Un processus créatif en interaction

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Vue du château du village de Suze-La-Rousse

Vue du château du village de Suze-La-Rousse

Dans cette troisième intervention, j’ai choisi l’artiste Ivan Sigg, peintre et romancier, pour transmettre un autre cheminement et une traduction différente de la création. Avec lui, nous allons assister à une improvisation publique, en interaction avec la salle, et découvrir la gestation du processus de création, projeté sur grand écran.

Ivan Sigg, muni d’un iPad , va créer de façon ludique avec un stylet sur son écran tactile, à l’aide du logiciel de peinture numérique Brushes (utilisé par David Hockney lors de sa dernière exposition).
Ici et maintenant, pris dans les discours entendus lors de ce colloque, Ivan Sigg fait confiance à une salle attentive et réceptive pour associer à haute voix sur ses gestes de peintre, prenant la salle à témoin et l’invitant elle aussi à interagir.
Ses commentaires étaient liés à ses propres interrogations sur ce qui surgissait sous ses traits dessinés et interrompus par les réactions et questionnements de la salle. L’artiste exprimait ainsi ses mouvements inconscients et conscients dans un jeu ludique de créativité.

Partir d’un non savoir, de la non maîtrise pour jouer également avec le savoir : l’aisance du trait, de la construction, des règles sémiotiques de l’image, de sa pratique de peintre, telle était sa gageure pour arriver au bout du processus de création, en un temps donné, afin de rencontrer la surprise, la trouvaille, l’inattendu.
Après bien des censures levées, de l’audace à tout bousculer, effacer, se perdre, reprendre, et à s’autoriser aussi par la parole pour rendre compte de sa production, l’artiste qui va de tâtonnements en libertés décrétées, ne nous dit-il pas :« Créer c’est jouer » ?

Chantal Cazzadori


Ivan Sigg m’a transmis directement de son blog, (ivansigg.over-blog.com) cette expérience réalisée au colloque sur la création, à Suze La Rousse. Il l’exprime avec ses mots en les éclairant par des étapes intermédiaire de son oeuvre. Il nous offre ici un objet de création tout à fait étonnant.

Du processus de création

Les 5 et 6 juillet 2014 j’ai eu la chance d’intervenir dans un Congrès passionnant de l’Association Française de Psychiatrie dont le thème était « De la création ». Voici un résumé de mon intervention devant une salle de 70 psychiatres/psychanalystes.

DU PROCESSUS DE CRÉATION

Mesdames et Messieurs, vous allez assister à une expérience artistique et ludique. Il s’agit d’éclairer, autant que faire se peut, le processus de création. J’ai donc 45 minutes pour improviser une peinture sur un écran tactile, en direct devant vous, et essayer de décrire ce qui est en train de se tramer sur la tablette, en moi et dans l’interaction avec vous. Je n’ai aucune attente, il n’y aura donc aucune déception au final. N’hésitez pas à prendre le micro pour proposer interprétations et analyses sauvages de ce que vous voyez surgir.

1ère étape
Commençons par un outil simple, disons l’équivalent d’un stylo Bille noir, et testons-le sur la page blanche. Je laisse tourner mon stylet sans le lever de l’écran. Aussitôt je repère que ma main tourne vers la gauche. Voyons ce que cela donnerait si elle était dextrogire ? Apportons maintenant une couleur transparente au pinceau. Plaisir de glisser la peinture en gestes larges, derrière mon dessin, grâce à un calque, ce qui est impossible à faire sur une toile dans l’atelier. Ça se tient. Je pourrais m’arrêter là et signer. Cependant, je suis en terrain familier, il n’y a pas d’étonnement ou de découverte à ce stade, et aucune histoire n’a vraiment débuté. alors continuons.

Dessin de Ivan Sigg - © Ivan Sigg

Dessin de Ivan Sigg – © Ivan Sigg

2ème étape
Je constate que trois corps sont apparus, deux assis et un sur le dos jambes en l’air, réminiscences de poses d’atelier sans doute. Je vois ce début comme un échauffement. Ce sont mes gammes. C’est l’équivalent de la structure en fil de fer sur laquelle le sculpteur va monter son plâtre. Promenons-nous dans ce paysage humain que je viens de laisser surgir sur la feuille. Je prends un outil calligraphique plus épais qui génère des pleins et des déliés, à la fois pour me détacher de ce premier trait fin, et pour donner une vibration au dessin. Hé hé en contournant les trois formes, comme si je faisais le tour d’une île pour la circonscrire, je découvre la silhouette d’un rhinocéros ! Excusez-moi, il va falloir que je vous oublie un peu. Jusque là j’étais attentif à tout (c’est à dire ouvert à votre présence et à tous les possibles) et sans attente, mais maintenant je suis concentré (j’élimine tout ce qui n’est pas ce rhino) pour réaliser cet animal. Est-ce que c’est moi qui vous fait face ? Pourquoi surgit cette animalité ? je repense à ma pièce de théâtre Animalamlet où Ophelia est une autruche et Hamlet un rhino, ce qui rend difficile les rapports amoureux et sexuels. La sexualité à quatre patte et deux cornes, donc…Il a les pieds sur terre, il est bien stable et ancré, mais il a le front bas…

Dessin de Ivan Sigg - © Ivan Sigg

Dessin de Ivan Sigg – © Ivan Sigg

3ème étape
Bon, tout recouvrir de rouge avec une grosse brosse. La passion, Le désir, le sang, le vin, la révolution, la Rhinolution ? pourquoi pas. Une parenthèse : j’ai tenté de faire ce même travail que je réalise devant vous en peinture, avec les mots, dans mon roman « La touffe sublime » (Julliard). J’y recense tous les facteurs qui contribuent à la naissance d’une oeuvre…
Je ne peux me résoudre à totalement faire disparaitre ce rhino avec mon coup de rouge : je laisse quelques repentir et je « Multiplie » ce rouge et ces repentirs avec le calque du rhino. Intéressant, non ? Giacometti et Durer qui rencontrent Nicolas de Stael, ha ha ha. J’ai produit du hasard en mixant ces deux strates. Pour l’instant, les applications de peinture ne savent pas génèrer d’elle même l’accident ou le hasard. Je n’aurai jamais placé volontairement ces taches/trouées de lumières à ces endroits là, mais je les accepte volontiers parce qu’elles me surprennent. Tiens, je n’avais pas vu ce coeur au centre de la bête ?

Dessin de Ivan Sigg - © Ivan Sigg

Dessin de Ivan Sigg – © Ivan Sigg

4ème étape
je vais maintenant utiliser une gomme douce pour obtenir des transparences, effacer un peu l’animal pour revenir à de l’humain, et enfin tempérer ce rouge trop dominant. Un regard interrogateur surgit. Un oeil dur et un oeil triste. Un sourire mitigé. Un gros feutre noir pour faire surgir un contexte derrière cette figure, en taillant un paysage urbain : voilà que surgissent les châteaux de Suze la Rousse et de Grignan. Peut-être des réminiscences de la guerre de 14 à cause du spectacle d’hier soir sur la correspondance de Georges Clémenceau ?
« On dirait Freud  » lance une spectatrice. « Un poilu donc !? Fais-je, mais pas de 14 » Ha ha ha. cela dit je ne vois pas où est la ressemblance avec le psychanalyste, mais je joue le jeu et je plante des poils sur le menton et sur la tête ! J’aime bien cette image. Elle est un peu dure, mais elle commence à bien vibrer. On dirait que le personnage bouge, qu’il est traversé par le décor. je pourrais signer cette étape. Je vais en faire une sauvegarde.

Dessin de Ivan Sigg - © Ivan Sigg

Dessin de Ivan Sigg – © Ivan Sigg

5ème étape
Créer, c’est s’autoriser c’est à dire, se libérer de toute autorité intérieure ou extérieure. Il ne me reste que deux minutes avant la fin de mon intervention aussi je vais tout bouleverser à grands coups de ciseaux ! Allez, je me lance. Ne pas avoir peur de bousculer le résultat au dernier moment, dans l’urgence, pour me surprendre, pour vous surprendre. Ce bleu clair, cet air frais, tranche, découpe, taille, je dessine quasiment les yeux fermés. je sens que du neuf surgit. Et voici qu’en rajoutant quelques traits rapides, apparaissent à droite une vieille femme, à gauche une jeune femme, et au centre un homme carré éléphantesque dont tout le corps regarde le monde en face. Qui sont ils ? L’artiste au centre avec à droite sa mère et à gauche sa femme avec qui il prend son pied ? ou bien sa fille qu’il retient par le pieds pour qu’elle ne parte pas de la maison ? Et enfin, le père en filigrane, puisque c’est « Le père DIVAN » autrement dit à la fois Freud et le mien (le père d’Ivan, psychiatre/psychanalyste).

Dessin de Ivan Sigg - © Ivan Sigg

Dessin de Ivan Sigg – © Ivan Sigg

Fin
Ivan Sigg 6.VII.2014
Pour les institutions culturelles, entreprises, centres de formation, Tink tank, intéressės par ce type d’intervention, n’hésitez pas à me contacter : ivansigg@free.fr
Je vous invite également à visiter mon blog: ivansigg.over-blog.com

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