Quelques aspects de la PERVERSION

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© Antoine Roegiers – Le désir, 2016
Un peu d’histoire sur ce concept.
Il est toujours aussi fréquent d’affirmer: « C’est un pervers ! c’ est une perverse ! », « Il essaie de me manipuler, c’est un pervers », ne sommes-nous pas en train de généraliser la perversion comme nous le faisons avec la paranoïa ? Mais de quoi parlons-nous véritablement puisque la nomination pervers(e) comme substantif continue dans l’opinion dite éclairée, comme dans le discours médico-légal ou psychologique voire psychanalytique.

La perversion désigne un champ et une structure. L’histoire du mot perversion vient du mot même: la perversité. Ce sens moral et religieux est premier, il y a en l’être humain une duplicité, il veut le bien, il le croit et il le dit; mais il fait le mal. Il accomplit l’acte de pervertir, en latin, c’est-à-dire « détourner » le bien en mal. Ce qui était bon se « divertit » et se retourne en son contraire; c’est ainsi que l’on parlera d’effets pervers, ex. l’outil internet recèle le meilleur et le pire selon l’usage que l’on en fait.
La société politique va donc par ses lois, son pouvoir judiciaire intervenir de trois manières: énoncer la frontière du mal, punir le transgresseur, protéger la société en évitant la récidive de l’acte. Cependant, s’agit-il d’une « perversité » morale ou de perversion « pathologique » ?

Le juge interroge le médecin: « Qu’elle est cette force qui pousse à l’acte de transgression dit « pervers » ? Si cette force est si irrésistible et si puissante le sujet en proie avec cet instinct est-il malade ? Si oui sera-t-il alors responsable ?
L’expertise médicale va nommer les signes (la sémiologie), recenser les cas typiques, en faire une nomenclature pour répondre aux juges. Pendant tout ce temps de clarification psychiatrique, le savoir stagne, et ne fait pas avancer la Science des causes. Par exemple on va diviser la perversion en deux grands groupes:
Celles dont le but de l’action est pervers (le sadisme, le masochisme, le fétichisme et l’exhibitionnisme), ensuite celles où l’objet est pervers, c’est le groupe de l’homosexualité, de la pédophilie, de la gérontophilie, de la zoophilie et de l’auto-érotisme. (1)
Ce sont Magnan en 1885, avec Krafft-Ebing en 1887, et Moll en 1893, parlant de l’instinct sexuel qui franchissent un pas de plus à la fin du XIXe siècle. « Krafft-Ebing déclarait perverse toute extériorisation de l’instinct sexuel qui ne répond pas au but de la Nature, c’est-à-dire à la reproduction lorsque l’occasion d’une satisfaction sexuelle naturelle est donnée. (2)
Il s’agissait pour le savoir psychiatrique de sauvegarder l’essentiel: définir le punissable et protéger l’avenir.

Une scandaleuse découverte

© Lucien Clergue

© Lucien Clergue

Avec la découverte psychanalytique, Freud fait scandale et rupture. La nouveauté de la psychanalyse est de supprimer la frontière entre perversion et normalité. Il parlera de l’enfant « polymorphiquement pervers », quant au but et quant à l’objet, puisque la sexualité enfantine est d’origine une libido des pulsions partielles avec comme objets pré-génitaux (le sein, le déchet, le regard et la voix). Nous avons tous été des enfants, « notre prédisposition aux perversions était la prédisposition originelle et universelle de la pulsion sexuelle humaine » dira Freud (3). Donc, c’est universel, tout être humain a été un enfant pervers polymorphe. L’enfant a joui de tous ses orifices érogènes dans une pratique auto-érotique, en toute innocence, éveillé, excité par les soins caressants de sa mère ou de son substitut.
Freud en employant le mot de « perversion », lui donne un statut sexuel qui produira une rupture épistémologique avec la question du pathologique. La psychanalyse fonde une théorie qui ne définit pas ce qui est bien ou mal, se fait ou pas au sens social du terme, ou comment tendre vers une sexualité normale, mais davantage elle va essayer de repérer comment un sujet s’inscrit ou pas dans son désir pour s’humaniser et se civiliser. D’ailleurs Lacan nous rappellera que dans toutes les structures névrotiques, psychotiques et perverses il y a des fonctionnements adaptés. Nous savons qu’il existe des psychotiques parfaitement intégrés dans la vie par exemple, sans être fou comme on aurait tendance à le croire.

Perversion et Complexe d’Oedipe

Pour certains psychanalystes la perversion serait la persistance d’une fixation à une pulsion partielle; elle serait le signe d’un retard dans le développement et l’évolution vers la pulsion génitale. La transformation par l’œdipe n’aurait pas eu lieu.
Pour Freud, la perversion n’est concevable qu’articulée par, avec et dans le complexe d’œdipe.
En 1915, dans « Pulsions et destins des pulsions », Freud est tenté de faire coïncider l’amour de l’autre comme objet sexuel avec la synthèse possible des pulsions partielles en une seule pulsion totalisante, dite pulsion génitale. L’embarras de Freud est là, il avoue sa perplexité: amour et sexualité ne se confondent pas comme on préférait le penser et le faire croire. Si aimer c’est être aimé en son moi total et unifié, en est-il de même du pulsionnel ? Amour et désir sexuel coïncident-ils ?

1910, un tournant pour la théorie freudienne

Après sa découverte du fétichisme du pied ou de la chevelure en 1905, comme aberration d’ordre sexuel, Freud va entendre dans la cure que parmi les « théories sexuelles infantiles » il y a celles qui consistent à attribuer un phallus aux femmes. En 1910, un lien s’opère avec « Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci »: le fétiche est l’Ersatz (substitut) du phallus de la mère. Du coup, « il redéfinit la perversion, celle-ci n’est pas pré-œdipienne, c’est au contraire à partir du complexe de castration qu’en 1927, dans l’intitulé « le fétichisme », la perversion est nommée de son vrai nom: ni un refoulement, ni une forclusion, mais un déni, c’est-à-dire une double position à la fois: reconnaissance que la mère n’a pas le phallus, et négation de cette reconnaissance: la mère l’a par le fétiche comme phallus déplacé.
La perversion est de dénier la différence sexuelle: toutes les femmes ont le phallus. Freud restera fidèle à cette définition jusqu’à la mort qui l’arrêtera dans l’écriture du fameux article commencé en 1938: « clivage du Moi dans les processus de défense », où l’Ichspaltung (clivage de la conscience) est l’effet même de la Verleugnung (le démenti de la castration) portant sur la présence du phallus chez la femme. Philippe Julien (4)
En effet, comment certains sujets règlent-ils la difficulté à concevoir la castration de la mère, lorsqu’ils la découvrent ? Comment règlent-ils l’horreur de la castration qu’ils sont en train de découvrir? Pour certains sujets c’est un écueil de taille que d’admettre la chose ?

La Verleugnung, ou refus de la réalité par le déni pervers

© Joon Kim - somebody

© Joon Kim – somebody

« En découvrant que la mère est châtrée, parmi les modes de réponse du sujet dont résulteront les choix de ses positions subjectives différentes, y en aurait-il une qui spécifierait la perversion et qui du même coup permettrait de l’identifier comme une entité distincte de la névrose et de la psychose, pour autant que cette distinction est quasiment impossible à faire sur le plan phénoménologique ? Dans le cas du petit Hans – Freud montre comment l’enfant peut se refuser à admettre que la mère est châtrée, mais c’est seulement la persévération dans ce refus qui est importante. Freud a pu observer chez un de ses patients adulte, la production d’un rêve représentant une femme avec un pénis, et qui témoignerait, pour lui de ce refus particulier.
Il va définir la Verleugnung, le déni pervers, comme étant la coexistence de deux attitudes par refoulement: « attitudes inconciliables, que seul l’inconscient peut supporter ». Ce sont des sujets, qui en découvrant la castration maternelle, reconnaissent cette réalité que la mère est châtrée – qu’elle n’a pas le pénis- tout en lui attribuant un phallus dans leur fantasme. C’est la définition freudienne la plus assurée du déni. Donc reconnaissance de la réalité et déni de cette réalité par substitution dans le fantasme. Le fétiche est donc un substitut, et le mémorial de ce moment passager de triomphe du sujet sur l’horreur de la castration. Ce fétiche se constitue comme un arrêt du souvenir dans une amnésie traumatique, et la logique de sa constitution obéit à celle du souvenir écran. Il y a comme un arrêt sur image, le sujet s’arrête au bord de découvrir, au bord de tous ces vêtements qui font limites. En affirmant et en niant en même temps la castration, il ne s’agit pas dans l’aliénation du sujet d’un « ou bien homme, ou bien femme » (qui serait la caractéristique de l’hystérie), non plus d’un « ni l’un ni l’autre » (caractérisant le doute de l’obsessionnel), mais d’un « châtré, pas châtré ». Il en résulte pour le sujet une division, entre une volonté de jouissance – à laquelle il n’a pas renoncé, mais fixée par la jouissance qu’il a obtenue dans la scène originaire – et la condition du désir refoulé qui est soumis à la Loi. Dès lors il en résulterait pour lui l’adoption d’une position subjective spécifique. » Patrick Valas (5)

Le commentaire de Lacan

Dans sa lecture freudienne, Lacan posera la distinction entre symbolique, imaginaire et réel.
Freud parlera de la perception visuelle de l’absence d’un organe réel chez la femme. Lacan déplace Freud, il s’agit non pas du réel, mais du phallus imaginaire et symbolique. L’enfant passera par trois temps, la mère n’a pas le phallus, l’angoisse et la mère a le phallus.

  • 1- la mère n’a pas le phallus: donc je le suis. Si l’enfant a reçu de sa mère la signification phallique de son manque, alors il peut pour elle se faire objet phallique comme image, c’est le petit phi chez Lacan. Le sujet, garçon ou fille, est par l’image de son moi ce qui manque à la mère. Tel est l’enjeu pour le non-psychotique.
  • 2- l’angoisse: par quelle voie l’enfant donnera à sa mère cet objet dont elle manque ? En lui montrant ce qu’il n’est pas pour construire son moi dira Lacan dans son séminaire sur la relation d’objet. (6) Oui, mais comment être à la hauteur du désir de la mère ?
    De l’impossible à répondre naît l’angoisse de la castration. La castration a tout autant de rapport avec la mère qu’avec le père. (7)
    Etre l’objet phallique imaginaire pour combler le désir de la mère, c’est l’angoisse même d’être engloutie par elle. Freud parlait d’horreur de la castration de la femme. C’était à propos du fétichisme. En effet, la perversion naît de là comme conséquence de l’angoisse.
  • 3- La mère a le phallus, telle est la Verleugnung: dans le déni de la première position selon laquelle la mère n’a pas le phallus, le sujet peut respirer: il pose le fétiche comme substitut du phallus manquant chez la mère. Là où en elle le phallus symbolique manque, le sujet pose à la place un fétiche comme phallus imaginaire. « La femme a donc le phallus sur le fond de ce qu’elle ne l’a pas », disait Lacan. C’est à la fois l’un et l’autre: il y a clivage, division, disjonction. Et le fétichisme devient le paradigme de toute perversion. Le sujet est le phallus et il ne l’est pas, puisque la mère n’a pas le phallus en tant que désirante, et elle l’a comme fétiche en tant que comblée. Ainsi le sujet ne choisit pas entre to be or not to be le phallus.

Le fétiche est donc une défense contre l’angoisse du désir de la mère; c’est pourquoi il a la même fonction que la phobie: poser une protection à l’avant-poste devant le danger d’être englouti par le désir insatiable de l’Autre. Philippe Julien (8)

Dans son article: à propos de ce que l’on dénomme perversion, Françoise Fabre

© Allen Jones - Hatstand, 1974

© Allen Jones – Hatstand, 1974

Nous parlera du démenti selon Lacan, voire ce qui est encore plus juste: le « louche refus ».
« Nous allons nous centrer sur ce « louche refus », propre au fonctionnement pervers qui porte sur la perception de la différence des sexes, au moment où elle se présente au niveau de la vue, du regard, il pourrait penser:
« Je l’ai vu, mais je l’ai pas vu ».
C’est-à-dire que la femme apparaît châtrée, mais eu égard à sa construction le pervers dira qu’elle ne l’est pas. Dans ce démenti, le « Je sais bien » implique que la castration soit prise en compte, suivi de « mais quand même », il s’agit là du déni de castration, par peur qu’on le lui coupe. Comme nous le rappelle Octave Mannoni avec cette célèbre phrase: « Je sais bien, mais quand même ». Ce louche refus permet au sujet de tenir debout, d’un côté de pouvoir rester accroché du côté du désir incestueux pour la mère et de la mère, dans cette jouissance-là, et de l’autre, accepter les lois du langage passant par la métaphore paternelle, soit la loi, qui va permettre l’accès au désir au sens où Lacan l’a proposé: $ poinçon a, le sujet dans un certain rapport avec l’objet a. Dans le fonctionnement pervers, le sujet obtient le beurre et l’argent du beurre. Or, pour accéder au désir, nous savons qu’il doit perdre quelque chose du côté de la jouissance maternelle, qu’il doit faire de sa castration, la castration maternelle, et dans cette perte il va alors y gagner du côté de son désir. Ce que dans le fonctionnement pervers il n’y a pas, nous pouvons le dire ainsi: « à qui gagne, perd ».
Cette opération va lui coûter énormément, bien qu’il pense s’en tirer à bon compte. Cela va donner ce « je sais bien mais quand même », un certain rapport aux femmes voire un rapport certain aux femmes. Les pervers ont une manière particulière de s’adresser aux femmes, justement vu la question du déni de la différence des sexes, et du coup cette manière de s’adresser à elles est questionnante. Nous dire qu’à un certain moment de sa vie, une femme risque fort de rencontrer la question du pervers et si c’est le cas, elle sort de cette rencontre de façon assez démolie. Comme elles en paient le prix, elle ne peuvent pas dire que c’est une structure psychique comme les autres. Qu’est-ce-qui fait justement que dans son rapport à une femme, celle-ci va être plus ou moins détruite ou effondrée pour un temps, par sa rencontre avec un pervers ?
Nous pouvons avancer qu’à la place de l’absence de pénis, il va y avoir cette horreur pour le pervers, et qu’il va affubler, construire un phallus à l’intérieur de la femme. Son horreur dans la rencontre avec la femme n’est pas tant l’horreur du gouffre, mais d’y trouver le phallus symbolique que la femme aurait à l’intérieur d’elle. (Film Almodovar « Parle avec Elle »)
« Une autre possibilité défensive, c’est la mise en place d’un fétiche, c’est-à-dire, cet objet inerte pris sur la femme ou pris ailleurs, détaché, inanimé qui va être la condition de la jouissance du pervers ».(9)

La phase phallique selon Freud, commenté par Claude Conté :

© Ren Hang - ON/Gallery

© Ren Hang – ON/Gallery

Rappel des passages à franchir chez l’enfant garçon et fille dans cette phase
« C’est une étape cruciale de l’évolution libidinale, en la présentant identique, au départ pour l’un et l’autre sexe. Certes, les chemins divergent ensuite: le garçon, dit Freud doit renoncer à son objet (la mère), en raison de la menace qui pèse sur son intégrité narcissique, alors que la reconnaissance de l’objet maternel comme privé du phallus marque pour la fille son entrée dans l’œdipe, c’est-à-dire le report de sa préférence sur son père. Il n’en reste pas moins que l’un et l’autre ont à faire l’épreuve du manque inscrit en leur être (l’étape décisive étant la reconnaissance du manque de pénis chez la mère) pour se situer par rapport au même ordre symbolique, dont le phallus est la clé de voûte. Dans le destin subjectif, la présence ou l’absence de l’organe est une péripétie par rapport à une donnée plus décisive encore: la prégnance de l’ordre symbolique est, dès lors, pleinement établie et coupe court à toute conception naturaliste, voire adaptative du désir, qui pourrait encore trouver refuge dans l’idée d’une symétrie possible de l’Oedipe masculin par rapport à l’Oedipe féminin. Le destin de l’homme et celui de la femme ne sont nullement voués à la complémentarité que tend à introduire l’Imaginaire lorsqu’il adapte si volontiers le principe mâle au principe femelle: si la découverte freudienne a un sens, c’est justement que le phallus, comme terme tiers, restera entre eux comme le truchement obligé de leur mise en rapport. »(10)

© Shen Shaomin - On/galerie - Portrait de Dali

© Shen Shaomin – On/galerie – Portrait de Dali

Le phallus devient signifiant du désir
L’enfant assujetti au langage dès sa naissance devra passer par la demande pour satisfaire ses besoins, les signes d’amour porteront sa demande articulée peu à peu autour du langage. Dans le moment même où, en parlant, le sujet constitue l’Autre comme lieu véridique où il pourra être entendu, il engage la perte de ce qui, de lui ne pourra pas se dire (c’est le sens du refoulement originaire pour Freud). Rencontrant l’Autre comme demande, c’est donc de l’impossibilité de l’Autre à répondre à la demande qu’il fait l’épreuve: ainsi, se dessine la défaillance de l’Autre, sur quoi va se fonder le désir comme désir de l’Autre. Car le sujet pâtit de la même impossibilité de répondre à la demande de l’Autre: que lui veut-on au-delà de ce qu’on lui dit ? C’est là qu’il doit déchiffrer la question de son être, c’est-à-dire la question de ce qu’il a perdu du fait du langage, et il se constitue donc comme désir en étant, comme tel, le désir de l’Autre. (10)

La fonction de la perversion généralisée par Lucien Israël

© Niloufar Banisadr

© Niloufar Banisadr

« Nous avons déjà parlé du déni de la castration, de l’évitement de la menace, mais sans la castration pas de désir. Donc évitement du désir qui nous assujettit. A condition de croire qu’il y faille succomber ! Le désir comme métonymie du sujet tout a été dit sur ce thème. Mais aussi le désir dans les parages de la loi, un désir qui nous est dicté, imposé: « Tu ne feras avec elle qu’une seule chair », « Tu aimeras ton prochain comme toi-même ».Le mot est lâché, les psychanalystes parlent volontiers de ce désir. Freud leur a montré que le transfert est une forme d’amour. Mais lorsque nous parlons du lien pervers, de couple pervers, de scénario pervers, s’agit-il de désir ou d’amour ? Freud a reconnu le problème en souhaitant que les deux courants qu’il désigne par tendresse et sensualité se superposent. Mais il avait aussi constaté que l’amour humain portait en lui quelque chose qui s’opposait à sa satisfaction. Le désir émane du sujet, et l’on conçoit qu’il soit accessible à l’analyse. Mais l’amour ? L’amour apparaît pour Lacan et pour quelques autres lorsque l’être aimé devient amant, ou amoureux pourquoi pas. Autrement dit, la partie se joue à deux, d’où cette pierre dans le jardin psychanalytique: on ne peut pas analyser l’autre. Et s’il ne s’agissait que de l’analyser ! On est peut-être assujetti à l’objet du désir, mais on dépend de l’être aimé, car rien ne nous garantit la permanence de son amour. Quand il s’agit d’un autre, d’un différent non le même, ni prévisible, quand on touche à l’altérité radicale, l’amour devient un risque.
On ne sait plus où on met les pieds. Notre demande nous est dérobée en même temps que notre soutien narcissique. C’est pourquoi il est moins risqué d’aimer un chien qu’une femme. Lorsqu’il s’agit de demande, le désir n’est jamais bien loin, et si la castration est cause du désir, la demande d’amour, prise en compte par l’autre, menace, non pas de ne pas satisfaire notre désir, mais de nous en priver. Autrement dit, l’amour nous expose au désêtre, ce qui n’est pas supportable. D’autant plus que l’aimant peut nous laisser en plan. La passion amoureuse confine toujours à la mort. San Antonio reprend à son compte les deux tendances freudiennes en parlant de « l’amour du cul et de l’amour du coeur ». Si le premier est facile à comprendre, le second est de plus en plus rare et coûteux. Pourquoi alors vouloir en payer le prix ? La perversion généralisée serait donc en dernier ressort un évitement de l’amour. Est-ce à dire que l’amour est condamné et qu’il va disparaître ? L’amour ne s’improvise pas. On retrouve les deux formes d’amour, l’amour narcissique: c’est soi qu’on aime et tout ce qui nous éloigne de ce moi devient objet de haine. L’amour par étayage n’est apparemment pas très différent. A moins que l’on prenne le risque de s’étayer sur le sable, le fragile, l’éphémère, la mise en commun d’émotions, de sensibilités, d’espoirs implique un bagage culturel qui seul assure le respect de l’autre. L’art d’aimer n’est pas un Kamasoutra. Les amoureux justement ne sont pas seuls au monde. Aimer n’est pas l’énumération chronologique des rencontres amoureuses, l’inventaire de ce que les midinettes ou leurs avatars contemporains appellent le succès. En se lamentant sur les périodes sans amour. Sans faire la distinction entre conscient et inconscient, dresser l’inventaire de ses amants ou de ses maîtresses n’a guère de rapport avec la psychanalyse. Mais peut-être chacun n’a-t-il pas la chance de rencontrer Diotime ». (11)

Le Couple Pervers par Jean Clavreul

© Joon Kim - somebody

© Joon Kim – somebody

« La structure perverse serait-elle compatible avec l’amour ? On serait tenté de répondre par la négative. Mais s’il n’y a pas d’amour, quel est donc ce lien qui assure l’extraordinaire solidité de certains couples de pervers ? Ouvrons quelques brèches avec Jean Clavreul pour en saisir quelques aspects. C’est que l’amour dont on parle avec facilité et même légèreté à propos des couples constitués, ce sentiment complexe qui – quel que soit le sens qu’on lui donne – rend la fixité d’un investissement libidinal sur un être privilégié, il convient de remarquer que ce sont les pervers qui en parlent bien souvent le mieux. Discours, poèmes, descriptions romanesques, quelle que soit l’expression, le lecteur non averti ne peut être assuré que son jugement lui permettre de reconnaître si l’auteur lui-même est ou non pervers. Savoir parler d’amour ne signifier pas qu’on sache aimer. C’est bien un discours sur l’amour, et sur rien d’autre, que nous entretient ou prétend nous entretenir le pervers, qu’il fasse œuvre littéraire, ou qu’il soit en analyse. Quand le pervers désigne son sentiment d’amour pour justifier sa pratique perverse et qu’il utilise tous les éléments de sa passion nous parlerons d’ « allégation amoureuse ». Certains sujets réussissent à se méconnaître complètement eux-mêmes dans leur perversion. Ainsi qu’en est-il de tous ceux qui prétendent ne rien faire d’autre que subir les pratiques perverses de leur partenaire, et ceci en raison d’un sentiment qu’ils appellent devoir ou pitié, mais bien plus souvent « amour », un tel sentiment prétendant justifier toutes les faiblesses, voire tous les libéralismes. Ainsi ne devons-nous pas, sous le prétexte de l’amour invoqué, nous dispenser de nous interroger sur l’épouse du fétichiste, sur le mari d’une kleptomane, ou d’une nymphomane, ou encore de jolis pédérastes. On se débarrasse trop facilement de cette difficulté par la notion de complaisance morbide chez celui qui prétend ne subir la perversion de l’autre qu’en raison de l’amour porté. Nous dirons, bien au contraire, que le partenaire du fétichiste fait finalement encore plus question que le fétichiste, car il est clair que le rapport du fétichiste à son fétiche se soutient seulement de ce que ledit fétiche a le pouvoir de fasciner l’autre. C’est là un des éléments les plus importants de la structure perverse, et puisque c’est par lui que nous comprenons le rôle de l’autre dans cette structure. Ainsi l’amour en légitimant la perversion peut aussi permettre à l’autre de vivre sa perversion en se méconnaissant lui-même. L’allégation amoureuse constitue ainsi le lien ambigu, le thème commun où les deux partenaires se retrouvent. Si la relation dure, on s’aperçoit que ce prétendu lien amoureux fait ici office de « contrat » au sens où c’est un contrat qui unissait Sacher Masoch et ses partenaires (contrat bien précis, ressemblant à un acte notarié, mais définissant les limites comme l’abus autorisé de la perversion). Ce contrat tenu secret, connu que des seuls intéressés, le tiers présent pour signer l’authenticité d’un lien amoureux normal, sera ici exclu. C’est pourquoi la rupture éventuelle d’un lien pervers est toute différente de la rupture du lien amoureux. Car ici, on parle de souffrance ou d’infidélité d’un partenaire, d’usure du temps, et le tiers n’a d’autre rôle qu’à enregistrer l’échec. Mais là, pour le pervers, ce sera la dénonciation du secret, ce sera la mise au courant des tiers, ce sera le scandale qui constituera la rupture. Par exemple tel professeur ou prêtre sera bouleversé, sincèrement révolté parce que son protégé aura révélé les attouchements auxquels il se livre. Lien pervers, passion, allégation amoureuse, contrat secret, ces notions nous permettent donc une approche de ce qui soude les deux partenaires du couple. Il est nécessaire de noter encore quelque chose qui est d’observation courante mais que dissimule le fait que la perversion se prête particulièrement à des retournements qui constituent eux-mêmes des couples. Car on remarque volontiers que les parties triangulaires se jouent généralement indifféremment avec des tiers de l’un et l’autre sexe, que le sadisme se retourne en masochisme, l’exhibitionnisme en voyeurisme, etc. Mais ce retournement possible ne signifie pas symétrie. La disparité du couple, est toujours remarquable. On voit l’athlète uni au gringalet, l’intellectuel raffiné avec le rustre inculte, la femme massive liée à l’ange de féminité, l’alcoolique immoral en couple avec une sainte, le vieillard vicieux et séducteur avec l’innocent impubère, le personnage social respectable avec un voyou. Sur le divan, un fait divers pervers réveille les fantasmes de nombre de pervers qui font des commentaires précieux. Car tous nous disent en tout cas que l’excitation érotique par la contemplation de la souffrance de l’autre ne se soutient que d’une certitude: c’est que l’autre est innocent. Aussi, bien plus que les cris de souffrance de la victime, ce qui importe au sadique, ce sont les protestations d’innocence et les implorations de pardon. Tous les récits de Sade insistent sur les faits de cet ordre, et nous ne pouvons qu’en souligner l’importance, puisque nous y voyons indiquer que le choix de l’autre pour le pervers n’est à coup sûr pas indifférent. Il suffira en définitive, pour que le couple fonctionne, de savoir de quels signifiants l’autre est prisonnier, il suffira de connaître assez ce dont il ne sait se dégager, ce qui se prête à être manié pour le faire atteindre aux sommets de l’angoisse et de la jouissance.
Avec ces données de base, il y a assez d’éléments pour que puisse être mise en marche la mécanique délicate et fascinante qui constitue les deux partenaires comme des jouets consentants, mais impuissants à être autre chose que consentants. La jouissance proviendra ainsi surtout de ce que tout se déroule suivant la seule loi d’une mécanique implacable où se trouve réduite la disparité des partenaires. Cela permet de comprendre pourquoi, pour le reste, il est non seulement possible, il est indispensable que l’autre conserve son autonomie, voire sa part d’inconnu. Les couples pervers ne manquent pas de se flatter d’être, après des années, aussi émus, aussi attentifs à l’autre que s’ils se rencontraient pour la première fois. Il faut dire qu’ils font ce qu’il faut pour en renouveler, jour après jour, l’illusion. Et ils donnent volontiers comme preuve de l’amour qu’ils se portent, le respect qu’ils ont de l’intimité, du secret, de la liberté de l’autre. Ce ne sera jamais l’un des moindres sujets d’étonnement pour l’observateur médusé que de remarquer comment peuvent se concilier ainsi une extrême délicatesse avec l’irrespect total de l’autre qu’implique la pratique perverse »(12).

Chantal Cazzadori
Psychanalyste en Libéral à Amiens
membre de l’association Analyse Freudienne de Paris

Conférence n° 5 sur les avatars du sexuel
« Quelques aspects de la perversion »
Espace Dewailly le 4 avril 2016
site: www.chantalcazzadori.com


LA SIGNIFICATION DE LA PEDOPHILIE

Serge André, Conférence à Lausanne le 8 juin 1999
lien : www.oedipe.org/actualités/pédophilie
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Notes:

1 et 2) (Psychopathia sexualisé, édition refondue par A. Moll. Ed. Climats, 1990, p.86)

3) Trois Essais sur la théorie sexuelle, Gallimard, Folia/Essais, 1987, P. 179.

4) Psychose, perversion, névrose, la lecture de Jacques Lacan, Philippe Julien, point Hors Ligne chez Erès, p. 100.

5) Voir son site: www.valas.fr article sur la perversion 2012-02-26

6) Lacan, le Séminaire, livre IV, La Relation d’objet, Le Seuil, 1994, p. 193.

7) ibidem, p.367 Lacan

8) Psychose, perversion, névrose, p.101 et 102.

9) voir site www.chantalcazzadori.com dans la rubrique travail et création son article y figure le 16 février 2015, intitulé: Ce que l’on dénomme perversion », Françoise Fabre.

10) Le Réel et le sexuel – de Freud à Lacan- Claude Conté- Point hors ligne – p.126 à 129, extraits.

11) revue Apertura, Perversion, Lucien Israël, article: « La perversion généralisée », p. 63,64,65 extraits.

12) livre « Le désir et la perversion » éditions du Points, article J. Clavreul, le couple pervers, p.93 à 102 extraits.