Comment peut-on comprendre Lacan ?

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Les Larmes, de Man Ray

Les Larmes, de Man Ray

Suite de l’article “« À ciel ouvert » chaque enfant est une énigme”

C’est la question qui m’est venue après avoir vu ce documentaire (voir l’article d’Anna Konrad), dans lequel les références lacaniennes sont légion lors des rencontres des intervenants en supervision. La langue lacanienne est en effet particulière, pour certains c’est facile, pour d’autres c’est une forêt Lacan, une encyclopédie nous dira Laure Adler dans son émission, hors-champs, de nov 2012, en recevant l’invité du jour, Jean Claude Milner, linguiste et philosophe sur France Culture.

La Gravida, 1939

La Gravida, 1939

Parler Lacan ?
C’est au séminaire de Roland Barthes que Jean-Claude Milner, futur linguiste a entendu parler pour la première fois de Lacan. Dans le monde des “Khâgnes”, la psychanalyse était peu mentionnée en 1961-62. D’après Roman Jakobson, la fonction poétique du langage apparaît nécessairement dans la parole, même si cette fonction poétique est soumise à d’autres fonctions : expressive, conative, phatique etc., elle ne peut disparaître sinon le langage deviendrait statique.
L’enfant ne se préoccupe pas de phénomènes extra-linguistiques, mais du langage lui-même, il invente souvent sa langue, ce qui nous étonne et nous amuse. Jacques Lacan issu du mouvement surréaliste, va nous transmettre un rapport tout autre avec la langue qu’il nommera dans sa linguisterie : la lalangue, comme nous le précisera Milner.
Les futurs linguistes de l’époque se pensaient sujets supposés savoir et sous la gouverne de Louis Althusser, ils mirent Lacan à la question, afin qu’il réponde aux exigences de rigueur, de précision, concernant son propre domaine : la psychanalyse. Ce qui surpris fortement Milner, linguiste en formation, c’est de découvrir avec jubilation et illumination, le mouvement tout autre de la langue qui engendrait elle-même, sa propre pensée, puisque Lacan donnait à celle-ci une direction toute autre. Il la ployait pour lui faire dire plus et plus vite dans d’autres dimensions ce qu’elle recelait à l’oreille, à son écoute. Mais au centre de ces fulgurances ( son séminaire nommé L’Etourdit : ce mot est à entendre comme un dire, (dit), une tour… Les, (L’E), soit un mot renvoie toujours à des sons et sens différents), Lacan interrogeait la langue pour répondre à ses questions sur la cause et les effets de la souffrance.
A travers le langage, comment notre réalité psychique laisse perler, à notre insu, des mots pour dire ? Il se préoccupait vraiment de la question de la douleur et de son caractère sacré. Il ne fera jamais de celle-ci un instrument de pouvoir comme le font certains psychologues qui s’impliquent dans l’ordre policier, nous pensons à l’infâme prison de Guantánamo dans l’enclave de Cuba par exemple. La psychanalyse garde sa grandeur de ne s’être jamais compromise dans des expérimentations du corps pour appeler les aveux des condamnés.
À St Anne, lors de sa présentation de malades auquel Jean Claude Milner a assisté, il évoque la manière dont Lacan psychiatre s’adressait aux sujets psychotiques ou hystériques qu’il traitait avec le plus grand respect, comme des êtres actifs. Ni pitié, ni compassion, il tenait une posture de psychanalyste, faisant de la générosité – au sens cartésien du terme – une barrière contre la cruauté
Quand nous nous adressons à la part singulière, subjective, énigmatique de l’enfant ou de l’adulte en souffrance , c’est avec un savoir troué que nous opérerons au plus vif de ce qui se jouera inconsciemment dans la relation. Sans théorie à appliquer ou à appeler, afin qu’une trouvaille langagière ou de pensée surgisse des deux côtés, dans un rapport spontané, sans y mettre du sens à ce moment là. Ce sera tout le travail de l’après-coup de soi à soi, de soi avec un ou quelques autres qui nous permettront de revivre la séquence où la relation s’est révélée productive ou pas pour chacun. L’éthique du psychanalyste sera d’analyser dans un temps second ce qui questionne et remet en cause le dispositif ou les interprétations si nécessaire. Nous ne sommes ni devins, ni magiciens, ni omniscients, toujours en recherche, au plus près de la “vérité du désir” du sujet.
Le cirque bleu, Marc Chagall

Le cirque bleu, Marc Chagall

Le philosophe, linguiste Jean Claude Milner reconnaît sa dette vis à vis de Jacques Lacan, dans ses publications * il en démontrera toute sa portée.
Sur les ondes, dans cette émission de laure Adler, nous entendons Lacan en I974, qui répond aux questions de Jacques-Alain Miller, c’est un extrait de Télévision* que je reprends ici, mot à mot, pour comprendre le parler Lacan, concernant la question de la guérison de la souffrance.

“La guérison c’est une demande qui parle de la voix du souffrant, d’un qui souffre, de son corps et de sa pensée. L’étonnant est qu’il y ait réponse et que cette réponse de tout temps, dans la médecine, la médecine ancienne tout au moins, qui de tout temps dans la médecine (il insiste), ait fait mouche par des mots ! Comment c’était avant de repérer l’inconscient ? Eh bien c’était pareil, la médecine faisait mouche dans une grande part de son champ avec des mots, ce qui prouve qu’une pratique n’a besoin d’être éclairée pour opérer.”

La notion de transfert est essentielle dans la relation, c’est à partir du transfert de travail émanant du groupe de l’association l’Analyse Freudienne* que ces textes ont pu s’écrire. Nous travaillons aussi par skype, régulièrement sur les sujets choisis autour du thème de l’année :

Picasso "Le torero"

Picasso “Le torero”

“La psychanalyse est-elle encore (dans) de son temps ?
Je remercie les quatre psychanalystes de ce groupe de réflexion, Anna Konrad, Maria Cruz Estada, Claude Breuillot et Laurent Ballery, de m’avoir permis de mettre en ligne ces deux articles sur l’actualité de l’autisme et de la psychose au moment de la sortie de cet intéressant documentaire.

Chantal Cazzadori
Psychanalyste
"Amour d'hirondelles" Joan Miro

“Amour d’hirondelles” Joan Miro


*Publications de Jean Claude Milner :
– “Clartés de tout” de Lacan à Marx, d’Aristote à Mao.. Editions Verdier, 2011.
– “Pour une politique des êtres parlants” Editions Verdier.
* Télévision site vidéo de I’I.N.A ou site audio de Patrick Valas.
* Analyse Freudienne association : www.analysefreudienne.net/