L’impasse du vivre ensemble et le sujet sans idéal dans l’éducation d’aujourd’hui

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L’enfant et les jouets - Auguste Renoir - Collection of Mr. and Mrs. Paul Mellon, National Gallery of Art, Washington D.C.

L’enfant et les jouets – Auguste Renoir – Collection of Mr. and Mrs.
Paul Mellon, National Gallery of Art, Washington D.C.

Le vivre ensemble présent dans les actuels textes officiels de l’école en France est une notion dont on a abusé. Le terme est polysémique, de même que celui de « socialisation » Il est récemment relayé par le vocable « compétences sociales ». Il recèle une contradiction au niveau de nos représentations et valeurs, dans le domaine de l’éducation. L’individu est valorisé mais ensuite il faut la « socialiser » comme si l’appartenance à la société de cet individu n’allait pas de soi.



Exemple des textes officiels de l’école maternelle
(version de 2008, appelée à changer en 2016) :

DEVENIR ÉLÈVE

« L’objectif est d’apprendre à l’enfant à reconnaître ce qui le distingue des autres et à se faire reconnaître comme personne, à vivre avec les autres dans une collectivité organisée par des règles…/…Vivre ensemble : apprendre les règles de civilité et les principes d’un comportement conforme à la morale».

Le texte invoque ensuite les notions de contrainte et de reconnaissance.

On retrouve la notion dans les 11 mesures prises par la ministre le 22 janvier 2015 à la suite des attentats « Onze mesures pour une grande mobilisation de l’École pour les valeurs de la République »:
« Renforcer le lien social sur les lieux de vie et d’étude :

– Développer le soutien aux projets étudiants dans les domaines artistiques ou sportifs, destinés à lutter contre les discriminations et à promouvoir le “vivre ensemble”… »

L’implicite des ces textes est que l’enfant est un individu, que l’individu préexiste au lien social, et qu’à l’école il doit être reconnu tout en se pliant au règles.
(On assiste d’ailleurs actuellement à un renforcement de cet appel aux règles, de l’inculcation de valeurs, de l’autorité, dans un mouvement de balancier qui oscille entre l’inculcation de règles et le développement psychologique de l’autonomie).
Le « vivre ensemble » désigne une sorte d’absence de choix :c’est une pratique, une activité, une construction du lien social, et aussi une habitude, une obligation. Mais toujours, comme si l’individu préexistant à ce lien devait entrer dans un compromis entre « moi » et « les autres ».

Une pratique symptomatique : le débat philosophique.

Plus loin dans les mesures du 22 janvier, dans le « parcours citoyen » tout au long de la scolarité est prévue
« l’inscription des apprentis à des ateliers débats et philosophiques » 

Peut-être permettent-ils de préciser une insatisfaction devant les débats sur l’éducation de la 2e partie du XXe siècle : le projet d’inculquer les règles semble insuffisant, peut-être illégitime (méthodes dites traditionnelles, autorité); le projet de développer l’individu par l’activité semble utopique, risqué (pédagogies actives).

Le film Ce n’est qu’un début de Jean-Pierre Pozzi et Pierre Barougier (2010) en montre l’intérêt et les limites : chacun s’exprime, on n’en conclut rien. Mais dans l’enfance on cherche l’ultime refuge de la pensée, autrement sans valeur chez les adultes du monde actuel.
Il met en scène une anthropologie sous-jacente que Conditions de l’éducation aborde :
L’individu est d’abord organique et corporel, pulsionnel, puis « socialisé » dans les interactions, la communication, la civilité. Après avoir été socialisé dans une société où savoir et pensée ont perdu leur valeur.

Dans Conditions de l’éducation nous avons tenté de la mettre en lumière :

« De manière générale, la connaissance, le savoir, la culture, ne font plus rêver …/…Plus profondément encore, c’est le socle anthropologique sur lequel reposait la valorisation de la connaissance qui paraît s’être dérobé. Il s’est produit, à cet égard, une inversion capitale, qui pourrait être l’un des évènements fondamentaux de notre histoire culturelle récente. D’une expérience millénaire, le corps était tenu pour le lieu de la souffrance et du malheur intimes. …/…Or nous voici devenus, par la grâce de la médecine, de l’hygiène et de l’abondance, les premiers dans l’histoire pour lesquels le corps est le siège d’un bien-être habituel, sans parler des puissances promises par une culture hédoniste et permissive. L’expérience de soi s’en trouve bouleversée, y compris l’expérience de l’esprit, par contrecoup. Psychologie aidant, celle-ci est désormais placée sous le signe de la difficulté intellectuelle, du tourment psychique et de l’échec moral. Il nous reste les plaisirs de la proximité corporelle pour nous consoler des épreuves de l’esprit. Que faire de savoirs qui « prennent la tête » dans un monde où l’aspiration primordiale est à être « bien dans sa peau » ? »

Devant cette situation, il me paraît que la psychanalyse pourrait aider, par la diffusion d’une culture psychanalytique et à travers l’analyse de pratique par exemple, à renouveler la réflexion sur l’éducation morale. Il s’agirait ni de favoriser le développement ni d’inculquer des règles, mais de soutenir le sujet, imprégné d’une histoire et d’un environnement, déjà habité par le social.

Il s’agirait de distinguer sujet et individu, et à repenser les rapports du sujet au social et au collectif.
Ceci, selon deux directions : l’enseignement et les identifications.

– Du coté de l’enseignement, il faut mettre de côté la notion de « compétences » et de développement vers l’abstraction pour s’interroger sur le contenu de ce que l’on transmet, tout en sachant que chacun transforme et s’approprie ce qui est transmis.
En référence à Augustin, on peut considérer que les mots et de manière plus générale les signes permettent de penser la réalité, de se situer dans le monde, faire de sensations confuses une expérience organisée. D’où l’importance du langage à l’école et hors de l’école; chercher les mots justes, c’est aider l’autre à penser par lui-même au lieu de croire qu’il existe des vérités toutes faites. L’interlocution, le vocabulaire scientifique, les contenus d’enseignements, peuvent être considérés du point de vue de l’éthique du bien dire de Lacan.

– Du côté des identifications
Il me semble utile actuellement de retourner à Freud, notamment à Psychologie collective et analyse du moi.
L’introduction souligne le lien du soi et d’autrui, relation existant déjà dans la famille.
Comme Le Bon Freud donne une extension maximale à l’idée de collectivité : Peuple, Caste, Tribu, Classe, Institutions, Foule, Masse…C’est justement leur pluralité qui permet à l’individu de conquérir une identité subjective.
Chaque individu « présente des identifications les plus variées , est orienté dans des directions multiples et a construit son idéal du moi d’après les modèles les plus divers. »
Croise plusieurs âmes collectives : classe, race, communauté confessionnelle…
Il peut en plus s’élever à un certain de gré d’indépendance et d’originalité.
Les effets durables de cela se voient moins que le spectacle de la foule de Le Bon où il n’y a plus d’individu : l’idéal du moi cède la place à un substitut tyrannique de l’identité personnelle :
« l’individu renonce à son idéal du moi en faveur de l’idéal collectif, incarné dans le chef. »
Chef réel, chef mythique, fusion dans un groupe, sont des enjeux que l’éducation actuelle peine à envisager, car l’injonction d’ être soi s’accompagne d’un déni des modèles, des héritages, de l’espoir d’un progrès.

Dominique Ottavi
Professeur, Centre de Recherches Éducation et Formation

Université Paris Ouest, Nanterre La Défense.

Bracquemont Moreau

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