Réseaux sociaux et psychanalyse

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Quelques points de vues d’analystes

Chantal Cazzadori Psychanalyste - Dessin de Agnès Hardi
©Peinture – Agnès HARDI

Regard d’une psychanalyste sur les réseaux sociaux
Maria Cruz Estada, psychanalyste à Madrid, membre de l’Association Analyse Freudienne à Madrid, utilise ces nouveaux outils et va nous en faire autant l’éloge que la critique à partir de ses pratiques et de ses observations. Nous évoquerons donc :
– une étude réalisée actuellement à Madrid auprès de 8000 mineurs (journal El Pais-Sociedad) sur l’utilisation du portable.
– le cybersexe.
– le blog et ses retentissements.
– l’utilisation du compte twitter.
– le travail thérapeutique par skype.

L’UTILISATION DES RESEAUX SOCIAUX PAR LES ADOS

Actuellement une étude faite on line par une université de Madrid, auprès de 8000 mineurs, fait le constat suivant :
-Les ados ne sortent plus dans la rue pour retrouver leurs camarades, ils communiquent davantage sur le net ainsi qu’avec leur portable. En se donnant rendez-vous sur le net, ils se disent moins satisfaits car, ils se voient de moins en moins, et la qualité de leurs relations n’est pas si fiable.
– 25% des ados filles, disent que leur ex-copain ou copain les surveillent par ces moyens et que 14,8% d’entre elles sont épiées par l’utilisation illicite de leur mot de passe. Pour 8% d’ados la violence chez les filles se justifient, car si une adolescente n’abandonne pas son copain, c’est que la situation ne la gêne pas complètement. Certains utilisent la vidéo-appel pour savoir où elles sont, et ceci au nom des preuves d’amour à donner à l’autre, autrement dit, donner à l’autre la clef de sa vie ou de son intimité…
Maria Cruz Estada, psychanalyste, est préoccupée de tout cela, du fait que les nouveaux moyens techniques servent à nuire aux personnes et surtout aux jeunes filles. Mais est-ce que ça porte atteinte à leur subjectivité ? Il est vrai que les mots se réduisent à leur plus simple expression pour les messages de whatsapp ou texto, il est vrai également que peu de mots deviennent par l’effet de l’Instagram qu’une image qui peut évoquer mille mots.. Les jeunes d’appartenance culturelle plus élevée raccourciront moins leur message sauf sur le portable.Les ados avec qui Maria Cruz Estada parle dans son cabinet ou dans sa famille sont beaucoup plus informés que nous ne l’étions – au moins en Espagne-
En Espagne, le problème est plus ancien, puisque ce rétrécissement de la pensée vient de l’adoption de la part de l’Eglise Catholique espagnole, des théories de Saint Thomas d’Aquin qui réduisaient les idées par la foi avant même qu’elles puissent se développer. Contrairement à la culture allemande et française qui manifestent un goût pour élaborer de longs raisonnements tenant lieu de démonstration, en Espagne, la pensée doit être vite conclue pour ne pas être suspectée de mystification. Cioran nous rappelle que « profondeur et érudition ne vont jamais ensemble ».
Pourquoi avoir autant de peurs ?
En effet, à chaque génération ses peurs. Dans les années 1950, les personnes âgées des villages, faisaient le signe de la croix à chaque fois qu’une voiture passait. Les nouvelles techniques ou technologies seraient-elles une chose venue de l’enfer, comme le disaient les anciens croyants d’avant la modernité ? Aujourd’hui, sans avoir recours à la croyance, nous ne sommes pas sans peur devant la déferlante numérique, informatique ? Quelque chose se rejouerait-il à chaque génération, soumise à la voix lointaine d’un père primitif qui viendrait ainsi nous faire payer nos pêchés ?
Alors justement, et puisque ce qui se passe avec internet on ne peut pas l’éviter, ne pourrions-nous pas, nous psychanalystes devenir aussi les porte- paroles de ce qui se passe du côté du cybernet, numérique etc. En tout cas, si bien des jeunes « parlent » sur la toile, ils parlent aussi beaucoup entre eux.
Il est dommage et dommageable que certains ado se collent de façon pathogène à l’ordi, mais avant c’était avec la télévision que la fusion se faisait. A chaque génération il arrive des choses semblables. Si la famille communique, sa présence sur la toile n’est pas nécessairement grave, puisqu’ avec les siens et d’autres, le dialogue continue.
Donc, pour Maria Cruz Estada, ce qui peut être préjudiciable, c’est que des adolescents profitent de la technique pour continuer à soumettre les femmes. Mais remarquons que ce n’est pas la technique qui est responsable de ces conduites de domination.
Comme le dit Alain Touraine, éminent sociologue, « ce qui est en danger c’est la Société même par le fait de l’absence de mobilisation populaire, la recherche du bénéfice immédiat et, donc de l’individualisme ». J’ajouterais qui sévit maintenant à travers les incivilités répertoriées chaque jour les colonnes des faits divers des journaux de la cité.

LE CYBERSEXE

La jouissance masturbatoire a toujours existé, elle n’a pas besoin de techniques pour cela, maintenant il est vrai, on utilise des techniques sophistiquées.
Comme le dit notre collègue Ernesto Maruri, internet n’est pas la cause des symptômes, mais des gens utilisent ces possibilités pour développer leur modalité de Jouissance, en essayant que la satisfaction ne passe pas par la rencontre avec l’autre, soit avec le manque donc avec la castration.

LE BLOG ET SES RETENTISSEMENTS

Maria Cruz Estada, avoue avoir eu bien des préjugés à propos des blogs, constatant combien le narcissisme débordait de certains blogs qui par ailleurs, présentaient peu d’intérêt. Chemin faisant et avec le recul nécessaire, elle s’y est mise, poussée par la crise de la psychanalyse en Espagne qui continue d’une certaine façon d’enfermer l’analyste dans son milieu, hors du champ culturel contrairement à ce qui se passe en France ou en Argentine. Cela demandait d’inventer de nouvelles pratiques propres à dégager l’originalité de la pensée analytique en offrant des points de vue différents sur l’art, le cinéma, la littérature, ainsi que sur toute la réalité des choses.
Passionnée par l’écriture, elle a en effet trouvé ce moyen pour dire, commenter la culture, l’actualité, échanger ses points de vue aussi hors milieu analytique. Cela permet la rencontre avec des univers bien plus élargis, de sortir des frontières, d’aller vers le cosmopolitisme. La transmission passe par ces modalités nouvelles qu’il est devenu nécessaire d’exploiter pense-t-elle. Avec quelques principes comme le fait de ne pas trop idéologiser. Cette posture n’affecte pas sa subjectivité, elle signe bien son article en se situant comme psychanalyste qui porte sur les choses un regard différent, un écart qui se dialectise par conséquent.
Un autre principe s’impose à elle : utiliser très peu de termes psy, sauf s’ils sont très connus comme Oedipe, Inconscient, Dépression…

LE COMPTE TWITTER

C’est une pratique qu’elle a essayée d’utiliser sans grand succès nous dit-elle. Elle reconnaît que c’est très bien pour s’informer vite et régulièrement sans bouger, mais son mode d’expression n’est pas en phase avec le nombre trop restreint de caractères autorisés : 140.
Il y a des hystériques qui mettent une courte phrase à peine sortie du lit où elles/ils écrivent : »Aujourd’hui je vais manger le monde » ou « je me suis levée triste », et ils croient que cela va intéresser beaucoup de monde. D’autres mettent beaucoup d’intérêt à être le plus retweeté des amis. Même si leur subjectivité s’exprime à leur insu, elle ne semble pas leur poser de problèmes.
Les gens qui s’exercent à ces échanges parlent sans doute plus longuement dans la vie. Elle fait référence à Pascal Guignard (ou à quelqu’un qui usurpe son identité) qui lui aussi reste sceptique :
« Ils s’écrivent, se lisent mais ne se connaissent pas » C’est vrai, répondra-t-elle, les gens s’amusent avec ceux qui les suivent et disparaissent, pour quelques uns, c’est une manière en effet de s’amuser. Pourtant, ces modalités génèrent très vite des transferts d’information à 500 voir 1000 personnes en quelques secondes, surtout si la nouvelle est pétillante !
D’autres associations psy , utilisent ces méthodes nouvelles en mettant leur vidéo-conférence en ligne, à partir de liens faciles d’accès.
Tout ce potentiel existe, pourquoi pas l’utiliser et cesser d’avoir peur d’internet. Elle préconise que l’Association Analyse Freudienne s’y mette plus hardiment …
Lacan nous disait déjà dans son séminaire sur l’Identification que le sujet est celui qui est attrapé par les mécanismes du signifiant, mais les mécanismes du signifiant sont aussi dans le réseau… Pourquoi ne pas nous laisser aussi attraper par les signifiants qui se trouvent sur internet ? Proposera-t-elle.

TRAVAILLER PAR SKYPE

Maria Cruz Estada a longtemps refusé de faire des thérapies ou psychanalyses par ce genre de procédé très moderne, même si cela lui a été demandé maintes fois et avec insistance de la part de patients qui devaient s’éloigner de Madrid donc aussi de leur lieu de travail psy.
Cependant, elle fait bien la différence maintenant entre les patients très engagés dans le processus analytique (avec divan) et ceux qui débutent. Elle a ainsi accepté sous condition de temps, entre deux périodes d’absence obligée par exemple, de bien vouloir utiliser ce procédé, sachant que le patient viendrait mensuellement à ses séances. La présence physique avec ses odeurs, bruits, regards, ambiance sont irremplaçables, pour cela elle n’aime pas travailler par skype.
Chantal Cazzadori et Maria Cruz Estada
psychanalystes

Ce texte a été transcrit en collaboration avec Maria Cruz Estada, après son exposé donné lors d’une journée de travail à l’Association Analyse Freudienne de Paris, dans le cadre d’une réflexion collective, le 23 novembre, sur ce sujet à penser, à faire avancer, à poursuivre..

Maria Cruz Estada, psychanalyste à Madrid, son blog: http://psicoanalisiscotidiano.wordpress.com/author/psicoanalisiscotidiano/


Le numérique : hors-sujet pour le psychanalyste ?

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© Peinture Honguy Zhang

En quoi les nouveaux outils de la modernité ne sont pas nécessairement en contradiction avec une éthique du sujet, telle que la soutient la psychanalyse ?

La référence des enjeux d’une psychanalyse reste pour beaucoup d’entre nous l’analyse du transfert dans la cure. Cependant, comment le psychanalyste peut-il, avec ses oreilles et sa neutralité bienveillante, rester au contact avec l’extérieur du dispositif tout en restant dans son cadre ? A l’intérieur et à l’extérieur. Cette figure peut rappeler la bande de Moebius. Le psychanalyste serait-il nécessairement déconnecté, en abs-tension ? La question pourrait venir réactiver le champ de la psychanalyse en in-tension et en ex-tension. Donc nous invite à élaborer ces nouvelles tensions qui, pour nos contemporains pourront se conjuguer autour de ces nouvelles problématiques psychopathologiques nommées burn-out.
Dans « jeux des places de la mère et de l’enfant », Jean Berges évoque le transitivisme.
Les tenants d’une orthodoxie qui ferait que, le psychanalyste présent sur la toile, prendrait le risque de se dévoyer, interprètent cet acte comme extérieur à la praxie psychanalytique. On pourrait plutôt se demander si l’écoute psychanalytique des pulsations numériques n’était pas, pour nous, l’occasion de rester ouvert à ce corps métaphorique lançant des appels en attente de déchiffrage. Je m’explique : Quand la mère fait l’hypothèse d’une demande chez l’enfant, elle la fait parce qu’elle formule l’hypothèse préalable que l’enfant va l’articuler à son désir à elle. Dans le champ du numérique, quel est le désir d’un psychanalyste ? Face à l’émergence de formes nouvelles de propagande s’appuyant sur le fantasme d’information, quand il ne s’agit que de manipulation ou de publicité masquée, comment le discours psychanalytique peut venir décaler les énoncés ? Twitter pourrait-il ne fonctionner que comme prêt-à-penser ? Les mots sur la toile ne pourraient-ils pas être interprétés comme la lalangue formée, comme le disait Lacan, sur le modèle de la lallation ?
La plupart des tweets ne sonnent-ils pas comme des slogans, des phrases vides de sujets absents d’eux-mêmes, se contentant souvent ou de retweeter les phrases des autres ou de donner à entendre une voix en attente d’amorçage, ne s’inquiétant fort peu de ce que ces jaculations permettent ou non l’accès à une pensée ? J’ai pu constater souvent que le fantasme était très proche d’un archaïsme du lien à l’Autre dans l’ici et maintenant d’une rencontre imaginaire, où l’autre serait un autre moi-même que j’ « unfollow » au premier signe de désaccord ou d’individuation. Un psychanalyste sur la toile pourrait-il permettre à un sujet d’éprouver que le sens ne se boucle pas, qu’il y a de l’insaisissable, de l’impossible ?

Je prends trois exemples de tweets qui pour moi sonnent, quand je les lis, comme l’invitation à une étude de cas :
1-L’association Serious Game et santé est véritablement reconnue, la preuve en est, les manifestations dédiées à ce sujet tel ce prochain colloque consacré au Serious Game lié au domaine de la santé, organisé à l’Université Nice-Sophia Antipolis.

Organisé sous l’égide de l’Université Médicale Virtuelle Francophone (UMVF) et de l’Université Numérique Francophone des Sciences de la Santé et du Sport (UNF3S), avec le parrainage de l’Association française d’Informatique Médicale (AIM), de la Fondation Sophia-Antipolis et de Telecom Valley (Sophia Antipolis), ce colloque permettra d’avoir un panorama exhaustif sur les expériences et positions des acteurs de ce marché bien particulier. Information intéressante ; un « livre blanc du serious game en médecine et en santé » sera diffusé à l’occasion de ce colloque.
Outre atlantique, des Serious Game sont développés pour de nombreux thèmes tel celui de la préparation à l’accouchement avec « Emergency Birth » qui vous informera sur les premiers gestes à effectuer.
Ou celui de la dépression avec le Serious Game SPARX qui s’adresse aux adolescents présentant des symptômes de la dépression.
Il a été développé- selon le site, par une équipe de spécialiste (novlangue) – dans le traitement de la dépression chez les adolescents de l’Université de Auckand et permet d’apprendre des techniques de thérapie cognitive du comportement pour faire face à des symptômes de dépression.

2-On peut lire sur le blog d’un philosophe très présent sur la toile la reprise de propos de neuropsychologie comme : « Comment rendre notre cerveau plus heureux ? » La propagande scientiste bat son plein et aujourd’hui, alors que 2 personnes sur 3 consultent internet, un blog, face à tous les symptômes, force est de constater l’omnipotence des sites médicaux en tête de liste de toute requête sur Google.
Google a réussi à étendre le domaine du capitalisme à la langue elle-même, à faire des mots une marchandise, à fonder un modèle commercial incroyablement profitable sur la spéculation linguistique. L’ensemble de ses autres projets et innovations technologiques — qu’il s’agisse de gérer le courrier électronique de millions d’usagers ou de numériser l’ensemble des livres jamais publiés sur la planète — peuvent être analysés à travers ce prisme. Que craignent les acteurs du capitalisme linguistique ? Que la langue leur échappe, qu’elle se brise, se « dysorthographie », qu’elle devienne impossible à mettre en équations. Quand le moteur de recherche corrige à la volée un mot que vous avez mal orthographié, il ne fait pas que vous rendre service : le plus souvent, il transforme un matériau sans grande valeur (un mot mal orthographié) en une ressource économique directement rentable. Quand Google prolonge une phrase que vous avez commencé à taper dans la case de recherche, il ne se borne pas à vous faire gagner du temps : il vous ramène dans le domaine de la langue qu’il exploite, vous invite à emprunter le chemin statistique tracé par les autres internautes. Les technologies du capitalisme linguistique poussent donc à la régularisation de la langue .

3-Un troisième exemple permettant de mettre en lumière la place des statistiques et de l’impossible subjectivation.
On peut lire :6 août 2013 | GENÈVE – L’Organisation mondiale de la Santé publie un nouveau protocole clinique et des lignes directrices pour aider les agents de santé à traiter les conséquences des traumatismes et de la perte de proches sur la santé mentale. Les traumatismes et la perte de proches sont des événements courants. Lors d’une précédente étude menée par l’OMS dans 21 pays, plus de 10% des personnes interrogées ont indiqué avoir été témoins de violences (21,8%); avoir été victimes de violences interpersonnelles (18,8%), d’accidents (17,7%) ou de la guerre (16,2%); ou encore avoir été témoins d’un traumatisme chez un proche (12,5%). Selon cette même étude, près de 3,6% de la population mondiale avait souffert d’un état de stress post-traumatique au cours de l’année précédente. En outre, on peut envisager d’orienter les patients en état de stress post-traumatique vers des traitements spécialisés tels que la thérapie cognitivo-comportementale (TCC) ou une nouvelle technique dite de désensibilisation et de reprogrammation par le mouvement des yeux (EMDR).

Quand les évolutions technologiques rendent possible à la fois des perspectives de rupture avec les modèles massifiants et une aggravation inouïe de la perte d’individuation, comme l’écrit Bernard Stiegler, dans De la misère symbolique , ces remaniements nous invitent à trouver notre place.
A la question : la psychanalyse a-t-elle des vertus politiques ? J’ajouterai : Le psychanalyste a-t-il une responsabilité dans la cité ? Comment interpréter son désir ? Il ne s’agit pas ici d’appliquer la psychanalyse dans le social mais de l’engagement d’une association psychanalytique ou d’un psychanalyste hors d’un discours idéologique. J’ai toujours pensé que le psychanalyste, de par son écoute, permettait d’ouvrir les questions. Notre système politique existant, écrit le psychanalyste Zizek, n’est pas assez fort pour lutter efficacement contre les dérèglements économiques. Or si on laisse le système mondial continuer de se développer ainsi, je m’attends au pire : à de nouveaux apartheids, de nouvelles formes de divisions .
Castoriadis nous explique que nous ne pouvons rien contre le pouvoir, par exemple celui de l’état, ce Léviathan qui demande qu’on lui amène des milliers de jeunes gens pour les dévorer, rien sauf placer autour de sa grotte des barricades en papier . La révolution numérique souvent nommée 2.0, ne s’apparente- t-elle pas à ce monstre que toute constitution est incapable de juguler. Ne sommes-nous pas face à un nouvel espace écologique ou les machines sont reliées entre elles et les humains seront bientôt ou sont déjà, liés aux machines et à leur temporalité ? Quel effet sur la capacité de pensée, la mémorisation ?
Pour Cornelius Castoriadis, la démocratie, c’est le pouvoir du peuple. Comment le psychanalyste peut-t-il y trouver sa place, dans le politique ? Le psychanalyste peut-il venir mettre en tension les différents discours ? Voire, par ses questionnements, comment ne serait-il pas envisageable que son apport puisse servir à nourrir les débats dans la cité ?
Le support numérique, écrit Cédric Biagini, dans l’emprise numérique, favorise l’excitation et la superficialité au détriment de l’apaisement et de la mémorisation, allant dans le sens de l’intérêt des entreprises du net comme Google, qui fonctionnent par le nombre de clics enregistrés.
En conditionnant les individus dès leur plus jeune âge, y compris dans le cadre scolaire, à l’usage des nouvelles technologies, on les prépare à être de parfaits e-consommateurs, au sens d’acheteurs bien sûr, mais aussi d’usagers frénétiques des objets high-tech ». Le nouveau ministre de l’Education Nationale n’a-t-il pas évoqué le numérique comme le cœur du métier d’enseignant . Le politique peut-il ne pas emboiter le pas du big-data avec l’effet économique d’emplois à la clé. Mais, l’industrie du numérique peut-elle créer autant d’emplois qu’elle en détruit ?
Et si l’inavouable du numérique à l’école reposait sur un fantasme ? Surstimuler le visuel, le cognitif pour tenter de limiter l’agitation, les troubles de l’attention et la violence. Ce qui serait paradoxal. Devant une extrême difficulté croissante à gérer les tensions dans le groupe à l’école, on pourrait tenter de limiter le temps face aux enseignants et favoriser les temps de recherche à la maison, hors du système scolaire. Ce qu’on appelle les MOOC. (Massive online open source) Les cours en ligne.
Je pense que l’on peut reprendre les travaux de Ferenczi concernant la confusion de langue entre les adultes et les enfants, s’agissant ici de l’économique et de l’humain. Aujourd’hui les MOOC, cette possibilité de lire sur la toile les cours de ses professeurs excite les appétits des conseillers pédagogiques responsables des TICE (Les TICE regroupent un ensemble d’outils conçus et utilisés pour produire, traiter, entreposer, échanger, classer, retrouver et lire des documents numériques) chargés dans l’école de propager l’intérêt des nouvelles technologies. L’intérêt pour qui ? Comme dans l’entreprise, l’enfant, le jeune pourra aller écouter ses cours, sur son ordinateur, dans son lit. Belle performance. Respecte- t-on les temps d’apprentissages de l’enfant, ses temps de rêverie ou ne tente- t-on pas d’envahir son espace intime, derrière des prétextes d’autonomie et de liberté ?
Si l’agitation était antidépressive en limitant l’activité de pensée, le psychanalyste en tentant d’apporter une temporalité différente, n’apparaitra-t-il pas comme menaçant ? Le pense ici à Bion et à la mère capable de jouer le rôle de pare-excitation.

Selon Carstoriadis, la démocratie représentative a pour conséquence une citoyenneté passive. La présence du psychanalyste sur la toile comme acte psychanalytique ne relèverait-elle pas d’une forme de journalisme participatif ? A charge pour la société d’en reprendre ou non les signifiants.

Le paradoxe de la partie de bridge analytique, écrit Lacan dans le séminaire Le transfert, c’est une abnégation qui fait que, contrairement à ce qui se passe dans une partie de bridge ordinaire, l’analyste doit aider le sujet à trouver ce qu’il y a dans le jeu de son partenaire.

Claude Breuillot
Psychanalyste à Tournus
Journée d’étude d’Analyse Freudienne du 23/11/2013 à Paris
0385401873 – cbreuillot@gmail.com
Twitter:@clbr71 et @cbreuillot

et son blog :
psychanalysebourgogne.wordpress.com


Réseaux sociaux et débats à l’A.F

Chantal Cazzadori Psychanalyste - Dessin de Agnès Hardi©Peinture – Agnès HARDI
– Si la psychanalyse pose et a toujours posé problème dans son « extension », c’est-à-dire en voulant porter son discours hors de ses murs, divan et fauteuil ; elle n’est pas moins responsable pour autant de ce qui se passe et se passera dans sa transmission, indépendamment de la question économique et du narcissisme personnel. Le champ de réflexion ainsi proposé par nos deux collègues, permettra d’aller au plus près des choses qui défilent à grande vitesse sur la toile et d’en analyser les effets de discours et d’images sur notre propre subjectivité.
Plusieurs points ont bien été démontrés lors de ces interventions :
– C’est bien avec de l’offre que l’on crée de la demande et du transfert, sauf que cette équation là, on ne peut pas, ne pas s’en occuper. Certes le transfert n’est pas celui qui nous intéresse et que nous aimerions développer. Faut-il courir alors après ce phénomène médiatique dans une espèce de rivalité en espérant en sauver quelque chose ? C’est une question car qu’allons nous laisser de la transmission de la psychanalyse à nos futurs jeunes analystes si nous négligeons ce point de rencontre avec ces nouveaux outils de communication ? Par contre nous pouvons en effet faire autrement. Cette machine permet le lobbying qui nous rend impuissant, si ce n’est à courir après illusoirement.
– Actuellement, la dimension de l’image s’impose par sa prévalence. Il suffit d’observer les adolescents qui se rencontrent, par téléphone pour constater que celles-ci deviennent des rencontres par SMS qui réduisent le vocabulaire lui-même adapté aux textos, pour qu’ enfin l’image prenne le dessus juste pour dire ce que l’on fait à l’instant T, ici et maintenant. Nous assistons là, à la disparition du signifiant, sans représentation et nous savons bien que pour qu’il y ait de la représentation des choses, il faut des signifiants. Si nous avons assurément un discours à tenir sur ce qui se passe dans l’actuel, c’est en énonçant plus qu’en dénonçant cette emprise de l’image par l’image sur notre subjectivité que nous pouvons le faire. Les tweets participent également de cette réduction même du signifiant, or, ce qui peut-être notre objet de travail ainsi que de notre responsabilité, c’est d’éviter que la psychanalyse elle-même ne disparaisse en travaillant notre rapport à la langue dans sa pleine dimension. Il n’est cependant pas question de vouloir sauver le soldat Ryan, ni de nous mettre en rivalité avec ces machines toutes puissantes mais bien d’en parler autrement. Notre position politique ne serait-elle pas de défendre le signifiant, dans son temps et en son temps ? Il s’avère donc incontournable de passer par la place et le rôle qu’occupent les novlangues qui restreignent notre pensée, novlangues légitimées par un management de notre société néo-libérale d’aujourd’hui.
– Dans les échanges par réseaux tweeters, les attentes sont souvent décevantes ! Les relations amorcées lors de ces rencontres chutent, elles ne durent pas très longtemps si elles ne sont pas reliées par d’autres valeurs. Lacan parlait de « la brillance de l’objet qui chute » justement. Chez les adolescents souvent branchés sur l’image et la musique, le signifiant a du mal à faire son nid. Ce qui est paradoxal c’est qu’ils sont seuls devant le monde entier, et c’est là qu’on peut penser que s’ils n’ont pas été habitués à communiquer spontanément et de façon vraie avec leur parent et les autres, l’intrusion du numérique risque d’être plus offensive. N’oublions pas que le manque de communication dans les familles a toujours existé mais maintenant, les jeunes peuvent s’accrocher à d’autres supports ni neutres, ni diaboliques.
– Le philosophe français, Bernard Steigler, dénonce qu’il est plus compliqué qu’il n’y paraît pour les parents de poser des limites puisqu’ils sont eux-mêmes capturés par la télévision alors qu’ils disent n’y trouver aucun réel intérêt ! Dans quel monde entrent nos enfants si ce n’est un monde fictif, sans humains avec tous les enjeux que cela sous tend. Dans la lignée de Foucault, Steigler nous propose un concept intéressant en développant via le bio-pouvoir, la notion psycho-politique de l’impact du numérique sur l’attention du sujet.
Il met magistralement en évidence les troubles de l’attention chez les enfants et la difficulté pour les parents de leur porter cette attention. Ainsi l’enfant serait plus vulnérable, capté par ces technologies qui l’entourent. Rappelons-nous que c’est la question de l’immédiateté qui abolit la temporalité nécessaire au signifiant pour s’élaborer. Si ces nouveaux média nous happent, nous devancent, ils annulent la différence entre l’espace et le temps. Hannah Arendt, philosophe, démontrait bien les enjeux politiques entre l’espace public et privé non différenciés. D’ailleurs la question se pose aussi pour notre association psychanalytique. Doit-elle mettre directement en ligne dans l’espace publique nos temps de tâtonnement, d’élaboration théorique par exemple ? Ou bien, faut-il maintenir un sas privé qui permette qu’une parole mal aisée, en recherche s’achemine avant ce passage au public ? On peut constater combien il est nécessaire de réintroduire de la temporalité afin de ne pas « balancer » notre recherche signifiante. Une différenciation entre ces deux espaces publics et privés n’est-elle pas constitutive d’un espace politique ?
– Dans le passage à l’acte adolescent, ce qui est en jeu, c’est l’abolition de toute attente pour obtenir son objet. Cette disparition de l’attente ou sa réduction conduisent à court-circuiter la métaphore. Celle-ci ne peut naître sans son temps de rêverie nécessaire qui permettra avec le temps qui passe que se constitue le signifiant de son désir. Sans un temps de l’ennui, c’est l’instantané du désir qui se joue et dans cette réduction du temps, s’opère ainsi un passage à l’acte qui va ignorer la pensée.
– La psychanalyse aurait-elle quelques vertus politiques ? Autrement dit comment passer de l’amour du savoir au désir du savoir ? Google est une source d’érudition qui ne suscite pas forcément le désir de savoir. Avec l’amour du savoir on ne peut qu’être dans la Massenpsychologie en suivant un leadership incarné pour répéter ses idéaux comme Vérité absolue. Aujourd’hui, c’est le flux monétaire qui est devenu le leadership soit le signifiant maître, car c’est bien la « monnaie » qui nous fait courir.Lacan nous propose une autre façon que Freud de concevoir le groupe dans son transfert d’amour pour un maître qui peut rendre le sujet muet, le groupe faisant alors masse pour boucher le trou du réel.
– Il s’agit bien pour Lacan de désir de savoir au sens socratique. Ce désir là est un autre challenge que nous allons essayer de tenir dans notre association, pour justement choisir d’être dans le désir de savoir qui ne fait pas masse, colle, école, mais créativité, invention, comme nous l’ont montré aujourd’hui nos deux collègues à partir de leur recherche qui a largement suscité la nôtre. Notre challenge est en route animé par notre désir de nous interroger.La psychanalyse en intension comme en extension poursuivra sa transmission via le signifiant de ce désir de savoir.
– Justement cette retransmission que j’effectue au plus près de mon écoute active de cette journée, m’invite à vous mettre en lien avec ce documentaire qui relate un monde sans humains concernant les machines qui ont envahi notre quotidien.

Chantal Cazzadori
Psychanalyste
journée d’étude à l’association Analyse Freudienne
23 nov 2013

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http://cineteve.com/documentaire/un-monde-sans-humains/