Zezette épouse XX ou XY ou XXY ou XYY etc. Féminin vs Masculin: y a-t-il une alternative?

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© Cyril Lancelin

Analyse Freudienne & A Propos
Séminaire II. Année 2021/22.
L’angoisse face aux changements, vacillement des certitudes au
regard de la psychanalyse.

Le féminin et le masculin se construisent en opposition l’un à l’autre dans une logique d’exclusion plus qu’en miroir. Est dit féminin ce qui n’est pas masculin.

Il en va ainsi de l’identité et en particulier ce qui concerne notre propos sur l’identité sexuelle ou de genre. La première difficulté se pose à propos de la question de l’identité. L’identité n’est pas considérée comme un concept analytique. Nous verrons comment concevoir l’identité selon la logique de l’inconscient, ainsi que les nombreuses conséquences qui en découle. D’autre part, la logique oppositionnelle, aristotélicienne, où le féminin se définit par opposition au masculin est-elle une logique à l’œuvre dans l’inconscient? Ces questions ne nous sont jamais posées directement par nos analysants, mais ne peuvent pas être éludées au fil de la demande et de son déploiement dans le discours d’un sujet que l’on tente d’écouter.

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La question de l’identité se présente toujours sous la forme d’une certitude, d’un présupposé tel qu’il semble inconcevable d’en remettre en question la nécessité. Pour le dire autrement, ce qui est questionné par le sujet analysant est la qualité de son identité, suis-je une femme ou un homme? par exemple, et pas la fonction de l’identité. Peut-être est-ce dû au fait que l’identité n’est pas suffisamment questionnée par la théorie analytique donc par les psychanalystes?
Ce n’est qu’au décours de son travail analytique qu’un sujet pourra se découvrir comme divisé, multiple, et ainsi mettre au jour l’aliénation à se définir à partir d’une identité. Et pourtant, même après une analyse longue, nous y retournons sans cesse. Par exemple, lorsque nous disons: « je suis psychanalyste », dans quelle mesure sommes-nous dupes de cette identité? Dans quelle mesure pensons-nous sincèrement: « il m’arrive d’être psychanalyste parfois, lors de certaines cures et à certains moments de ces cures »? D’accepter cette division, cette non-identité est un travail qui ne cesse pas de ne pas s’écrire 1. L’identité est alors cette illusion qui nous permet de ne pas être submergés par l’angoisse, par l’incertitude, par ce réel. L’identité vient donner du sens. Nous entendons si souvent des sujets dire qu’ils veulent donner un sens à ce qu’ils font. C-a-d se donner une raison d’être. L’identité a ainsi une fonction imaginaire. Le sens ne ressortit pas au symbolique, mais à l’imaginaire.
Prenons comme exemple ce qui ne se produit pas si rarement lorsque nous recevons un patient auquel nous n’entendons absolument rien à ce qu’il dit. Cela produit un certain désarroi, qui peut nous amener à réagir. Cela peut se faire par un diagnostic, de l’identifier comme un sujet psychotique par exemple; ou bien de penser que ce sujet est venu pour ne rien dire ou ne rien laisser échapper de ce qui le constitue etc. En dernier recours, nous nous disons « merde, je suis psychanalyste quand même, je finirais bien par y entendre quelque chose ». Ce qui est notable dans cette affirmation identitaire, c’est le « même » du « quand même ». Ce « même » représente une image d’unité et vient assurer un sens au non-sens. Et surtout c’est le même de l’identité, dans les deux sens d’identité, de l’identique et aussi dans une identification à une image. Ainsi, nous pensons que les quelques moments où nous sommes « psychanalystes » sont ceux où nous arrivons à accepter de ne pas mettre de sens là où il n’y en a pas, là où il y a du non- sens, à ne pas chercher d’identité, à la fois identité de situation et identité en tant qu’appartenance à un groupe pour donner un sens à ce que l’on fait. Et encore moins à chercher une raison d’être dans cette identité. Bref, quand nous assumons pleinement notre division subjective.
Cette question du sens et du non-sens, nous permet d’introduire ce que le 20 octobre dernier, au séminaire parisien d’Analyse Freudienne, Annick Hubert Barthélémy a évoqué à propos du concept de « Neutre » tel que Roland Barthes l’a développé dans son cours au collège de France en 1977-78, où, pour le dire vite, il oppose « le Neutre » au paradigme et au sens, nous y reviendrons plus tard. Il avance que le neutre permet de déjouer le sens, alors, le neutre dans cette acceptation éclaire parfaitement ce que dit Freud, quand il définit l’écoute psychanalytique comme neutre et bienveillante. La neutralité analytique permettant ainsi de ne pas se laisser captiver par le sens.
Nous avons évoqué la question de l’identité sur un plan d’identité avec soi-même, comme une défense contre la division subjective et pour procurer un sens face à ce réel, une illusion d’unité. Cela renvoie au stade du miroir. Reprenons ce qu’en dit Lacan. Il écrit en 1949: « Il y suffit de comprendre le stade du miroir comme une identification au sens plein que l’analyse donne à ce terme: à savoir la transformation produite chez le sujet, quand il assume une image »2. A cette époque, il reprend ce concept d’identification tel que Freud l’avait élaboré. L’identification est en rapport avec le corps, avec l’image du corps, d’une part dans le processus de séparation d’avec la mère et d’autre part elle constitue le travail d’une mise en forme de la réalité extérieure. L’identification est aussi dans « Psychologie collective et analyse du Moi » définie comme la relation la plus précoce d’une liaison de sentiment à une autre personne. Ainsi, l’identification se présente comme la relation du sujet avec l’autre, en tant qu’objet. Quand le sujet peut reconnaître l’autre en lui-même, il y a identification, sinon il se produit une expulsion en l’autre de ce qu’on ne reconnaît pas en soi. Alors que l’identité, c’est enfin retrouver un moi qui pourrait (illusoirement) être pur de toute relation d’objet. A emprunter à l’autre, ne risque-t-on pas de cesser d’être soi? Celui qui se passe de l’autre est précisément dans la logique identitaire, et non pas du côté d’un processus permanent d’identification 3. Il apparaît ainsi que l’identité n’est pas un mode relationnel aux autres, au monde extérieur; c’est une relation à soi-même qui vise à exclure tout ce qui n’est pas soi-même, ce qui n’est pas pur. C’est, de ce point de vue, un mécanisme entièrement imaginaire.

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Or, lors du séminaire sur l’identification, Lacan va amener des éléments qui nous permettent d’entendre en termes analytiques ce qu’il en est de l’identité performative, telle que Judith Butler la soutient, où dire c’est être. C’est en particulier dans ce séminaire que Lacan va clairement différencier « le Moi idéal » de « L’idéal du Moi », que Freud avait laissé dans une certaine confusion. Le moi-idéal est le narcissisme, une formation totalement imaginaire, et l’idéal du moi se trouve du côté du symbolique, donc du signifiant. Dans la formation du moi, c’est le moi-idéal qui s’identifie à l’image de l’autre, à l’image spéculaire: « Cette forme situe l’instance du moi, dès avant sa détermination sociale 4». Le Moi est pour Lacan, essentiellement une formation imaginaire. L’identité est plutôt à référer à l’assomption par le futur sujet de son unité grâce à l’effet d’un signifiant énoncé par la mère, quand elle dit par exemple: « tu es Zezette ».
Ce qu’il en est de l’identité se constitue lors de ce qu’il nomme l’identification sociale, dans le texte du stade du miroir: « le stade du miroir (..) pour le sujet, pris au leurre de l’identification sociale, (..) et à l’armure enfin assumée d’une identité aliénante, qui va marquer de sa structure rigide tout son développement mental 5». En effet, l’identification sociale est une identification de l’idéal du moi. Dans le séminaire « L’identification », Lacan franchit un pas en parlant d’identification du sujet au signifiant. Il s’agit concernant le stade du miroir de l’identification du sujet au signifiant énoncé par la mère. La mère, ou plutôt le sujet à l’œuvre dans cette fonction, peut dire à l’enfant: c’est toi, ou son prénom, ou lui dire tu es mon phallus, ce qui me complète, celui qui me ravi ou me déçoit etc. Toutes les variations sont possibles et on peut envisager les conséquences sur la formation d’idéaux du moi de l’infans et de son destin. Le ou les signifiants, ici, auxquels le sujet s’identifie sont déterminants pour un sujet. Ce sont ce que Lacan appelle des signifiants maîtres, S1. C’est à partir du signifiant maître que se constitue le discours du maître. C’est particulièrement intéressant concernant la question de l’identité. En effet, dans le séminaire: « L’envers de la psychanalyse », Lacan dit: « le discours du Maître commence avec la prédominance du sujet, en tant justement qu’il tend à ne se supporter que de ce mythe ultra-réduit : d’être identique à son propre signifiant 6 ». Qu’est-ce que cela veut dire? L’identité apparaît comme la production par un sujet du discours du maître 7. L’identité est donc bien un concept analytique; il s’agit d’un discours, d’une forme de lien social. Il nous semble intéressant de faire remarquer que le patriarcat est aussi un « discours du maître ». L’identité est donc une instance qui occupe une fonction du même ordre que le patriarcat, et peut ainsi lui être opposé au nom de l’individu, c-à-d celui qui n’est pas divisé. Encore faut-il pour cela que le sujet identifié à un ou des signifiants, dans son identité d’individu, puisse se départir de l’idéologie dominante et de son surmoi. Parce que remplacer une idéologie dominante par une autre ce n’est qu’une révolution, c-à-d un retour au point de départ. N’est-ce pas l’enjeu de l’identité performative, telle que l’envisage Judith Butler?

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Alors, pour avancer dans cette question de la performance, lisons ce qu’écrit Lacan, toujours dans « Le stade du miroir: « Autrement dit, que si jamais le sujet (..) arrive à l’identification, à l’affirmation que c’est « le même, que de penser et être », à ce moment-là il se trouvera lui-même irrémédiablement divisé entre son désir et son idéal 8». On peut percevoir que l’acte performatif est celui de l’identification sociale ou identification du sujet au signifiant. C’est bien pour lui, d’identité qu’il s’agit lors de cette performance.
Alors, l’acte performatif, où il s’agit d’affirmer et de réaffirmer une identité, permet d’être ce que l’on dit, c-a-d une identification du sujet au signifiant (cf. d’être identique à son propre signifiant); cette performance ne peut qu’amplifier la division du sujet, entre son désir et son idéal, comme le dit Lacan dans cette citation. Cela signifie que le sujet s’affirmant dans son identité, dans l’identification à son idéal, n’en sera que plus éloigné de son désir. Cela ne fera qu’augmenter son malaise, son malêtre. Heureusement que la plupart du temps et aujourd’hui de plus en plus souvent cette identification rate, en particulier lorsqu’il s’agit des signifiants homme et femme. Pour illustrer ceci, une petite histoire entendue dans un podcast dont j’ai perdu la référence. Un enseignant raconte ce qui lui est arrivé. Il était plein de bonne volonté pour accompagner une adolescente transgenre. Lorsqu’elle a changé de prénom, il ne pouvait pas prononcer son nom, disons Alexandra, ni même lui donner la parole en classe. Ce qu’il en dit est qu’elle était, alors, en mini jupe avec des bas résilles, de très gros seins etc. comme une poupée Barbie. Pour cet enseignant, Alexandra ne pouvait pas représenter une femme et il ne pouvait donc l’appeler, l’identifier par son nouveau prénom féminin. Dans cet exemple, bien que le ratage de l’identification se produise chez l’enseignant, il est perceptible que plus un sujet s’affirme dans son identité, son individualité, plus il se trouve divisé.
Pour terminer sur cette question complexe de l’identification du sujet au signifiant, faisons deux remarques. Tout d’abord, Lacan dans ce séminaire sur l’identification définit le signifiant en tant qu’il renvoie à la différence radicale, absolue. Cela a comme conséquence que si l’identité cherche une image unifiée, pure, idéalisée, et d’appartenance à un groupe; sa réalisation par identification du sujet au signifiant renvoie le sujet à sa singularité dans sa différence et comme ne pouvant pas s’identifier à un groupe. C’est là, une autre forme de la division du sujet entre son désir et son idéal. L’idéal apparaît comme venant aliéner le sujet. Or, l’effet d’une cure analytique est généralement des déconstruire les idéaux. Si ce que nous venons de dire s’avère juste, à savoir que finalement toute forme d’identité est basée sur des idéaux, la cure ne va pas aider le sujet à se conforter dans une recherche identitaire, bien au contraire. Sauf, si l’analyste lui-même se trouve à identifier ses analysants dans une identité, comme celle d’homme ou de femme. En disant ou en pensant de ses analysants qu’ils sont hommes ou femmes, il ne fait que renvoyer ceux-ci à leurs propres idéaux, soutenus par les siens, dans la représentation de ce qu’est un homme ou une femme. C’est bien ce qui est reproché, à juste titre, à la psychanalyse par des féministes et LGBTQIA+.
Ensuite, pour pouvoir se maintenir dans cette contradiction, entre désir et idéal, le sujet va construire une fiction qu’il ne peut pas remettre en question, sans risquer de s’effondrer dans son identité. Une fiction qui lui permet de prendre son désir pour la réalité idéalisée. L’identité est maintenue au prix d’un déni, tel que ceux que nous voyons fleurir en ces temps de vacillements des certitudes. Ceci nous semble d’autant plus concret lorsque le signifiant auquel le sujet s’identifie est un S1, un signifiant maître qui détermine le sujet. Alors, la fiction peut facilement devenir une croyance et une certitude.
Après avoir abordé la question de l’identité, voyons un peu ce qu’il en est de l’opposition homme/femme.

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Aujourd’hui, être une femme ou un homme, que ce soit du point de vue du sexe ou du point de vue du genre, apparaît comme absolument essentiel autant à l’identité de chacun.e qu’aux rapports sociaux. La première parole énoncée à propos de l’enfant par un sujet extérieur aux parents est: c’est une fille ou c’est un garçon. Ceci à la naissance, et depuis quelques décennies lors des échographies, concerne cette identité sexuelle, souvent même avant celle de l’état de santé de l’embryon, du fœtus ou du nouveau né. Dès cette première parole, un ensemble de signifiants, de représentations, de déterminations langagières, sociales, culturelles etc. vont engager cet enfant dans une identité qui prend la figure d’un destin. Ce destin est dessiné par la différence des sexes et se trouve à l’origine de violences à l’encontre des femmes et des minorités sexuelles.
La différence des sexes peut apparaître comme quelque chose d’évident. Cette différence nous a même paru, longtemps, non seulement essentielle mais aussi comme la plus fondamentale concernant l’être parlant. Nous pouvions dire qu’il y a une différence plus grande entre un homme et une femme, tous les deux enseignants dans une petite ville, qu’entre un paysan togolais et un trader londonien. Mais qu’est-ce qu’une femme et qu’est-ce qu’un homme.
Avec quels critères déterminer cette différence? Est-elle anatomique, chromosomique, gonadique, fonctionnelle (la capacité à enfanter: comme ces hommes trans qui arrêtent les hormones mâles pour être enceints) et aujourd’hui hormonale? La question peut aussi se poser à partir des personnes intersexuées. Il s’agit de celles qui à la naissance ont un sexe indéterminé: hermaphrodisme, agénésie de développement du sexe etc. Il s’agit également de celles qui sont anatomiquement des femmes et ont un caryotype XY. Il existe aussi des personnes qui ont au moins trois chromosomes sexuels: XXY nommées syndrome de Klinefelter assez fréquent, un enfant sur 600; ou le syndrome XYY. Il y a aussi le syndrome de Turner: X0, absence du chromosome Y. La médecine et le patriarcat ont longtemps traité ces personnes comme une pathologie à corriger, comme une anomalie insupportable. Cela conduisant à des opérations ultra- précoces qui ont très souvent été vécues, à juste titre, par ces sujets comme des mutilations irréversibles. Ces personnes intersexuées montrent que la différence des sexes n’est pas aussi évidente que l’on pouvait le penser.
La différence des sexes conduit à diviser l’humanité en deux, dans une logique strictement binaire et d’opposition exclusive: d’un côté les hommes et de l’autre ce qui n’est pas homme, donc les femmes. De plus la différence des sexes apparaît à la lumière des travaux des féministes et théoriciennes du genre comme étant un présupposé visant au maintien d’une norme, d’une soi-disante normalité, permettant d’assoir, comme toute norme, une domination. Il existe bien d’autres critères de catégorisation de l’humanité, qui ont pu paraître, à d’autres époques pas si révolues, tout aussi irréfutables: la couleur de la peau, la langue ( confère l’histoire du schibboleth ), la religion, l’origine sociale etc. En quoi la différence des sexes pourrait-elle, ainsi, être considérée comme une vérité intangible, irréfutable et donc cette fois être universelle, permettant de différencier les êtres humains? Pour le dire autrement, y aurait-il un inconscient mâle et un inconscient femelle? Freud est absolument formel: cela n’existe pas, l’inconscient, nous dit-il, est bisexuel 9. Il explique qu’à partir de cette bisexualité s’effectue un choix d’objet, mâle ou femelle comme étant la conséquence de la formation du Surmoi-idéal du Moi. On peut y entendre que le renoncement à un type d’objet, mâle ou femelle, est une soumission à un idéal par la mise en place de la culpabilité ( Surmoi ). Le Surmoi vient mettre en place l’interdit, interdit de l’inceste. Il notable que l’interdit de l’inceste soit ainsi corrélé au renoncement à la bisexualité. Cela donne un fondement à l’intuition de Judith Butler de remettre en question l’interdit de l’inceste, comme quoi elle a bien lu Freud et Lacan. A ceci près que l’interdit est nécessaire à la mise en place du désir. Finalement, on peut retenir que ce renoncement à la bisexualité est une marque de la castration 10. Cela tend à disparaître actuellement, et nous verrons bien dans les années à venir, de quelle façon cette castration s’exprimera, par quels interdits ou renoncements.

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Au fil de ses élaborations, la théorie psychanalytique a déterminé la différence des sexes sur des critères qui vont de la présence ou pas d’un pénis, l’activité ou la passivité puis avec les formules de la sexuation sur le mode de jouissance: phallique ou autre. Quelque soit le bien-fondé de ces critères qui permettraient de catégoriser les sujets, rien ne permet de dire que cela amène à penser qu’ils pourraient qualifier un sujet d’homme ou de femme. Par exemple, si l’activité qualifie le masculin, cela ne se peut que par identification sociale, c-à-d par soumission à une identité déterminée par le discours dominant, discours du maître, du patriarcat. Alors, ne pourrait-on pas tenter de catégoriser autrement? C’est ce qu’à produit une théoricienne comme Monique Wittig. Dans ses points de vue tout à fait radicaux de féministe et lesbienne, elle amène des questions qui nous semblent essentielles, bien qu’elle conteste assez sèchement la psychanalyse et l’inconscient. Elle tente de dépasser l’opposition homme/femme afin de sortir de l’oppression des femmes et des minorités sexuelles. Elle le fait par l’écriture dans deux ouvrages littéraires: « L’opoponax 11 » et « Le corps lesbien 12 », où elle essaye de rendre « les catégories de sexes obsolètes dans le langage ». Elle le fait également dans son œuvre théorique, en particulier dans « La pensée straight 13 », dont je vais donner de larges extraits, pour faire percevoir, au delà de sa radicalité, à quel point ce qu’elle avance peut être congruent, sur certains aspects, avec notre façon de penser sur ces questions. Sauf en ce qui concerne l’inconscient, qu’elle veut supprimer car il est pour elle au service du patriarcat hétérosexuel 14.
« L’hétérosexualité est le régime politique sous lequel nous vivons, fondé sur l’esclavagisation des femmes 15». « Il faut comprendre que ce conflit n’a rien d’éternel et que pour le dépasser, il faut détruire politiquement, philosophiquement et symboliquement les catégories d’‘homme’ et de ‘femme’ 16». « La pérennité des sexes et la pérennité des esclaves et des maîtres proviennent de la même croyance. Et comme il n’existe pas d’esclaves sans maîtres, il n’existe pas de femmes sans hommes.(..) Car il n’y a pas de sexe. Il n’y a de sexe que ce qui est opprimé et ce qui opprime. C’est l’oppression qui crée le sexe et non l’inverse 17 ». « Car la-femme n’existe pas pour nous, elle n’est autre qu’une formation imaginaire, alors que « les femmes » sont le produit d’une relation sociale 18». « A ce point, disons qu’une nouvelle définition de la personne et du sujet pour toute l’humanité ne peut être trouvée qu’au delà des catégories de sexe (femme et homme) et que l’avènement de sujets individuels exige d’abord la destruction des catégories de sexe, la cessation de leur emploi et le rejet de toutes les sciences qui les utilisent comme leurs fondements (pratiquement toutes les sciences humaines) 19». « Or qu’est-ce que l’autre-différent sinon le dominé? (..) Le concept de « différence des sexes » par exemple constitue ontologiquement les femmes en autres différents. Les hommes eux ne sont pas différents. (..) Et la différence a pour fonction de masquer les conflits d’intérêt à tous les niveaux, y compris idéologique 20». Ainsi pour sortir de l’hétérosexualité, qui est par essence oppressive pour les femmes, il est nécessaire de supprimer les catégories homme et femme, et l’opposition qui les lie. Pour ce faire, elle propose une catégorie qui ne serait ni homme ni femme. Elle écrit:« Les lesbiennes ne sont pas des femmes 21». Il ne s’agit pas là, en tout cas dans notre lecture, d’une provocation, mais surtout d’une tentative de théoriser la suppression des catégories homme et femme; elle invente une autre catégorie ni homme ni femme: les lesbiennes, pour faire imploser les catégories classiques.

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Si nous sommes d’accord avec elle sur la caducité des catégories homme et femme, nous ne le sommes pas sur la solution qu’elle propose; où il s’agit de proposer une autre catégorie pour annuler les autres, sans remettre en question la logique binaire d’opposition homme/femme, car il s’agit fondamentalement d’une logique ségrégative. En effet, nous pensons que la logique de l’inconscient n’est pas binaire. Car si l’inconscient ne connaît pas la négation, il ne connaît pas plus la contradiction. Prenons deux notions fondamentales et complexes de la théorie analytique: actif/passif et dedans/ dehors. Ces notions semblent fondées sur cette logique binaire d’exclusion: ce qui n’est pas d’un côté est forcément de l’autre. Pour aller vite, concernant la question de l’actif et du passif, attribué trop rapidement au masculin et au féminin, la clinique nous montre que l’activité ou la passivité sont plutôt liés à la position du sujet dans la mise en œuvre de son fantasme, ou pour le dire autrement, si un sujet est passif, il ne l’est qu’activement. Les errements de Freud sur la primauté du masochisme et du sadisme en témoignent. Quand à la question du dedans et du dehors, qui peut soutenir savoir clairement ce qui est de soi et ce qui ressorti à l’Autre ou même à l’autre sans tenir une position paranoïaque? C’est ce qu’amène Lacan lorsqu’il parle du Moi. De même, nous avons démontré que l’amour et la haine ne sont pas dans une logique binaire d’opposition mais qu’ils s’articulent dans une structure mœbienne, dans une forme de continuité.
C’est ici que la notion de neutre que Roland Barthes déploie dans son cours au Collège de France nous a particulièrement intéressé. Il le décrit ainsi, dans le quatrième de couverture: « L’argument du cours a été le suivant : on a défini comme relevant du Neutre toute inflexion qui esquive ou déjoue la structure paradigmatique, oppositionnelle, du sens, et vise par conséquent à la suspension des données conflictuelles du discours 22». Il cherche avec le Neutre à sortir de l’opposition de sens, qui amène à l’exclusion d’un sens pour un autre: « Le paradigme est un modèle qui s’impose comme porteur du Sens qui exclut tous les autres 23». Si le Neutre, selon Barthes, permet de dépasser les oppositions binaires saussuriennes, « le Neutre n’est pas le nul, la renonciation à l’opposition, mais son dépassement, son ouverture au pluriel 24». Ce qui nous semble particulièrement intéressant concernant notre propos est cette question du pluriel, (qu’aujourd’hui on pourrait écrire plurent iel ), qui n’est pas excluant, bien au contraire, mais qui inclut tous les sens. Comme on pourrait entendre que le terme « d’hainamoration » serait un terme neutre dans lequel l’amour et la haine ne sont pas dans une opposition excluante, mais au contraire tel que cela permet d’en appréhender les différences sans subir la fascination du sens. Pour le dire autrement, en ce qui concerne la pratique de l’analyse, cela donne un instrument conceptuel pour écouter le signifiant sans se laisser prendre par la force du signifié qu’il porte. Ainsi, masculin et féminin peuvent être ramenés à ce qu’ils sont: des signifiants. Cela est explicite dans l’exemple donné tout à l’heure de ce professeur et son élève, jeune femme trans. Il a été pris par le sens du signifié féminin qu’il ne percevait pas dans le même sens qu’elle.
Nous n’allons pas, ici, aller plus loin dans le développement de la pensée de Barthes, ce qu’Annick Hubert Barthélémy va proposer lors du séminaire parisien d’Analyse Freudienne le 15 décembre prochain.
Pour terminer, tentons de dire quelque chose sur la place du féminin et du masculin dans l’inconscient, ou pour le dire autrement: y-a-t-il une différence des sexes dans l’inconscient? Comme nous l’avons dit tout à l’heure, il n’y a pas à proprement parler d’inconscient mâle ou femelle, il y a la bisexualité. Notre hypothèse est de soutenir que la bisexualité constitue un lieu neutre, au sens que Barthes lui donne, comme non binaire, pluriel, où le masculin et le féminin peuvent coexister sans s’exclure. Ce lieu neutre du bisexuel est celui ou vient s’inscrire le sexe: masculin, féminin, les deux ou aucun des deux etc. En effet, Freud nous a laissé la bisexualité originelle, sans jamais l’avoir pleinement développée. Cela veut dire que si la bisexualité est originelle, c’est donc qu’il n’a pas de sexuation originelle masculine ou féminine. La sexuation ne peut se construire qu’à partir de cette bisexualité. Nous en avons montré certains mécanismes, où l’accession à la sexualité génitale s’effectue par la culpabilité qui amène à renoncer à un choix d’objet. Ce n’est pas le choix d’objet qui peut déterminer ce qu’est un homme ou une femme. Finalement, quelque soit le mode d’approche, nous n’avons aucun moyen de dire ce qu’est un homme ou une femme du point de vue analytique. Il nous faut bien admettre que masculin, féminin, et donc la sexuation n’existent pas en tant que tels dans l’inconscient. Ils sont construits à partir d’identifications du sujet à des signifiants. Ce ne sont que des signifiants. La sexuation qui existe dans l’inconscient est celle réduite de la bisexualité à l’identité.

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Ce n’est qu’à partir de la bisexualité que le sexe sera déterminé, par exclusion de ce qui n’est pas l’idéal. L’idéal se définit d’une part en rapport avec le sexe anatomique (c’est une fille ou un garçon dit par un autre) c-à-d par le discours de l’Autre et d’autre part par le discours dominant, le patriarcat. Et n’oublions pas que l’idéal est un signifiant, qui ressortit à l’Autre. C’est dire que le sexe est donné par l’Autre. Cela se produit par l’affirmation d’une identité, identité sexuelle, ce qui est une opération qui revient à nier la bisexualité en tant qu’originelle. Lorsque cette identité est assumée par le sujet, celui-ci se donne un genre. Le genre apparaît alors comme une identité sexuelle, où l’Autre semble effacé; un sexe qui ne doit rien à l’Autre, un sexe à soi. Finalement, nous pouvons dire que la sexuation dans l’inconscient, que le sexe de l’inconscient est le sexe de l’Autre.
(L’allusion à cette phrase de Lacan: « le désir est le désir de l’autre », ne vise pas à en recouvrir toutes les significations, la question du désir est autrement complexe, mais est faite essentiellement pour amener un trouble dans la réflexion, en miroir ou intellectuelle, du génitif objectif et du génitif subjectif de « sexe de l’Autre » dans cette critique de la notion d’identité sexuelle).
Après tout, du point de vue du sujet, de la clinique analytique, à quoi ça nous sert de savoir si on a affaire à un homme ou une femme? Car si un homme ou une femme ça n’existe pas dans l’inconscient, en tout cas autrement que comme sexe de l’Autre, de savoir s’il s’agit d’un homme ou d’une femme, n’a d’utilité que ne pas entendre les signifiants du sujet parlant, sa singularité, et aussi de ne pas entendre, de nier ou dénier la bisexualité originelle et la division du sujet. Quand on écoute un sujet de telle ou telle couleur de peau, de savoir qu’il est noir ou blanc ou autre, ne nous sert pas à entendre sa différence de sujet (sujet de l’inconscient), sa différence se dit dans les signifiants qui sont les siens, en tant que le signifiant est la différence radicale. Le signifiant est ce qui représente le sujet pour un autre signifiant.
Ainsi, la bisexualité peut très bien constituer ce lieu neutre, c-à-d pluriel, dans lequel un sujet peut être représenté pour un autre signifiant, en tant qu’homme ou femme ou les deux, ou aucun des deux. C’est un lieu où le sujet se trouve divisé. Ce lieu, aussi, où il va se dire en tant qu’il se choisit ou pas un sexe, il conviendrait plutôt ici de dire un genre. Ainsi, savoir quel est son genre peut permettre de dire quelque chose de son désir: ceci est mon genre.

Philippe Woloszko.
Metz, le 25 novembre 2021.

1 D’amener la division subjective ainsi, la fait apparaître comme un réel. C’est ce que nous appelons dans la suite de ce texte: « ce réel ».
2 J. Lacan. Le stade du miroir comme formateur de la fonction du Je telle qu’elle nous est révélée dans l’expérience psychanalytique. Ecrits. Seuil. Paris. 1966. P 94.
3 J. Sedat. In L’apport freudien. sous la direction de Pierre Kaufmann. Bordas. 1993. p170.
4 J. Lacan. Le stade du miroir. Op. Cit. P 94.
5 Ibid. P 97.
6 J. Lacan. L’envers de la psychanalyse. Séminaire XVII. Version Valas. Séance du 18 février 1970. P121.
7 Dans ce même séminaire, Lacan définit le signifiant maître ainsi: « L’expérience psychanalytique, et le plus simplement à partir de ceci, qu’il y a un usage du signifiant qui peut se définir de partir essentiellement du clivage d’un signifiant Maître avec ce corps justement dont nous venons de parler, ce corps perdu par l’esclave, pour qu’il ne devienne rien d’autre que celui où s’inscrivent tous les autres signifiants. C’est de cette sorte que nous pourrions imager ce savoir que FREUD définit de le mettre dans cette parenthèse énigmatique de l’Urverdrängt ». (Ibid. P 120.) Or, Freud dans « Le moi et le Ça » définit ainsi l’idéal du Moi: « Cela nous ramène à l’apparition de l’idéal du moi, car derrière lui se cache la première et la plus significative identification de l’individu, celle avec le père de la préhistoire personnelle ». (S. Freud. Le moi et le ça. O.C. T. XVI. P.U.F. Paris 1991. P275.) Ainsi, c’est à cet endroit de la formation de L’idéal du Moi que se constitue l’identité du sujet comme discours du maître. C-à-d comme lien social du sujet dans son affirmation identitaire.
8 J. Lacan. Séminaire IX. L’identification. Version Valas P 362.
9 Notre précédent séminaire Analyse Freudienne/ A propos à Metz du 14 octobre. Les certitudes de la psychanalyse et la question du genre.
10 Ibid. Et le séminaire Analyse Freudienne de Robert Lévy à Paris du 17 novembre 2021. La psychanalyse est-elle sexiste?
11 Monique Wittig. L’opoponax. Les éditions de minuit. Paris 1964.
12 Monique Wittig. Le corps lesbien. Les éditions de minuit. Paris 1973. 13 Monique Wittig. La pensée straight. Éditions Amsterdam. 2018.
14 Ibid. P60.
15 Ibid. P13.
16 Ibid. P14.
17 Ibid. P44.
18 Ibid. P60.
19 Ibid. P64.
20 Ibid. P74.
21 Ibid. P77.
22 Roland Barthes. Le Neutre. Cours et séminaires au Collège de France (1977-1978). Le Seuil. 2002.
23 CLAUDE STÉPHANE PERRIN. https://www.eris-perrin.net/2014/06/roland-barthes-et-le- neutre.html. Le neutre et la pensée.
24 Roland Barthes. Op. Cit. P 269. Cité par Rachele Raus: Le Neutre. Rachele Raus. https:// doi.org/10.4000/studifrancesi.36867

© Cyril Lancelin