inonderaient de petits métis ».
Ainsi, si les juifs sont partout, dans les banques, les bourses et les gouvernements ; ils règnent sur tout, alors que les nègres ont eux une puissance sexuelle ahurissante. Si les juifs assiègent les administrations et les nègres nos femmes.
Leur puissance sexuelle est donc hallucinante ‘dieu sait comment ils font l’amour ce doit être terrifiant’…
Le blanc se situe donc face à un idéal absolu de la virilité du noir d’où l’idée logique que les lynchages de noirs seraient en fait, une façon de se venger contre cette virilité fantasme des personnes de couleur, une vengeance sexuelle donc. « A l’extrême, nous dirons que le nègre par son corps gène la fermeture du schéma postural du blanc, au moment naturellement où le noir fait son apparition dans le monde phénoménal du blanc »
Ainsi, si pour le juif la haine tourne autour de l’argent et de ses dérivés, pour le noir, c’est au sexe.
C’est pourquoi si les persécutions chez les juifs tournent autour de la race, on veut stériliser sa race l’atteindre dans son histoire et sa personnalité confessionnelle alors que le nègre est atteint dans la castration, on anéantit son pénis pour le nier ‘le péril juif est remplacé par la peur de la puissance sexuelle du nègre ‘ .
C’est pourquoi, le juif possède les richesses et le nègre les femmes …
C’est dire si le blanc met en acte chez le nègre ses propres fantasmes d’orgie, de viols et d’incestes non sanctionnés. « Le nègre représente donc le danger biologique, le juif le danger intellectuel ».
Je dirai donc que le nègre est réduit au signifiant pénis turgescent et le juif au signifiant argent.
Ainsi, comme le fait encore remarquer Franz Fanon, l’évocation de la jeune juive renvoie instantanément à ‘un fumet de viol et de pillage ‘alors que le jeune noir à ‘jeune poulain étalon’ …
Il n’y a donc pas si loin à envisager que les crimes de racisme sont pour les hommes blancs une façon de désactiver cette « merveilleuse épée »des noirs par lesquels leurs femmes pourraient être transfigurées …
D’où tous les fantasmes de viol par un nègre qui deviennent en quelque sorte la réalisation d’un rêve ou encore d’un souhait intime …
Nous garderons de côté pour l’instant, la réponse à la question fondamentale suivante : qu’est-ce qui fait qu’une réduction à un signifiant d’une population de l’humanité peut conduire dans un cas, à sa mise en esclavage et à son lynchage ségrégatif, et dans l’autre, à son extermination pure et simple par une solution finale ?
Dans cette réduction à un seul signifiant, celui du noir comme le mal, ou encore sale, on peut se demander pourquoi cette couleur symbolise le péché ? D’ ailleurs, cette réduction est-elle en fait du ressort du signifiant ou plus simplement d’un signifié qui fait signe ?
Une autre question est encore celle qui consiste à savoir pourquoi ce signifié ‘saleté’ produit dans un cas une ségrégation forcenée et des crimes bien sûr insupportables alors que dans le cas des juifs le signifié saleté est le support d’un nettoyage ethnique ?
Le noir est visible donc et le juif trop visible, c’est un peu ce que développe Delphine Horvilleur dans son dernier ouvrage : Réflexions sur la question antisémite.
Dans son ouvrage, elle essaye d’expliquer en quoi l’antisémitisme n’est pas du ressort du racisme ou de la xénophobie habituelle ou plus prosaïquement de la haine traditionnelle de la différence.
Elle fait très justement remarquer que ce qui est du registre du « pas comme moi », ce qui fait en général l’insupportable de la différence et constitue l’idée que l’autre est un « moins que moi » ne peut résumer la question antisémite.
En effet, elle émet l’hypothèse dans ce même fil, que ce qui est reproché au juif ce n’est pas ce qu’il n’a pas de pareil que l’autre mais précisément ce qu’il a en trop.
« Le juif au contraire est souvent haï, non pas pour ce qu’il n’a pas, mais pour ce qu’il a »
Là où la xénophobie considère l’autre comme un moins que soi-même, on imagine le juif ayant un plus usurpé, propriétaire dans un excès dont il est sensé par conséquent nous priver «Il excède, littéralement quelque chose en lui est en trop, plus qu’il ne faut ou plus que je n’en ai » . Sa douleur et son passé de victime sont également un trop qui paradoxalement sert aussi ‘d ‘en plus’ qu’on lui jalouse.
Comment ne pas entendre à travers ces justes remarques, combien les juifs sont accusés de détenir ce ‘ plus de jouir ‘ auquel les autres n’ont pas accès?
Marx part de la fonction du marché. Sa nouveauté est la place dont il y situe le travail. Voilà ce qui permet à Marx de démontrer ce qu’il y a d’inaugural dans son discours, et qui s’appelle la plus-value.

Le plus-de-jouir est fonction de la renonciation à la jouissance sous l’effet du discours. C’est ce qui donne sa place à l’objet a. Pour autant que le marché définisse comme marchandise quelque objet que ce soit du travail humain, cet objet porte en lui-même quelque chose de la plus-value.
Ainsi, le plus-de-jouir est-il ce qui permet d’isoler la fonction de l’objet a.
Les juifs seraient ils donc détenteurs de l’objet a, serait-ce ce qu’on leur reproche derrière cette richesse ? Puisque comme le dit Lacan, « Le discours détient les moyens de jouir en tant qu’il implique le sujet. Il n’y aurait aucune raison de sujet, au sens où l’on dit raison d’État, s’il n’y avait au marché de l’Autre ce corrélatif, qu’un plus-de-jouir s’établisse qui est capté par certains.»
Les fondements de cette haine particulière reposent également sur le reproche d’être un peuple dispersé et à part, qui bien qu’il se soit mêlé à tous, refuse pourtant de se mélanger, un peuple par conséquent non assimilable qui ne peut qu’être vécu que comme menace pour une nation ou une puissance politique puisque « cette non assimilation met en danger la stricte égalité entre les éléments d’une nation indifférenciée … ».
Il y a chez la vision du juif une ‘non allégeance’ qui fait peser son élimination.
Une seconde idée fort intéressante, relevée par Delphine Horvilleur, c’est celle qui concerne ce qu’elle peut relever d’une lecture rabbinique comme ce qui serait d’une ‘tare transgénérationnelle’ ; à savoir : les origines de cette violence contre les juifs serait de l’ordre de la violation du tabou suprême de l’inceste « se peut il que cette haine raconte la transmission inconsciente d’un traumatisme de filiation chez celui qui ne parvient pas à réparer sa lignée ? L’antisémitisme serait dans cette représentation schématique et caricaturale, une histoire de tarés, la trace d’une transgression sexuelle qui, telle une psychose, rejoue sa haine contre les juifs. Pourquoi les juifs ? Peut-être parce qu’ils incarnent souvent, pour ceux qui les haïssent, le vecteur de la loi, l’origine de l’interdit et la force de l’hétéronomie. En donnant la loi au monde, ce peuple aurait fini par l’incarner et le rappeler à ceux que la transgression hante, dans les profondeurs de leur histoire familiale » . Cette religion non prosélyte payerait-elle le prix de la déception de l’étranger qui n’a pas pu intégrer une famille ?
Dès lors, l’antisémite et sa haine ne sont plus seulement une histoire de tare familiale mais la colère de l’outsider qui prend pour cible un peuple qui l’empêche de le rejoindre. « C’est une haine qui constamment demande pourquoi mon frère a t il reçu ce qu’on me refuse ? Pourquoi possède t il un droit d’ainesse qui ferait de moi un second ou un défavorisé ? Que cette inégalité soit ou non un fantasme, que le juif ait croisé sa route ou pas, il vient incarner son manque à jeter. ».
Entre, un plus de jouir et un manque à être, voici donc posés les éléments d’une fureur qui va produire une haine sans précédents mais qui pourtant reste adressée, une haine qui reconnait le juif comme encore un autre « en plus ». Il n’est pas encore ce déchet, qu’il deviendra dans la solution finale.
Il faut en effet un pas de plus, celui franchi par l’image du juif comme source de contamination pour l’organisme de celui qui l’accueille et dont il menace évidemment l’intégrité.
Dès lors, il devient le «sale juif » qui pollue et fait entrer les germes pathogènes, … Il contamine jusqu’à devenir la contamination elle même …
Arrivé à ce stade, il n’y a qu’un pas de franchi dans la réduction de l’autre à ne plus être un humain qui jouit plus ou incarne la loi ; dès lors, le juif est réduit au signe de l’agent infectieux, de l’animal nuisible qui pollue le terrain « la vermine, le pou, le morpion, la mite qui grignote un derme jusqu’à sa décomposition , rendant l’organisme incapable de se protéger du corps étranger qui le pénètre et donc le désintègre » : seule solution s’en débarrasser. Arrivé en ce point, on ne peut que citer jean Luc Nancy, « l’antisémitisme serait donc la volonté d’un homme, homme d’un groupe ou d’un empire d’exterminer ce qui mine en son sein sa propre expansion. Le juif n’est pas l’autre qui, à l’extérieur de soi empêche une croissance infinie mais celui qui, à l’intérieur de soi, crée une ulcération, empêche le corps de s’étendre encore ou de se consolider » .
Le juif est donc celui qui empêche de faire rapport sexuel. En effet, la haine du juif est porteuse de cette coupure que l’on ne veut pas voir en soi et comme l’écrit si bien encore Delphine Horveilleur, « Pas besoin d’être juif pour vivre avec le manque. Mais difficile de ne pas être antisémite quand on veut vivre à tout prix sans vide et sans béance. »
Les juifs sont donc ceux qui empêchent de faire « tout », c’est la thèse de Milner ; le nom ‘juif’ représente ce qui empêche de faire ‘tout’, de s’unir en une globalité pacifiée il faudrait donc se débarrasser de ce qui divise et que le juif incarne. Ce qui divise ne peut être que l’objet a, objet du désir que nous cherchons dans l’autre.
C’est donc une affaire de jouissance supposée ; entre un plus de jouir et peut-être une jouissance supplémentaire puisque les juifs sont souvent rangés du côté féminin, en tout cas de ceux du pas tout. C’est intéressant de constater que la xénophobie repose sur un surinvestissement fantasmé d’une sexualité sans bornes, alors que l’antisémitisme serait plutôt côté féminin au sens d’une jouissance qui échappe …
A partir de là, le pas est donc franchi de la nécessité de s’en débarrasser, et c’est ce qui se passe dans tous les discours qui vont précéder l’élimination d’un peuple, d’une religion ou d’une ethnie, c’est-à-dire un discours qui va réduire les personnes en question à ne plus être que de simples éléments qui nécessitent la décontamination. Il n’y a donc plus à ce stade à proprement parler de haine, car la haine est adressée et reconnait encore l’autre comme un autre en plus ou en moins ; non à ce stade, nous passons à cet « au delà de la haine » qui autorise l’extermination pour des raisons sanitaires…
Pourtant, encore aujourd’hui, la mémoire de la Shoah prend encore trop de place et elle ferait alors de l’ombre à d’autres douleurs qui seraient ainsi jalousées. Un peu comme si un morbide concours de souffrances pouvait alors s’organiser.
Comme si les juifs avaient acquis une place d’avoir été victimes de ce crime contre l’humanité; place alors jalousée à nouveau.
C’est donc encore le plus de jouir qu’offrirait cette place dans l’histoire qui serait alors enviable …
Inversement, il est hautement problématique de conférer à un individu qui se rattache à une souffrance passée, vécue ou perpétrée par un groupe des droits ou des devoirs spécifiques.
C’est toute la question du communautarisme qui se trouve posée dans cette problématique. En effet, l’individu ne peut se résumer à l’histoire de son groupe.
C’est ce ‘nous’ qui coince toujours voulant réduire le sujet à un seul signifié, le signe de sa communauté.
En effet, c’est au un par un que peut se traiter ce rapport à une communauté puisqu’il n’y a pas d’énonciation collective alors que justement aussi bien le racisme que l’antisémitisme renvoient sans cesse chaque individu à sa communauté de référence qui n’est que le fantasme du xénophobe ou de l’antisémite.
On le constate encore très actuellement lorsque dans les deux derniers attentats, l’un dans une synagogue aux USA, aussi bien que dans le dernier, perpétré dans une mosquée en Nouvelle Zélande, lorsque le motif invoqué de la tuerie est le même, à savoir « ils vont nous remplacer en nous envahissant ». En effet, le tueur de Nouvelle Zélande a intitulé son manifeste le ‘grand remplacement’…
L’intéressant, c’est que les ‘envahisseurs’ juifs ont été remplacés par les ‘envahisseurs’ arabes et par conséquent on assiste au glissement de l’antisémitisme à l’islamophobie… C’est-à-dire, ceux qui ont l’objet a qui est l’excès de jouissance, qui n’a pas de valeur d’usage.

Mais aussi, le thème de ‘ceux qui vont nous remplacer’, à savoir les envahisseurs colonisent les fantasmes de ceux qui pensent aux extra terrestres qui a toujours eu ce même thème en boucle …

Les extraterrestres nous colonisent ou bien en nous remplaçant sur terre directement peu à peu, ou bien en déposant dans notre corps des œufs contre notre volonté comme on a pu le voir dans nombreux films de science fiction.
Là, il s’agit aussi d’une naissance d’extra terrestres sur le mode des théories sexuelles infantiles …
A l’inverse, dans les grandes exterminations de populations contemporaines, il y a pour lutter contre l’envahisseur une tentative de modifier la descendance comme dans les viols systématiques dans les guerres en ex-Yougoslavie ou encore d’engendrer une race pure comme dans les Lebensborn nazis…

Après ceux qu’on ne peut pas faire autrement de voir et ceux qu’on voit trop, je voudrais terminer maintenant sur les invisibles. Je veux parler de ceux qui invisibles pour les autres constitue l’expérience la plus radicale du mépris comme l’évoque notamment Carolin EMCKE.
Il y a bien sur dans ce registre tous ceux qui, laissés pour compte par le capitalisme, se retrouvent dans les rues de nos cités et dont le flot ne cesse d’augmenter. Un film vient de sortir très récemment dont le titre « les invisibles » décrit déjà bien ce dont il s’agit .Des femmes sans domicile fixe sont peu à peu remises en vue grâce au travail d’une association qui leur permet de reprendre goût à développer leurs particularités dès lors envisagées cette fois comme une originalité positive .
Quoi qu’il en soit ces « invisibles », sont ceux ou celles que l’on croise sur les trottoirs ou dans les rues, et qu’on finit par ne plus voir, par nécessité d’une certaine forme de déni qui permet de ‘faire avec’ cet insupportable d’une vision de dénuement qui ne peut qu’appeler chacun à une certaine culpabilité …
Mais il y a également une forme de déni qui rend l’autre invisible, c’est celui qui est impliqué dans certaines formes de passions et notamment la passion amoureuse dans laquelle l’autre, l’être aimé n’est que l’objet qui fait occulter le réel. En effet, dans les passions amoureuses tout ce qui concerne les perceptions gênantes ; comme les défauts ou les habitudes désagréables de l’être aimé sont occultées. On peut dire qu’elles deviennent invisibles sous le regard de l’aimant.
De fait, tout ce qui pourrait écarter cet amour est occulté, et d’une certaine façon concoure à ce que la personne aimée devienne invisible au profit d’une reconstruction projective de sa personne afin de valoriser son (sa) partenaire en lui accordant par avance toute sa bienveillance. Bienveillance, vous l’aurez compris qui n’est autre que le nom du déni abouti.
Il faut donc que je presse à l’objet aimé certaines qualités que je juge aimables, nobles ou fascinantes pour que mon objet d’amour me satisfasse. Au prix bien sûr de se retrouver partager la vie de quelqu’un d’invisible, dont je ne verrai la vérité que lorsque je m’en séparerai.
Bon nombre de divorces compliqués sont le résultat de cette ‘révélation’ qui rend enfin « visible » la personne que l’on avait habillée d’un ‘idéal’ qui la rendait en effet invisible … C’est le mythe de la belle et la bête, qui semble le plus approprié à la démonstration de ce passage du visible à l’invisible et vice versa… La question donc est la suivante : cette forme de déni qui rend l’autre invisible n’est-elle pas en fait, une des formes de l’ordinaire de la haine de l’autre, dans la mesure où l’on ne peut pas accepter sa représentation réelle, dans la mesure où l’on ne peut pas accepter sa différence ?
Puisqu’en effet, si je l’aime, c’est qu’il est un autre qui s’est constitué pour moi, dans mes projections idéales.
Je ne peux que haïr donc sa visibilité et c’est de cette même haine que sont souvent faites les séparations difficiles qui font que l’on ne peut que haïr l’autre dès lors qu’il se révèle visible…
Ce qui pour finir en dit long sur les motifs premiers de la haine à savoir que, est haïssable tout objet qui n’est pas identique à moi même…

Robert LEVY
Psychanalyste à PARIS
Fondateur de l’Association Analyse Freudienne
Séminaire V du mercredi 20 mars 2019, Paris

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Le modèle noir

De Géricault à Matisse
26 mars – 21 juillet 2019
En adoptant une approche multidisciplinaire, entre histoire de l’art et histoire des idées, cette exposition se penche sur des problématiques esthétiques, politiques, sociales et raciales ainsi que sur l’imaginaire que révèle la représentation des figures noires dans les arts visuels, de l’abolition de l’esclavage en France (1794) à nos jours. Tout en proposant une perspective continue, elle s’arrête plus particulièrement sur trois périodes clé : l’ère de l’abolition (1794-1848), la période de la Nouvelle… (Lire la suite sur le site de l’expo)

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