Soutenir la Voix de l’Autre

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© Pablo Picasso

© Pablo Picasso

Si le soin psychanalytique avec des enfants présente des particularités du fait que la parole est médiatisée par le jeu, le dessin et les mises en scène, la conduite de la cure avec des enfants souffrant de troubles émotionnels graves, comme l’autisme ou la psychose, exige davantage de changements techniques.
Ces derniers font que je me pose la question de savoir si mon travail avec ces enfants, je peux vraiment l’appeler psychanalyse.
Dans ces cas précis, le jeu, s’il est présent, prend une forme tout à fait chaotique, répétitive – toucher et lâcher comme un nourrisson – ; pas de curiosité, pas d’exploration. La pulsion de savoir brille par son absence.

Les mouvements réitératifs ne peuvent pas être signifiés et l’établissement de limites face à des conduites auto et hétéro-agressives est très fréquent. Il s’avère alors nécessaire de limiter la jouissance pour que l’invasion du Réel n’entrave pas l’inscription de minima signifiants depuis l’Autre.

Les ouvrages et la recherche théorique qui sont menés en permanence nous permettent de théoriser une causalité et un lieu dans la cure qui nous autorise à soutenir la psychanalyse comme un savoir faire avec notre écoute, notre voix, notre regard, tout en soutenant le projet d’un sujet à advenir.
Rosine et Robert Lefort (1980) décrivent l’Autre de l’autiste comme un Autre Réel. Sans rature, sans perte. Il n’y aurait pas de S1, ni d’objet petit a. Il n’y a pas de jouissance du balbutiement. Il n’y aura pas de cession de la jouissance de l’objet voix. Pas plus que de renoncement de l’objet regard.
Faute d’aliénation signifiante et d’objet pulsionnel séparable, c’est un double Réel qui s’impose et qui empêche le passage du Réel au signifiant.

Je considère qu’il existe trois aspects essentiels à prendre en compte dans la pathologie de la psychose et de l’autisme :
1) La forclusion du signifiant du Nom du Père, 2) l’enfant pétrifié en tant qu’objet du fantasme maternel et 3) la difficulté ou l’impossible de la séparation, qui demeure inaltérée dans l’aliénation avec l’Autre.
Nous avons tous assisté à un moment fondateur de l’aliénation, humanisant. Or, dans les cas graves, la jouissance et la parole ne peuvent pas se rejoindre, il est extrêmement difficile pour les patients de chercher un autre objet de désir, s’il n’y a pas eu de passage de la castration.
Et je parle à dessein de difficulté et non pas d’impossible : cette possibilité me permet de songer à faciliter, au cours des séances, les mouvements de l’enfant et de la mère pour dé-boucher le manque maternel, de sorte que l’objet de la jouissance et l’objet du désir soient dialectisés. Car, justement, l’objet petit a n’ayant pas été perdu, il ne peut pas intégrer le circuit de la perte et de la retrouvaille.
Lacan avance que l’autiste est dans le langage en tant qu’aliéné, mais en dehors du discours, il ne prend pas la parole de l’Autre.
(Rosine et Robert Lefort ont avancé que, chez l’autiste, il n’existe même pas d’aliénation.)
La séparation, deuxième étape logique, permet de constituer le désir. C’est dans l’énigme du désir de l’Autre, qu’à travers la séparation et le trou de l’Autre, on peut extraire l’objet. Étape qui n’est pas franchie dans l’autisme.
On ne peut pas parler de fantasme ni de castration. Or, cet objet petit a pourrait-il se présenter sous forme d’hallucination ?
Lacan affirme dans Petit discours aux psychiatres (10 novembre 1967) :
« Les hommes libres, les vrais, ce sont précisément les fous. Il n’y a pas de demande du petit a , son petit a il le tient, c’est ce qu’il appelle ses voix, par exemple. […] Il ne tient pas au lieu de l’Autre, du grand Autre, par l’objet a, le a il l’a à sa disposition. »
Nous pouvons ajouter avec les conséquences qui s’ensuivent :
En dehors du discours (verbeux), délocalisation de la jouissance et entrave dans la construction de son fantasme et son désir à lui.
Très grande difficulté à créer un sujet et son univers symbolique et imaginaire.
Avec le risque grave, au bout d’un certain temps et faute de ne pas avoir reçu les soins appropriés, de voir disparaître les possibilités de tisser des liens sociaux et qu’une débilité mentale se cristallise. Comme on peut observer dans les hôpitaux où l’enfant est interné à l’adolescence dans un état de grande dégradation.
En revanche, il est frappant de constater que si ces enfants bénéficient d’une suppléance – et c’est bien là où nous pouvons fortement intervenir -, on obtient une série de repères pour le cheminement du sujet.

Martín avait quatre ans quand il a été amené à mon cabinet.
La consultation est motivée par l’attitude de l’enfant qui se montre irritable en permanence, qui crie enragé dès qu’il n’obtient pas ce qu’il veut et qui se calme uniquement quand la mère le prend dans ses bras et le berce comme s’il s’agissait d’un bébé.
Il n’établit pas de liens avec les enfants de son âge à l’école maternelle. Il semble éviter le regard d’autrui, sauf parfois celui de ses parents, et émet des sons ou chantonne quelque chose d’inintelligible pour ses parents.
La mère travaille dans le domaine des lettres et le père dans l’audiovisuel. Ils ont fait tous deux une belle carrière et sont des professionnels reconnus chacun dans leur domaine.
La mère évoque que dès son plus jeune âge, on dirait que l’enfant n’écoute pas ; on a rejeté la possibilité d’une surdité ou d’une hypoacousie.
Le père fait visionner à l’enfant de nombreuses comédies de l’étape du cinéma muet. Apparemment il peut les regarder, mais il a du mal à ne pas trop bouger.

L’hypothèse des parents concernant le trouble de leur enfant est un épisode traumatique au cours duquel l’enfant est sur le point de se noyer dans la piscine, à l’âge de deux ans, du fait d’une négligence de sa nounou.
Le père signale, néanmoins, que l’enfant, bien avant cet épisode, au cours de sa première année de vie, ne souriait pas comme les autres bébés, ni ne répondait du regard quand ses parents le prenaient dans leurs bras.

La première fois que l’enfant s’est rendu dans mon cabinet (apparemment calme), il a éteint toutes les lumières, a entassé des coussins et s’y est caché dessous. Je reste en silence et ne vais pas le chercher dans sa « grotte », me rappelant que la voix et le regard de l’Autre pourraient s’avérer persécutoires. Je reste (vingt minutes) en silence.

Je dis à voix haute « Où est-ce qu’il peut bien être Martín ? ». Il ne répond pas. Je perçois uniquement un léger mouvement des coussins. Je me demande s’il s’agit là d’un signe. Si ce signe s’adresse à moi. Ou si ce mouvement s’explique plutôt par le fait que son corps ne peut pas rester immobile. J’en viens à croire que c’est cette dernière option qui est la bonne.

Les premières séances se déroulent ainsi (deux fois par semaine).
Il convient de noter quelque chose qui m’a beaucoup frappé : au terme de la première séance, l’enfant est parti en courant dans le couloir de mon cabinet ; la mère dans la salle d’attente se lève effrayée et dit à voix haute : « Mon fils, qu’est-ce qu’on t’a fait ? »

Face à ce commentaire, je rassure la mère, lui explique le jeu de Martín : que l’enfant n’a couru aucun risque et je donne rendez-vous aux deux parents dans les meilleurs délais.

Parmi d’autres informations, ils m’expliquent que vu que Martín affiche un comportement si différent de celui des autres enfants, la mère dort avec lui et le père dans un fauteuil du salon, chez eux. Aspect sur lequel les deux semblent tomber d’accord.
Aussi puis-je tenter d’établir entre les parents un partage des lieux de jouissance en vertu de la peur « que quelque chose d’étrange, de post-traumatique, arrive à notre enfant ». La question du post-traumatique est devenue quelque chose de très récurrent dans les cabinets psychiatriques en Espagne.

Après plusieurs séances (trois mois) au cours desquelles Martín reproduit la même situation : dans le noir et enfoui sous les coussins, il sort furtivement et se cache sous mon bureau, je fais remarquer qu’à présent il m’est possible de le voir un tout petit peu et de l’écouter.
Je pense que j’ai eu bien tort. Martín n’était pas prêt à être regardé, ni à ce que quelqu’un d’autre s’adresse à lui.
Il se jette sur moi et commence à me frapper, à me donner des coups de pied et à me cracher dessus. J’essaie de contenir cette violence, en le tenant fermement avec mes bras et en l’écartant.
Ces accès de violence lui prenaient très souvent chez lui, avec ses parents et d’autres enfants, mais ils avaient peur de mettre des limites.
Ces dé-bordements pulsionnels témoignent de l’absence d’un bord érogène dans le circuit de la pulsion comme l’indique sa parole. Il faut donc, d’une façon ou d’une autre, essayer d’en créer un.

Chez l’enfant qui présente des traits névrotiques, le circuit pulsionnel est censé être opérationnel et si l’Autre est pénétrable ou s’il peut être troué, il peut en extraire un objet petit a, que ce soit le regard ou la voix, assez facilement.

En revanche, chez ces enfants autistes, regarder, sentir, toucher, parler sont autant d’actions imprégnées d’un Réel où l’Autre ne compte pas du fait qu’il est imperméable.
Dans certaines situations critiques, Martín, tout comme d’autres enfants de ce genre, ne peut pas continuer de se protéger dans sa carapace et peut être amené à faire appel à l’Autre et à engager la voix dans la parole (Maleval, 2001).

Je voudrais revenir sur d’autres séances :
Il s’approche, touche mon visage, mes oreilles, enlève mes lunettes, me regarde.
Moi, je NE le regarde pas, je parcours d’un regard tangentiel le cabinet.
Après quelques minutes, il retourne sous le bureau.

Les parents m’avaient dit qu’on dirait qu’ils comprenaient « quelque chose » de ce que Martín « balbutiait ». Est-ce qu’un signifiant de l’Autre finissait bien par s’inscrire ?

Ces séquences ont duré quatre ou six mois : se cacher, m’attaquer (moins fréquemment) ou le plus souvent fouiner et toucher mon visage, bien que je reste assis sur ma chaise en tâchant d’adopter un air indifférent.
Cet aspect « enquêteur » du corps de l’autre, j’ai pu le constater très souvent chez des enfants autistes ou qui souffrent de pathologies graves. Comme l’affirment Rosine et Robert Lefort, (1980) il s’agit de percer un Autre solide et inamovible et de pouvoir amorcer ainsi, peut-être, un circuit pulsionnel où l’extraction du petit a s’avère possible.

Je cite Lacan : Séminaire 10 L’Angoisse (2004)
« Il est de la structure de l’Autre de constituer un certain vide, le vide de son manque de garantie… Or c’est dans ce vide que résonne la voix en tant que distincte des sonorités, non pas modulée mais articulée. »

Lors d’une séance, – ça faisait un an qu’on se voyait -, j’ai utilisé sous son regard des marionnettes, en mettant en scène ce que l’enfant avait l’habitude de faire par le passé : dans le noir, sortir du regard d’autrui, se cacher, attaquer et fouiner en touchant le visage et le corps de l’autre.
J’ai été frappé de voir qu’il faisait attention au jeu et qu’il voulait attraper les marionnettes. Dans son jeu à lui, une marionnette poursuivait l’autre en courant.
Il chantonnait quelque chose que je n’arrivais pas à saisir.

Le père me précise qu’il aime, bien que ça l’excite, quand dans les films muets, il y a des séquences saugrenues et caricaturales de policiers et de fuyards.
Pour ma part, j’essayais généralement d’inventer un petit jeu ou un conte succinct et simple pour tâcher d’attirer l’attention de Martín et qu’il articule des mots. Parfois il y parvenait et pouvait dire « tía », « si », « cía », « ida », « no », « yogur », etc. (des séries de mots avec une même sonorité) ; d’autres, il se tenait comme au début, dans sa bulle sphérique difficile à percer.
Les mots articulés : « il est venu te voir », « il est venu jouer », « il va à la plage », etc., ont fait leur apparition quand Martín avait 5 ans et il me semble que les soins d’orthophonie qu’il a reçus dans un établissement réservé aux enfants autistes y ont été pour beaucoup.

J’ai décidé de mettre un terme aux séances quand il avait six ans et demi et qu’il allait fréquenter au quotidien un établissement spécialisé.

Au fil du temps, les parents m’ont tenu au courant de ses progrès et de ses reculs.

Tout dernièrement, je sais qu’il réussissait à parler assez normalement, sur un ton robotique, que les écholalies étaient fréquentes. Il travaille au bureau du père, en assurant très minutieusement des tâches de classement et d’entretien de vieux films.
Il dit qu’il est « monteur ». Curieux, ce nom propre en tant qu’invention.
« Si la psychanalyse mise sur le sujet, le sujet du désir qui ne peut exister sans l’autre du lien social, le nom propre a cette fonction de suture de par la déchirure qui se produit quand la libération des signifiants de l’Autre prend toute sa place. » (Silvia Wainsztein 2017)
Je pense que dans ce genre de cas, l’analyste doit se présenter, du moins au début, comme un Autre qui limite la jouissance, sépare une part de ce qui a été aliéné. Il doit aider à nommer, accepter que l’autiste n’est pas prêt à céder sur la jouissance de sa voix et de son regard et doit consentir également à s’ériger en scène où les trous ne constituent pas un effondrement, mais un voyage pulsionnel vers une destination inconnue.


Guillermo Kozameh Bianco
Psychanalyste. Madrid