Supporter la voix de l’autre.

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© Pablo Picasso

© Pablo Picasso

Cette aventure, au sens d’entreprise risquée, dans laquelle tu as été entrainé avec cet enfant psychotique, tu en relates les moments qui te semblent avoir été structurants, sans triomphalisme ; nous sommes loin des triomphes de la psychanalyse d’un Daco ; Le progrès y est modeste et tu suggères même qu’on puisse ne pas l’attribuer à ton propre travail mené sur quelques années avec l’enfant et ses parents, mais à la rééducation orthophonique en cours simultanément. Peut-on même l’appeler psychanalyse ce travail, te demandes-tu ? Aventure risquée dans laquelle on se trouve embarqué, j’entends ce cri glaçant que te lance cette mère à l’issue de la première séance, et qui inviterait plutôt à l’abstention : « mon fils qu’est-ce qu’on t’a fait ? ».

On sait que ces parents sont très demandeurs de techniques comportementalistes qu’ils cherchent à imposer. De notre côté, je veux dire du côté de l’analyse, il n’y a pas grand-chose à défendre. Dans cette aventure donc, c’est d’emblée ton propre rapport à la psychanalyse qui est mis à l’épreuve, ton désir qui s’y est trouvé engagé, à ton insu comme on dit. C’est me semble-t-il ce qui se passe dans beaucoup de rencontres même avec des névrosés ; aucune technicité particulière, comme des entretiens préliminaires par exemple, ne peut nous dégager du caractère aventureux de ce qui adviendra d’un après-coup : on se retrouve embarqué. Dans les institutions où on rencontre beaucoup de ces enfants psychotiques et où nous sommes des employés, cette prise de risque y est également possible bien que la rencontre fasse plus ou moins partie d’un travail commandé. Je rapprocherais ce risque de l’expression française : « travailler sans filet » ou encore de ce que dit l’artiste qui cherche à franchir quelque stagnation dans sa création : « se mettre en danger ».
En découvrant le titre de ton intervention, « supporter la voix de l’autre », il m’est revenu le souvenir de cette voix de cette femme psychotique, – si je dis psychotique plutôt que schizophrène c’est pour insister davantage sur la composante pulsionnelle que dissociative. Elle vociférait nuit et jour d’une voix suraigüe, criarde, véritable casse-tête des soignants qui n’aspiraient qu’à la faire taire. Comment la supporter cette voix et qu’en faire dans la conduite d’un travail psychanalytique qui pose la dépendance du sujet au signifiant ? Au passage il convient de remarquer que dès que la voix se fait entendre, le sexe y est impliqué, et s’il y a ambiguïté, on se tourne vers la grammaire et les marques du féminin que le sujet s’approprie ou non. De quel côté s’est-il rangé ? Je ne note pas trop d’erreur à ce sujet dans la psychose au contraire du névrosé qui lui avoue ses ambiguïtés par ses lapsus.

Dans la psychose et tout particulièrement de l’enfant nous sommes tous azimuts dans le pathos du langage, et toutes les figures répertoriées depuis longtemps, emploi de la troisième personne à la place d’un « je », écholalie, psittacisme, jeux et goût prononcé pour certaine syllabes sonores (dans ton texte les : « tia, si, cia, ida,no, yogur »), les stéréotypies en tout genre, phrases scie etc. Ces figures donc, nous offrent peu de possibilité de construire une intersubjectivité, mot bien sûr discutable, intersubjectivité où l’auditeur puisse prendre place ; peut-on parler d’entretien, d’échange, de conversation avec ces enfants ? On a plus le sentiment d’être entré dans un dialogue de sourds ; une analogie est peut-être à faire avec la voix off, la voix hors champ du cinéma qui commente l’action, une voix dont on ne sait pas toujours d’où elle vient, à qui elle appartient et à qui elle s’adresse. Qui parle et à qui, ou est le sujet ? Il parle parfois à sa main ! Elles ne sont pas sans jouissance non plus ces figures, et à vouloir leur imposer des limites on découvre les défenses d’un moi persécuté ; chaque psychotique dans ces figures s’y fait reconnaître par un style qui lui est propre. J’ai souvent employé le mot de figure, il m’est en effet difficile ici de parler de symptômes ; peut-on vraiment parler de symptôme et de transfert dans ces situations ?
C’est dans le champ de la psychiatrie médicale, que ces figures trouvent à avoir une valeur diagnostique, en tant que signe, alors que c’est du côté du signifiant que la psychanalyse cherche à s’oriente. La médecine est exclusivement tournée vers le signe, ce point me semble très important ; et c’est tant mieux car ainsi elle pose un universel possible. Le délire, une activité hallucinatoire ne sont d’ailleurs pas si commodes à déduire cliniquement de ces figures pathologiques, de ces phrases à tonalité de persécution ou d’allure surmoïque : « Elodie a dit (et non pas m’a dit) que j’avais les dents jaunes, Kéwin a dit que j’étais un homosexuel… ta tenue n’est pas correcte, regarde celle-là elle a encore pissé dans sa culotte » etc.etc , les exemple de ce genre, chacun en a un stock à l’oreille ; La persécution peut être tout aussi bien liée à une activité hallucinatoire passée inaperçue. Ces phrases donnent encore l’impression qu’elles ne font que reprendre des propos réellement tenus ; le dedans et le dehors sont dans un rapport de continuité comme dans la bouteille de Klein, dans une sorte de retournement projectif.
Je m’arrête sur la place du rire dans la psychose, et même du sourire cet organisateur de la personnalité nous dit Spitz ; il n’y en a pas beaucoup de rire ici. Il m’est arrivé parfois de laisser échapper un rire vite réprimé devant un discours délirant, me demandant si ce qu’on me servait c’était « du lard ou cochon » ; dans ce cas on peut parler de fou-rire. Mais le rire implique une combinatoire à trois et réclame la présence de ce tiers décrit par Freud ; cette combinatoire ici ne fonctionne pas. Une jeune psychotique me disait qu’elle partait en vacances pour ramener des souvenirs ; ça pourrait être là un mot d’esprit automatique, d’une formation de l’inconscient, mais le fait que cette personne ne puisse accéder à la dimension métaphorique, et je le découvre en même temps qu’elle me le dit, l’empêche de se réaliser avec la valeur d’un mot d’esprit. Il n’est pas, de plus, charitable de rire de la maladie des autres ! Nous sommes du côté de la censure sociale et du bien se conduire. Pourtant il y a bien quelque chose qui peut faire rire lorsqu’on les rapporte à d’autres toutes ces figures, sur le mode de l’imitation il est vrai, de la pantomime.
Je finis sur cette notion de suppléance que tu introduis, et tu dis finalement que quelque chose devient possible grace à elle, pourrais-tu en dire un peu plus. Suppléer dit le dictionnaire c’est ajouter ce qui manque, tout un programme, ajouter notre propre voix pour supporter les voix de l’autre. Je te remercie en tout cas de m’avoir fait profiter de ton travail pour faire mon propre pas : d’un autre à l’Autre, ou le contraire.

Daniel Colson
09/10/17

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