Suicide à la mairie d’Amiens Métropole

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Suicide à Amiens metropole par Chantal Cazzadori
Une expérience de plus hélas, qui témoigne du suicide au travail d’un cadre supérieur amiénois fort investi dans sa fonction. La question qui nous assaille : Pourquoi ? Que faire ?Tout d’abord briser la loi du silence.
Imputer en général le geste suicidaire à un « terrain  » dépressif ou psychopathologique propre au suicidant, ou à des conflits affectifs dans la sphère privée , n’est-ce pas une manière pour la direction de toute entreprise de se défausser ?

Retourner la violence contre les autres ou contre soi-même, a toujours existé, ce qui est nouveau c’est d’accomplir cet acte sur le lieu de travail.
Deux raisons sont identifiées par Christophe Dejours et Florence Bègue* pour dire pourquoi, il n’y avait pas jadis de suicide sur les lieux de travail.
Dans les métiers d’hommes (bâtiment, armée, nucléaire, industrie chimique, automobile..), des stratégies de défenses spécifiques élaborées pour lutter contre la souffrance se manifestaient. Les valeurs de courage, d’ endurance, d’invulnérabilité s’exhibaient au nom d’un homme digne, fort donc invincible. La peur serait indigne d’un homme qui ressemblerait alors davantage à une « femmelette », et susciterait donc le mépris. Sans compter que la dépression et son cortège de troubles psychologiques renverraient au ridicule, confondant souffrance psychique au travail et maladie mentale induite par le mot psy…, pour ne pas dire folie. Ne vaut-il pas mieux alors cacher la nature psychique de la douleur pour éviter la honte d’avoir peur ?
La deuxième raison c’est que, lorsque après un accident de travail, le salarié en difficulté de reprendre car traumatisé par sa chute par exemple, adoptait un comportement qui suscitait bien son malaise, l’entourage s’en souciait et lui demandait des explications. En le forçant à parler, on s’intéressait à lui, on le protégeait, on l’aidait.
Stratégies de défense et entraide renvoient au lien social bien ancré pour faire face à la souffrance au travail. Cette époque aux valeurs de solidarité serait-elle en voie de disparition ?
Ce 15 juillet 2013, nous lisons dans les faits divers qu’un suicide amiénois, d’un cadre supérieur, sur son lieu de travail a surpris tous les salariés de la Mairie d’Amiens et ses habitants. Cela m’évoque par la violence de son geste irrémédiable, l’isolement, la solitude dans laquelle peut se trouver aujourd’hui, un communiquant dont la fonction était justement de reclasser des agents territoriaux en mal-être dans leur poste. Chargé des services liés à la citoyenneté et à la vie sociale, cet homme reconnu et apprécié, s’isole , il se serait tuer juste avant de prendre ses congés, probablement dans la nuit de dimanche à lundi ; situation paradoxale non ?
Quelle est la racine du mal contre l’isolement ? Nous franchissons là un tournant historique puisque le travail peut contraindre à se tuer soi-même. Que se passe-t-il pour que le collectif soit ignorant du malaise d’un collègue à ce point là ? Se suicider sur le lieu de travail renvoi à un appel à l’autre, sous-entend un message non décrypté, en instance ! Un acte à chaque fois singulier, mais mis en scène pour que le public en soit directement témoin, surpris et subitement questionné sur les raisons qui sous-tendent ce comportement.
Le première réponse est souvent cherchée dans la vie privée, ce qui est là aussi, mis en avant dans la cause immédiate invoquée par les médias. Cependant, qu’en est-il de sa tâche à accomplir vaillamment chaque jour pour faire face à ses objectifs ? Toute la personnalité est engagée dans l’accomplissement d’une responsabilité, et la valeur travail est souveraine, elle permet de se transformer soi-même. Aujourd’hui, l’autonomie au travail est prônée, de quel type de management relève-t-elle ? L’organisation du travail qui devient un facteur d’inquiétude, d’insécurité dans l’entreprise publique et privée, ne mériterait-t-elle pas d’être elle aussi interrogée dans ces circonstances ? Il est temps d’ouvrir des espaces de délibération, d’échanges d’opinions sur les questions du travail pour lutter justement contre l’isolement . Ceux qui restent devant cette conduite suicidaire qui leur est aussi adressée qu’en pensent-ils ?
L’urgence du collectif et sa mise en place serait plus efficace pour travailler, car nous ne faisons pas que produire, nous devons vivre ensemble, et au mieux ! Aujourd’hui des essais d’une « humanisation  » sous forme d’apprentissage à la gestion du stress, à la relaxation, ticket psy, etc.. viennent « adoucir » la souffrance au travail, ces mesures-sparadrap, ne sont plus à l’heure.
Le savoir appartient à ceux qui travaillent, qui connaissent les règles du métier. L’imposition d’une politique axée sur le résultat, sans tenir compte du réel du travail a des effets délétères sur la santé psychique de la personne, tout le monde en fait le constat.
Dans la région de Lyon, des entreprises bienveillantes doutent de plus en plus de cette visée à la performance, au zéro défaut, et initie des expériences pilotes, humanistes prenant en compte l’homme et sa place centrale dans l’organisation et ça marche !
En attendant, outillons notre pensée pour ne pas banaliser le mal qui sévit dans nos entreprises où le chacun pour soi défait les liens de citoyenneté. Passons à la responsabilité et l’action qui convoquent le collectif formé par les salariés, syndicats, professionnels de la santé au travail et spécialistes de ces questions à se réunir pour élaborer des solutions en accordant du temps à l’écoute du terrain, afin de réfuter cet effroi que produit ce néo-management , comme je l’écris également dans mon livre.

Chantal Cazzadori
psychanalyste, auteure-éditrice
* Suicide et travail : que faire ? Christophe Dejours, Florence Bègue.